Lire, écrire, publier : genèse et histoire de « Lorenzaccio »

A – Lire : intertextes et influences

Musset a 23 ans lorsqu’il envisage l’écriture de Lorenzaccio. Il vient de rencontrer George Sand, qui lui remet le manuscrit d’une scène historique en six tableaux intitulée Une conspiration de 1537, un projet qu’elle a abandonné et qui sert d’avant-texte à Musset. Cette scène ne sera publiée à titre posthume qu’en 1921, grâce à l’intérêt porté au drame de Musset. Cette scène, d’une dizaine d’heures, se concentre sur le meurtre d’Alexandre de Médicis et ses préparatifs.

Mais Sand comme Musset partagent la lecture du même hypotexte : la Storia fiorentina di messer Benedetto Varchi. Il s’agit d’une chronique rapportant l’histoire des Médicis de 1527 à 1538 et narrant l’assassinat d’Alexandre de Médicis par son cousin Lorenzo. C’est une narration, dans laquelle Varchi relate des événements qui sont contemporains. Il a rencontré et questionné Lorenzo, mais il a eu aussi accès aux archives secrètes de l’époque. Il tente d’aborder les événements avec objectivité et impartialité. Contrairement à Sand, Musset a travaillé à partir de l’édition italienne de Milan de 1803 et de la traduction de Requier, si bien qu’il corrige certaines erreurs de son amie qui s’appuie elle sur l’édition de Leyde (erreur notamment sur Giomo, le hongrois »).

A cela s’ajoute tout un réseau d’influences.

– d’autres lectures : Dante, Pétrarque, Leopardi, Machiavel

– le théâtre élisabéthain et plus particulièrement Shakespeare (Hamlet).

– Marguerite de Navarre, 12ème nouvelle de l’Heptameron (1558)

– Histoire romaine : nombreuses allusions notamment à Tarquin, Brutus, Lucrèce

– Goût de Musset et de toute son époque (littérature, peinture, sculpture) pour l’Italie

B – Ecrire : « Lorenzaccio », une réécriture ?

Nourri de ces lectures, de ces références et de cette culture, Musset entreprend donc l’écriture de son drame. Tout comme Sand, il propose une transposition générique du texte de Varchi. Il puise dans cette matière historique avec le souci de la dramatiser et de la condenser (question de tension et d’intensité dramatique, contraintes propres au genre théâtral). La chronique peut se dilater, développer les détails, proposer la description d’une époque et des analyses. Musset emprunte à Varchi les circonstances du meurtre, les lieux (Florence, Venise), les noms des personnages qu’il ne francise pas. Mais il doit se livrer à un travail de synthèse, supprimer certaines longueurs, certaines digressions, notamment des réflexions politiques et des développements sur les bannis. Il resserre aussi l’action dans le temps (entre le vol de la cotte de maille, l’assassinat d’Alexandre le 6 janvier 1537 et la mort de Lorenzo le 26 février 1548). Il réduit également le nombre de personnages. Pour parvenir à ce resserrement et à cette concentration, il ne retient que certains éléments saillants et particulièrement significatifs, qui apparaissent dans les didascalies ou au cœur des dialogues. Il accorde cependant plus d’attention à certains épisodes comme la mort de Louise Strozzi (personnage secondaire) ou à certains personnages comme le Cardinal, la Marquise de Cibo, Philippe Strozzi ou le jeune peintre Tebaldeo. Il envisage initialement un plan en 3 actes regroupant 22 scènes, avant de concevoir un drame en 5 actes rassemblant 39 scènes. On peut donc parler d’un travail d’amplification. Contrairement à la légende nourrie par Paul Musset, il semblerait que la pièce n’ait pas été écrite en Italie, mais avant, en quelques mois. On peut noter quelques erreurs : la confusion des titres lorsqu’il mentionne à la scène 4 de l’acte III, la comtesse et non la marquise de Cibo/ une incohérence entre la scène 1 de l’acte IV (le duc explique qu’il était à la chasse avec la Marquise) et la 6 de l’acte III (il explique à la Marquise qu’il la quitte pour se rendre à la chasse).

Il corrige certaines erreurs de Sand comme le nom du pape, Paul III (Clément VII n’étant plus de ce monde). Sand, elle-même a resserré l’action et concentrée l’intrigue autour de l’assassinat et de sa planification. Elle est restée fidèle au texte de Varchi tout en modifiant le caractère de certains personnages : Catherine occupe une place plus secondaire chez Varchi, et elle la présente non comme la tante mais comme la sœur de Lorenzo. Musset emprunte à sa muse de nombreux extraits tandis qu’il se livre souvent à une amplification des trouvailles de Sand.

C – Publier, mais aussi représenter : la destinée de l’œuvre /« Lorenzaccio », un spectacle dans un fauteuil ?

La pièce est publiée en août 1834, dans la nouvelle édition en 2 volumes d’Un spectacle dans un fauteuil. Elle est écrite pour être lue et non représentée. Jugée injouable, la pièce resta longtemps méconnue. Les critiques sont perplexes face à la complexité de l’intrigue, à l’ampleur de la pièce et à la nouveauté de son ton. Léon Lafoscade par exemple reproche que « des disparates et des longueurs se montrent çà et là ». Il y voyait cependant « le plus étonnant de nos drames historiques ». Redécouverte positivement plus d’un siècle plus tard, cette pièce est désormais considérée comme l’un des drames romantiques les plus représentatifs de son époque. On y voit une illustration de l’absurdité de l’Histoire et des valeurs héroïques, ainsi qu’une vision désabusée de l’homme.

Si la première mise en scène date du 3 décembre 1896, c’est d’abord en raison du choix de Musset. Mais force est de reconnaître que la pièce est confrontée à des problèmes techniques et des contraintes spatiales et temporelles liées à la scène. La représenter intégralement nécessiterait 2 soirées, la présence d’une centaine de comédiens et l’élaboration d’une trentaine de décors. En 1864, Paul Musset en propose une version remaniée à laquelle s’oppose la censure impériale (Napoléon III).

« La discussion du droit d’assassiner un souverain dont les crimes et les iniquités crient vengeance, le meurtre même du prince par un de ses parents, type de dégradation et d’abrutissement, nous paraissent un spectacle dangereux à montrer au public ». Problème donc de l’exemplarité accordée au théâtre.

C’est la comédienne Sarah Bernhardt qui œuvre avec conviction pour que la pièce soit montée en 1896 dans une adaptation d’Armand d’Artois (importantes coupures notamment dans les monologues, condensation en 6 tableaux et suppression de l’acte V). Elle participa en outre à la mise en scène. L‘actrice, âgée pourtant de 52 ans, incarne le rôle travesti de Lorenzaccio. Jouée au théâtre de la Renaissance, la pièce connaît un vif succès qui conditionna les lectures et les mises en scène ultérieures.

« Une double tradition est ainsi fondée : reconstruire le drame, le concentrer autour du héros en sacrifiant les intrigues secondaires – et faire jouer le rôle équivoque par une femme, ce qui souligne fâcheusement sa subjectivité au détriment de sa pensée et de son action. Le rapport au monde de Lorenzo ainsi perturbé ou évacué, le drame apparaît comme une aventure psychologique individuelle. » Anne Ubersfeld in Le drame romantique, 1994.

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