La ville de Florence

Préambule : Quelle est sa place dans l’œuvre ?

Le romantisme recherche un certain dépaysement historique et géographique qui se traduit par un goût prononcé pour les romans et les drames historiques, une attirance pour l’ailleurs, notamment l’Orient (Hugo, Lamartine, Chateaubriand, Nerval et en peinture Ingres et Delacroix), mais aussi l’Espagne et l’Italie. Musset met ainsi en œuvre, à plusieurs reprises, la Renaissance italienne (Le drame André Del Sarto met en scène un peintre italien du XVI°). Comme Stendhal qui présente l’Italie comme la patrie idéale des sentiments et de la beauté (Promenades dans Rome en 1829), Musset mêle souvenirs personnels (voyage avec Sand) et clichés littéraires. L’Italie est en effet un sujet théâtral à la mode. Se proposant d’écrire un drame historique retraçant le meurtre d’Alexandre de Médicis, Musset a le souci d’une certaine fidélité à l’histoire même s’il prend ses distances avec l’idée de la « couleur locale » chère aux romantiques.

I – Une fiction/ illusion historique

1 – La peinture de Florence comme réalité historique :

– certaines tirades visent à présenter la situation politique : tirade de l’orfèvre acte I sc2 qui évoque le passage d’une Florence libre à une Florence occupée

– la marquise l’évoque aussi en I-,3 mentionnant également la tyrannie exercée par Alexandre

– le quotidien de la ville est évoqué: deux bourgeois parlent d’une émeute au 1er acte. Lorenzo évoque le travail des tailleurs de pierre en IV-9.

– l’acte I, acte d’exposition : fait l’état des lieux suivant : « quelque chose est pourri » à Florence (paraphrase de Shakespeare.

2 – Florence, une réalité géographique et sociologique qu’on cherche à reconstituer sur scène au titre de la couleur locale :

– on note la diversité du personnel dramatique : écoliers, étudiants, marchands, pèlerin interviennent et Musset ménage des mouvements de foules jusque dans la scène finale. De nombreux types de citoyens et de dirigeants composent cette ville et occupent ou traversent la scène en plus des personnages nommés. Ainsi la sc I-2 accorde la 1ère place au peuple. On peut parler de scène d’atmosphère.

– ces scènes de rue mettent en scène la vie, l’agitation (conversations superposées, simultanées)

– la variété des lieux et des décors (souci pour mise en scène) cherche à donne rune image complète de la ville. Alternance scènes intérieures/ extérieures/ mention de jardins, de palais, de rues, de boutiques, d’édifices comme la citadelle

– idem pour les costumes

EX : acte I, sc 2 : ville montrée dans ses activités quotidiennes (monde du travail) : les didascalies mentionnent des marchands qui ouvrent leurs boutiques, précisent que le marchand de soieries « étale ses pièces de soie ». Musset multiplie les personnages et cherchent à rendre compte de l’ensemble de leurs conversations. Pour rendre compte de la vie, de l’animation qui règne, il propose une description des fêtes par exemple dans les répliques du premier écolier : « Regarde tout ce monde autour de la porte ; en voilà des chevaux, des pages et des livrées ! Tout cela va et vient… ». Il fait même parler d’autres personnes. Procédé proche de l’HYPOTYPOSE : verbes de perception + verbes d’action et de mouvement, associés à des notations sur les sons, les odeurs, les couleurs etc.

Pour ce faire, Musset recourt également à des effets de théâtre dans le théâtre. Acte I-sc 2 : le marchand évoque le spectacle que la vie nocturne de Florence lui offre depuis sa chambre.

La vie est également suggérée par le récit de petites anecdotes : Pierre Strozzi a causé quelques dégâts dans la boutique de soieries.

Pour signifier que les conversations se croisent Musset conduit ces personnages à commenter ce qu’ils entendent avec des expressions comme « Entendez-vous les petits badauds ? » (orfèvre au marchand). Musset peut ainsi multiplier les points de vue sur la ville.

Musset reprend ces mêmes procédés en I-5 : le marchand échange avec d’éventuelles acheteuses (multiplication des personnages, gesticulations, cacophonie).

L’unité de lieu vole en éclats dans ce drame (Florence, Venise, changements d’espace constamment), et pourtant Florence confère une certaine unité à la pièce (33 scènes sur 38), elle en est la toile de fond : discours didascale initial « La scène se passe à Florence », puis au fil des actes : « Devant l’église de Saint-Miniato à Montolivet » acte I sc5/ « Le bord de l’Arno », acteI-6 / « Florence, une rue » V-3-6 / « Florence, une place » ActeV-5.

L’espace du drame se démultiplie progressivement comme si la corruption, à l’instar d’une maladie insidieuse qui proliférerait, provoquait un éclatement du corps et du cœur de la cité. Ceci est renchéri par les analogies médicales : Florence est une ville viciée, malade.

Force est de remarquer l’effet d’unité ménagé par la personnification constante de la ville. Florence, dont le nom en français facilite la féminisation est présentée tour à tour comme une mère, une courtisane, une proie.

II – Personnification de Florence/ sa représentation dans l’esprit des personnages :

1 – Ecriture et description de Florence

Diverses figures de style permettent la représentation de Florence comme un être protéiforme et complexe.

– apostrophes : en I-6 3ème banni « Adieu, Florence »/ II-3 la Marquise « Que tu es belle, Florence, mais que tu es triste ! […] Pourquoi est-ce que tu te mêles à tout cela… »

– métaphores : « sa ville est une forêt » (I-1)/ I-6 « Florence, peste de l’Italie » et « fange sans nom ».

– personnifications : I-6 « mère stérile » « Florence, la bâtarde »

Le choix des images et des termes est révélateur des rapports affectifs qu’entretiennent les personnages avec la ville.

2 – Les points de vue des personnages sur leur ville

Fortement féminisée, elle apparaît ainsi tour à tour comme une mère-patrie, comme une jeune fille séduite et corrompue, comme une courtisane, comme une femme infidèle susceptible d’obtenir le pardon, ou comme la proie d’Alexandre. A la fois aimée et méprisée, elle cristallise les passions des personnages qui vivent pour elle mais qui sont aussi prompts à mourir à/ pour Florence.

Ex: acte II sc 2 : lors de la discussion vive qui confronte Lorenzo et le jeune peintre Tebaldeo, deux visions de Florence s’affrontent. Tebaldeo considère Florence comme sa mère, « J’aime ma mère Florence » « Mais des gouttes précieuses du sang de ma mère » tandis que Lorenzo l’assimile à une femme de mauvaise vie : « Alors tu n’es qu’un bâtard, car ta mère n’est qu’une catin. » On peut parler d’érotisation de la ville. Les termes employés, péjoratifs, l’assimilent à une femme bafouée, à une prostituée de la tyrannie, corrompue par ses excès.

Acte II, sc 5 : colère de Philippe Strozzi et ton de défi : « Eh bien ! Florence, apprends-là donc à tes pavés, la couleur de mon noble sang ! Il y a quarante de tes fils qui l’ont dans les veines. » « Pauvre ville ! où les pères attendent le retour de leurs enfants ! Pauvre patrie ! »

Pour certains elle est source de plaisirs, pour d’autres elle est vision d’horreur. Le 1er acte notamment insiste sur les fêtes auxquelles se rendent les grands seigneurs tandis que le peuple souffre pour Florence. Il mentionne également le carnaval. Le chœur des bannis, qui clôt l’acte I, jette l’anathème sur la ville : anaphores du terme « maudit » + polyptote + « Malédiction sur la dernière goutte de ton sang corrompu. »

III – Fonction dramatique :

Si Florence constitue la toile de fond du drame, son cadre et son décor principal, elle joue également un rôle fondamental dans l’intrigue.

L’opposition constante entre la regrettée Florence d’autrefois (avant les Médicis) et celle d’aujourd’hui permet d’orchestrer une tension dramatique. On peut s’appuyer sur le discours de l’orfèvre I-2 : « Florence était encore […] une bonne maison bien bâtie ; tous ces grands palais […] en étaient les colonnes […] elles soutenaient à elles toutes une vieille voute bien cimentée… » Métaphore filée de l’architecture. Imparfait qui signifie un état révolu.

Florence est ainsi présentée comme une ville ambiguë ou les contraires se rassemblent, se confrontent et s’affrontent. La vision qu’en proposent les personnages oscille entre l’eldorado et l’enfer. Musset joue à la fois de son passé mythique et de sa dégradation au temps des Médicis.

Florence permet aussi à certains personnages comme Catherine ou Marie Soderini d’expliquer, de justifier, la personnalité et les méfaits de Lorenzo. Elle explique aussi l’existence des bannis et justifie leur exode. Acte I-6 « Adieu, Florence, peste de l’Italie »

La description de cette Florence, conduite par la tyrannie, permet de brosser le portrait, a contrario, de la République.

IV – Fonctions symbolique et idéologique :

1 – Un lieu de perdition :

Les répliques évoquant Florence comme le lieu de tous les dangers sont nombreuses. Les personnages recourent aux analogies les plus diverses pour souligner sa corruption et sa dangerosité :

– Maffio I-1 « une forêt pleine de bandits, pleine d’empoisonneurs et de filles déshonorées » : le lexique du crime conjugué à l’anaphore de l’adjectif « pleine » signifie, dans une vision hyperbolique, que Florence est la cité du crime. Dimension prédictive puisqu’un assassinat est à venir.

– Florence génère la crainte : Catherine en I-6 est inquiète face à « des ombres silencieuses » qui avancent sur la route. Tebaldeo, II-2 « Je sais qu’un citoyen peut être assassiné en plein jour et en pleine rue, selon le caprice de ceux qui la gouvernent, c’est pourquoi je porte un stylet à ma ceinture. » : idée d’un monde à l’envers, violent, puisque ceux qui gouvernent sont des assassins et non des protecteurs.

– II-5 Philippe Strozzi évoque « ces rues sombres » qui lui font horreur parce qu’il en est sûr « le sang coule quelque part »

– Ajoutons à cela, II-6 l’évocation de la violence gratuite, totalement banalisée, sur un mode badin dans une conversation entre Lorenzo et le Duc.

– Enfin, la prostitution y est très développée et le Duc est le grand proxénète

– Lorenzo y a quasiment perdu son âme

2 – La nouvelle Babylone : (ville de l’Irak actuel, devenue dans l’imaginaire chrétien, le symbole du mal, du péché, et de la persécution. La ville est associée à la Tour de Babel dans l’Ancien Testament)

– Lieu où pullulent les ivrognes (récurrence de la thématique du vin et de l’ivresse), les joueurs et les « vicieux ». Lieu où selon l’orfèvre on « couche dans le lit de nos filles, boit nos bouteilles, casse nos vitres ». Le peuple est ainsi présenté en victime/

– La Marquise en I-3 emploie, quant à elle, les termes « débauche » et « esclavage ».

Florence incarne le mal pour certains. C’est une ville damnée, maudite.

On peut mentionner à ce titre les propos de la Marquise de Cibo I-3 « nous sommes dans un triste temps pour toutes les choses saintes ! »

En I-4, Sire Maurice souligne que « Les désordres de la Cour irritent le pape. »

La scène I-5, qui met en scène Montolivet, témoigne de cette invasion du sacré par le profane. Le lieu est symbolique puisqu’il rassemble à la fois l’église, lieu de pèlerinage pour l’Orfèvre par exemple ou la voisine, et la foire. La dimension festive l’emporte nettement sur la piété.

La sc 2 de l’acte II, qui se déroule devant une église fait écho à la sc I-5 : cette fois-ci il est question de beauté sacrée, de religion et non plus de foire. Le personnage du peintre, incarne peut-être un certain espoir de retour de Florence à la pureté et au sacré.

Cette impureté est suggérée par Pierre Strozzi, en III-2 avec l’expression « air empoisonné ». Il assimile le ciel de Florence à « une voûte de prison » et il ajoute « il me semble que je respire dans les rues des quolibets et des hoquets d’ivrognes. »

Acte III, sc 3 Philippe développe longuement dans un monologue, l’idée d’un monde aux valeurs inversées : « Où en sommes-nous donc si une vengeance aussi juste que le ciel que voilà est clair est punie comme un crime ! […] les deux aînés d’une famille vieille comme la ville, emprisonnés comme des voleurs de grand chemin… » Il s’agit de souligner que Florence est devenue un Etat de non droit.

Lorenzo est tout aussi lucide, Acte III, sc 3 : « Florence était comme aujourd’hui, noyée de vin et de sang. L’empereur et le pape avaient fait un duc d’un garçon boucher. » : hyperbole + image très péjorative et violente du boucher. Un peu plus loin il décrit les mères pauvres soulèvent honteusement le voile de leurs filles quand je m’arrête au seuil de leurs portes »

3 – Une « tour de Babel » : mythe : des hommes voulurent construire une tour pour atteindre le ciel. Mais Dieu pour punir ce péché d’orgueil, dispersa ces hommes et multiplia les langues pour qu’ils ne puissent plus se comprendre. Cette tour symbolise donc le péché d’orgueil et la division des hommes.

« La Citadelle », forteresse bâtie par Charles Quint et le pape, abritait des soldats allemands. Pour l’évoquer, acte I-2, l’orfèvre emplois des termes péjoratifs et des images particulièrement dépréciatives : « un gros pâté informe de boue et de crachat » « ce maudit trou »

L’orfèvre, en I-5 recourt à une métaphore mentionnant précisément cette tour biblique : « La Citadelle ! voilà ce que le peuple ne souffrira jamais ; voir tout d’un coup s’élever sur la ville cette nouvelle Tour de Babel »

Pour souligner l’état de cette Florence dénaturée, Musset ménage des effets de contraste et permet à certains personnages d’évoquer des lieux bucoliques autrement plus purs : la Marquise à propos de leurs terres en III-6 ou encore Catherine en I-6 : propos assez poétiques/ lyriques sur le spectacle offert par le bord de l’Arno : « la grenouille fait sonner sous les roseaux sa petite cloche de cristal. C’est une singulière chose que toutes les harmonies du soir, avec le bruit lointain de cette ville. » « comme Dieu est partout ! » (laisse entendre que la ville peut encore être sauvée). On ne peut que songer aussi aux propos de Lorenzo sur Cafaggiuolo en IV-9.

4 – Un enjeu politique :

Comme une femme que plusieurs partis voudraient séduire, différents partis aspirent à faire leur la ville de Florence :

Un enjeu pour le peuple et pour les Républicains

-I-2 : Premier écolier : à propos de la maison des Nasi dont il souhaite s’approcher « En vertu de quoi est-ce qu’on nous empêcherait ? Nous sommes citoyens de Florence. »

– IV-6 : Florence constitue la quête des Républicains comme Pierre Strozzi le signifie : « marchons franchement sur Florence avec notre petite armée. »

– Une ville occupée :

Florence est convoitée : par le Pape et Charles Quint, « architectes mal avisés » : discours de l’orfèvre I-2 « ils ont jugé à propos de prendre une des colonnes dont je vous parle, à savoir celle de la famille Médicis, et d’en faire un clocher, lequel a poussé comme un champignon de malheur dans l’espace d’une nuit. »

La question de la garnison et de l’occupation allemande occupe bien des esprits comme celui du bourgeois I-2 qui évoque « ces chiens d’Allemands » et qui implore l’aide de Dieu. On peut aussi noter cette remarque de la Marquise de Cibo en I-3 « Cela vous est égal à vous […] que notre soleil, à nous, promène sur la citadelle des ombres allemandes… ? »

Cette occupation se matérialise aussi sur la scène par la présence de personnages soldats qui malmène le peuple, à l’instar de l’officier allemand lors de l’arrestation des frères Strozzi.

Mais il est aussi question de François 1er, roi de France, qui par son soutien aux Républicains escompte bien mettre la main sur la cité. En IV-6, Philippe Strozzi n’est pas dupe. Pierre fait également preuve de lucidité à ce sujet, acte V, sc 4 « Il la défend jusqu’à ce qu’il la viole. »

– une Florence de nouveau libre et meilleure : voilà l’aspiration des Républicains (cf. répliques des Strozzi, mais aussi discours politique que tient la Marquise au Duc en III-6.

V – Florence miroir de Paris :

Voir document annexe pour les détails :

– succession des régimes politiques

– hésitation politique des Républicains

– rôle de l’Eglise

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