Pourquoi la pièce de Musset, « Lorenzaccio », pouvait-elle heurter la sensibilité religieuse de la France de 1830

I – Par son thème même :

Il est question d’un tyrannicide. Quelles que soient les motivations de cet acte (libérer Florence de la tyrannie), il demeure un crime, un attentat contre une personne, parfaitement répréhensible. Il est d’autant plus condamnable que ce meurtre est perpétré par un cousin de la victime.

On peut difficilement concevoir et approuver l’idée d’un meurtre permettant de racheter une vertu perdue. Cf. Acte III sc 3 « Songes-tu que ce meurtre, c’est tout ce qui me reste de ma vertu. » Une telle réplique constitue un paradoxe irrecevable.

A cela s’ajoute la question délicate de l’ambigüité sexuelle de Lorenzo et du duc. L’homosexualité est toujours considérée par l’Eglise comme une pratique contre-nature.

La représentation des vices florentins heurte aussi les sensibilités. La tragédie classique les occultait, ne les montrait pas. Elle restait dans le domaine du DIT. Dans ce drame, Florence est assimilée à la nouvelle Babylone et à la tour de Babel ; elle incarne ainsi tous les péchés, ce que souligne sa personnification constante (mensonge avec la duplicité de Lorenzo ; orgueil avec la démesure de Lorenzo mais aussi des attitudes comme celles de Salviati ou du duc ; l’avarice avec le duc ; l’envie des hommes face aux femmes, mais aussi l’envie, au sens de jalousie, de Pierre Strozzi face à Lorenzo, ; la gourmandise avec le goût de certains pour le vin ; la luxure ; la paresse des grands qui ne pensent qu’à s’adonner aux fêtes et aux plaisirs ; la colère). Florence est une ville de crime comme le souligne Maffio à la sc 1 de l’acte I « je sais que les gredins de votre espèce égorgent impunément les familles ».

On peut aussi s’appuyer sur cette remarque de la marquise de Cibo, acte I sc 3 « Ah ! Malaspina, nous sommes dans un triste temps pour toutes les choses saintes ! ».

Mais force est de constater que les religieux peinent à œuvrer pour le salut des hommes dans cette pièce et le bien de l’humanité.

II – Des figures religieuses contestables :

Selon le duc, Valori, le commissaire apostolique, est le seul qui assume ses fonctions religieuses correctement : « le seul prêtre honnête que j’ai vu de ma vie ». Il semble que Léon Strozzi, le prieur de Capoue adopte aussi une posture qui sied à sa soutane.

A côté de ses figures du Bien, les papes et le cardinal Cibo offrent des masques religieux nettement plus condamnables.

Les papes ont des « bâtards » (cf. la paternité d’Alexandre et le trait d’humour de Musset lorsqu’il utilise acte I sc 1 le juron « Entrailles du Pape ! »). Acte I sc 2, l’orfèvre évoque le pape en recourant à la métaphore dépréciative de l’architecte mal avisé. La place de Clément VII par ex, père putatif d’Alexandre, est en enfer.

Cibo est représenté comme un « médisant » (au sens moyenâgeux du terme), ce que donnent à entendre les nombreuses allitérations en [S] (ex « Heureux celui qui sait se faire aimer »).

Les religieux tendent à oublier leurs principes premiers et les préceptes de l’Eglise, ce que signifie la marquise lorsqu’elle évoque « les règles mystérieuses » de l’Eglise ou lorsqu’elle avoue en confession, acte II sc 3, avoir dit « que la Sainte Eglise catholique était un lieu de débauche ». Cibo est un être duplice. Sa duplicité est signifiée par la tapisserie, acte I sc 3, un objet qui opère comme une métonymie de son goût pour le secret. Cibo, « ce vautour à la tête chauve » (acte III sc 4, la marquise), est un homme de l’ombre, qui aspire, par orgueil, à la lumière du pouvoir. C’est un pécheur, comme le lui fait remarquer Angelo. Il adopte des attitudes totalement paradoxales notamment lorsqu’il incite sa belle-sœur à tromper son mari avec le duc par ambition personnelle : « Allez vous glisser dans l’alcôve du roi ». Il ne respecte même pas le secret de la confession et use de celle-ci comme d’une arme, d’un moyen de chantage. Machiavélique, il apparaît au service du mal : acte IV sc 4, la marquise : « César a vendu son âme au diable […] sous le nom de Cibo ». Il faut bien garder à l’esprit que Musset crée ce personnage absent du texte de George Sand, notamment pour asseoir sa critique anticléricale.

Si ces religieux sont souvent pervertis, c’est parce qu’il existe une alliance entre le trône et l’Etat qui les détourne du chemin de la vertu. Musset, à travers les propos de plusieurs personnages comme l’Orfèvre ou la Marquise dénonce cet état de fait.

Acte I sc 2, l’orfèvre : « ils ont jugé à propos de prendre une des colonnes dont je vous parle, à savoir celle de la famille Médicis, et d’en faire un clocher ». Or ce clocher est devenu citadelle, emblème de l’occupation, « un gros pâté informe fait de boue et de crachats ».

Acte I sc 3, la marquise reproche au cardinal d’être le bras droit d’Alexandre et d’être « le commissaire civil du pape ».

La sc 4 de l’acte I permet la mise en œuvre de cette alliance contestable selon Musset, puisque Valori vient se mêler des affaires publiques et politiques au nom du pape : « Paul III envoie mille bénédictions à votre altesse et fait les vœux les plus ardents pour sa prospérité ». Il s’agit pour lui de prendre des précautions oratoires avant de demander la tête de Lorenzo.

Ainsi, au fil du drame, Musset dénonce la responsabilité de l’Eglise, complice des malheurs de Florence. On peut citer à ce titre son rôle lors de la succession du duc à l’acte V et l’acte symbolique de Côme qui prête serment sur l’Evangile, acte V sc 8.

Acte I sc 2, le 2ème bourgeois explique « Le pape et l’empereur sont accouchés d’un bâtard qui a droit de vie et de mort sur nos enfants ». Il dénonce le fait que le pape et l’empereur aient fait un duc d’un garçon boucher (image on ne peut plus dévalorisante).

Acte II sc 1, Philippe Strozzi dénonce une certaine hypocrisie religieuse : « Ce qu’on appelle la vertu est-ce donc l’habit du dimanche qu’on met pour aller à la messe ». Il évoque aussi le baptême, qui permet de laver trop aisément la tâche originelle sur la face humaine.

Un peu plus loin, on peut lire aussi une remise en cause de la confession qui absout un peu trop facilement les péchés.

On note également une allusion aux pompes magnifiques de l’Eglise romaine (Valori acte II sc 2) « tout cela peut choquer, par son ensemble mondain, le moine sévère et ennemi du plaisir. Mais rien n’est plus beau, selon moi, qu’une religion qui se fait aimer par de pareils moyens. ». L’Eglise, ainsi dispendieuse, semble s’écarter de sa nature originelle. Musset oppose ainsi une église et des religieux tournés vers le luxe et à la luxure à l’austérité du couvent qui sert de refuge à Philippe Strozzi à la fin de l’acte III. Les moines qu’il y rencontre sont aux antipodes de l’église florentine (effet de contrepoint).

III – Une écriture antireligieuse :

Nous pouvons alors nous interroger sur les procédés mis en œuvre par le dramaturge pour proposer à travers ce drame une écriture antireligieuse.

Il joue sur les contrastes, les effets de contrepoint et tisse tout au long de la pièce la thématique du Bien et du Mal, abordée notamment acte III sc 3, lorsque Lorenzo s’interroge sur sa vraie nature : « Suis-je un Satan ? ». Philippe lui explique alors « Le mal existe, mais non sans le bien ». Cette question est travaillée et approfondie par le mélange des registres, du grotesque et du sublime.

Il émaille aussi le texte de quelques références bibliques comme à l’acte V sc 1 avec la formule « Adieu donc je m’en lave les mains », prêtée à Ponce Pilate dans les Evangiles.

Il joue également de la dichotomie du profane et du sacré en s’appuyant sur un lieu comme Montolivet, à la fois lieu de piété et lieu de fête. Le parvis de l’église souligne une contamination du sacré par le profane. Pour l’orfèvre, « c’est un saint pèlerinage, voisin, et qui remet tous les péchés », mais pour son collègue, le marchand de soieries, c’est surtout un lieu « qui fait gagner les marchands plus que tous les autres jours de l’année ». Le pèlerinage se trouve entaché d’une dimension mercantile. Cette contamination est signifiée par les femmes qui sortent à peine de la messe et se jettent sur les étoffes, ou par la dame de la cour qui dans la même réplique évoque la beauté du prêche et celle des soieries. Elle l’est doublement lorsque Julien Salviati arpente le parvis en tenant des propos scandaleux.

Enfin, fort du postulat romantique concernant les registres et les genres, Musset s’autorise un traitement comique et donc souvent grotesque de la question religieuse.

– Il joue avec les noms : à côté de Marie, la mater dolorosa, on rencontre Gabrielle, un prénom à consonance biblique que se voit détourné vers la débauche.

– On note aussi l’emploi répété d’interjections ou jurons comprenant des termes appartenant au champ lexical de la religion : « Il fait un froid de tous les diables » « Dieu sait » « grâce au ciel » « Diable de prêtre » (= un oxymore), « le diable m’emporte » (amusant dans la bouche du duc).

– Il s’appuie sur le motif carnavalesque pour évoquer des actes SACRILEGES : déguisements de nonnes au bal des Nazi. Il souligne ainsi l’idée d’une Eglise qui n’est plus que l’ombre d’elle-même, réduite à des oripeaux carnavalesques.

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