Les mains libres » / Quelle est la place du lecteur dans ce jeu à 4 mains

Dans un tel recueil, le lecteur a un statut particulier puisqu’il est conduit à être aussi spectateur (dimension scripturale et picturale du recueil).

Un lecteur média

Il se trouve placé au milieu d’un curieux face à face sur double page, comme s’il était brutalement catapulté au sein d’un dialogue: son regard va du dessin au texte et du texte au dessin, selon la mise en page.

De ce fait il se trouve en position d’intermédiaire entre le peintre et le poète et son attitude réflexe sera de s’efforcer de recréer entre texte et dessin une certaine logique. Il va chercher à établir des rapprochements, des confrontations, des comparaisons. Autant d’activités mentales qui supposent l’exercice de la RAISON. Or Les deux artistes ménagent des effets de contrepoint et cet exercice de la raison va dans une certaine mesure à contrecourant des ambitions surréalistes qui visent à casser les cadres de cette même raison.

On peut considérer que cette position intermédiaire fait de lui un trait d’union. Il est comme une main tendue entre les deux expressions. On peut rapprocher cette activité mentale de la COUTURE: le lecteur doit démêler les fils de l’EKPHRASIS pour les tisser à son tour.

Ekphrasis: exercice rhétorique consistant dans la description détaillée d’un objet, et généralement d’un objet artistique. Un tel texte s’efforce de mettre l’œuvre sous les yeux du lecteur, de la lui « Donner à voir » (titre d’un recueil d’Eluard).

– le couple liminaire met symboliquement en scène cette couture: fil et aiguille surdimensionnés au 1er plan figurant les contours d’une silhouette creuse permettant de voir le paysage à travers elle. C’est une silhouette qui donne à voir, contrairement aux « étoiles mortes » « qui endeuillent la vue ».

– p 116 couple « La couture »: on peut se demander si les ciseaux qui coupent cette femme alanguie comme un nu classique, ne symbolisent pas une esthétique nouvelle. Dans le texte, on peut voir dans les vers « Mots faits de chiffres/ Appel de chiffres clameur d’or » etc. comme un nouvel art poétique, une redéfinition du langage poétique.

Les deux artistes bouleversent donc ce réflexe de la quête du sens et cet exercice spontané de la raison. Ils bousculent aussi les attentes du lecteur-spectateur et ils l’invitent à un libre exercice de son imagination on le confrontant à un « art nouveau ».

Dans la Préface les propos suivants le mettent sur la voie

« Il y a plus de merveilles dans une main tendue, avide, qua dans tout ce qui nous sépare de ce que nous aimions ».

Les « merveilles » désignent ce que le lecteur va voir/ trouver/ interpréter. Le terme prend une coloration particulière dans le contexte du surréalisme (recherche du merveilleux, onirisme, dépassement de la réalité, recherche de la surréalité). Le pronom NOUS est ambigu: désigne-t-il juste les deux auteurs ou inclut-il aussi le lecteur? On peut supposer qu’il est inclusif puisque la préface est généralement adressée au lecteur. L’expression « ce que nous aimions » peut évoquer les arts anciens. L’adjectif « avide » peut signifier aussi la soif de sens que peut éprouver le lecteur.

La préface semble présenter ainsi le recueil comme une œuvre ouverte (au sens que lui donne Umberto Eco), c’est à dire une œuvre qui prend tout son sens par la participation du lecteur (œuvre dans laquelle le lecteur construit le sens tout autant que son auteur).

– cf. « La lecture » p 30-31

« On n’en finit pas d’apprendre/ Le ciel ferme la fenêtre/ Le soleil cache le plafond »: images surréalistes qui associent des éléments contradictoires, incompatibles, sortes d’images déraisonnables qui invitent à un dépassement.

Un lecteur « jouet »/ joué:

Ray et Eluard semblent rivaliser pour déconcerter le lecteur qui doit faire de nombreux va et vient entre les 2 éléments.

Ils jouent avec le lecteur et ils inventent ainsi une façon de l’obliger à développer sa propre imagination. Tout se passe comme s’il devait se créer ses propres images.

La confrontation du texte et du dessin va générer des interrogations, des rêveries (sorte d’inspiration chez le lecteur).

On peut considérer que « Les mains libres », poème éponyme p 42/43 fournit une clef de lecture. Le texte prend des allures de rébus et ne comporte pas de sens apparent ni univoque; il ne répond absolument pas aux attentes suggérées par le titre. Le dessin = comme un écheveau tenant du labyrinthe. Le lecteur a les mains libres pour entreprendre ce parcours de lecture.

Les artistes jouent aussi beaucoup avec les titres, qui sont souvent trompeurs. Les surréalistes s’amusent avec le second degré, ils font preuve d’humour et d’un goût certain pour l’énigme. Ici le titre a pour particularité de s’appliquer à un couple; l’humour, l’énigme peut porter et reposer sur la relation entre le texte et le dessin, la part de « jeu » qui existe entre les deux.

Certains étaient donnés par Ray. Eluard en a supprimés: ceux qui comportaient une référence géographique, des indications temporelles précises (Ex: « 3 septembre 38 » est devenu « J »).

Pour certains Eluard a repris la scène représentée ou une partie de ses éléments: ex « La plante-aux-oiseaux ». Mais le lexique animal peut renvoyer au poète, à l’artiste et se présenter comme une invitation à conserver la fraîcheur de son inspiration initiale.

Les titres donnés par Eluard sont rarement explicites ou complètement descriptifs. Ils ouvrent souvent, en apparence, un premier espace d’interprétation qui sera creusé par le texte, mais il ne conserve que certains éléments du dessin. Ex: Fil et aiguille/ La toile blanche/ objets. Ces titres visent plus à traduire l’impression qui se dégage de ces dessins: le vide, le groupement hétéroclite.

D’autres opèrent comme des jeux de mots: ex « La glace cassée »/ Le Tournant » « Des nuages dans les mains » est le contrepied de l’expression « la tête dans les nuages »

Certains proposent une lecture allégorique du dessin conçu sur le modèle de l’EMBLEME: « le désir » « le don », « la liberté » « les sens »…

D’autres évoquent les grands sujets de la peinture classique. Ex « Main et fruits » (genre de la vanité)/ Nu

L’un des grands enjeux des titres est précisément d’interdire une lecture évidente, immédiate. Nous sommes dans la veine de Magritte « Ceci n’est pas une pipe »

Un lecteur bousculé:

Le lecteur est également bousculé dans ses habitudes et ses attentes esthétiques puisque le recueil se distingue par son rejet des canons esthétiques.

– refus de la métrique, de la ponctuation

– disproportion de certains éléments dans le dessin

– a poétismes

– éléments et objets graphiques scandaleux (ex/ dessins de Pouvoir / de La liberté)

– œuvre collaborative et inversion du processus d’illustration. Quel sens donner à l’expression « illustrés par »?

Le recueil se fonde sur une très grande liberté créatrice qui constitue souvent un défi à la logique. Chez les surréalistes une pipe peut n’être pas une pipe. Le dessin de Ray s’émancipe de la réalité, ne cherche pas à la restituer, à la représenter.

« dans ces dessins mes mains rêvent » explique-t-il

La poésie d’Eluard va généralement dans le même sens (« la terre est bleue comme une orange »).

Mais ce qui est le plus perturbant ici c’est qu’elle ne cherche pas non plus à décrire fidèlement le dessin.

Eluard renouvelle l’art de l’ekphrasis et refuse l’UT PICTURA POESIS: formule d’Horace, poète latin du 1er siècle avt JC. Il assignait à la poésie la tâche de faire comme la peinture, d’être vive et visuelle. Ceci expliquait le recours aux illustrations du texte par des dessins. Ces derniers avaient une fonction esthétique mais aussi une fonction pédagogique (éclairer le texte). Ce principe fut contesté au XVIII° par l’allemand Lessing dans son « Laocoon ». Selon lui « La succession du temps est le domaine du poète, comme l’espace est celui du peintre ».

Les modes de lecture du texte et de l’image sont en effet différents.

Pour Philippe Hamond « L’image, avec son mode de lecture qui lui est propre, mode d’un parcours zigzaguant et rapide de l’œil sur une surface plane, lance un défi au texte littéraire voué au mode linéaire et lent de la lecture. »

Il convient alors de noter que le traitement de l’image est particulier chez les surréalistes:

– poésie très visuelle chez Eluard

– il accorde une très grande place au regard

– les images (métaphores et comparaisons) sont des figures de style privilégiées chez les surréalistes

– or le recueil nous propose des images sur les images, ce qui suppose une certaine DISTORSION

Ce recueil se caractérise ainsi par un refus de l’illustration LITTERALE. L’illustration n’est pas ornement ni explicitation. L’ensemble est conçu pour que dessins et textes fonctionnent librement, conservent leur autonomie, tout en profitant d’une « fécondation réciproque qui résulte de leur différence » (J-Charles Gateau).

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