La famille Cibo dans Lorenzaccio

Scènes dans lesquelles apparaît le cardinal : Acte I sc 3 et 4/ Acte II sc 3/ Acte III sc 5 et 6/ Acte IV sc 4 et 10/ Acte V sc 1 et 8.

Apparitions de la marquise : on la découvre en I-3 puis dans 3 scènes de confrontation avec le cardinal : II-3, III-5 et IV-4 (scène du grand chantage) + III-6 + apparition silencieuse avec son époux en V-3

Présence du marquis : I-3 et IV-4 puis V-3

I – Portrait des Cibo

Il convient initialement de noter que Laurent et Ricciarda Cibo forment le seul couple de la pièce. Il s’agit d’un couple légitime doté d’un fils de six ans, Ascanio. On peut s’interroger sur le choix de ce prénom hérité de la mythologie romaine. Fils d’Enée, Ascagne a fait souche en Italie, ce qui semble vouloir inscrire la famille Cibo dans l’histoire italienne. Ce fils peut également symboliser l’espoir.

Le marquis Laurent Cibo est présenté comme un homme aimant acte I sc 3, tant envers son fils (didascalie « embrassant son fils » + réplique « je te rapporterai un bon cadeau ») qu’envers son épouse. Une didascalie précise qu’il l’embrasse ; il s’émeut également devant ses larmes au moment de son départ et il recourt à l’expression hypochoristique « ma chère âme » pour la désigner. A l’acte IV, lors de la scène de l’aveu, il s’empresse de demander le vinaigre lorsqu’elle s’évanouit. Cette réplique semble signifier qu’il lui accorde son pardon.

Les Cibo sont présentés comme l’une des grandes familles florentines. Ce sont des gens fortunés, de grands propriétaires terriens, possédant un domaine à Massa. On peut citer à ce titre une expression comme « mon vieux patrimoine » et les nombreux possessifs pluriels « mes fermiers », « tes garçons de ferme », « tes génisses grasses ». Il apparaît comme un homme posé et responsable, consacrant sa vie à la prospérité de ses biens et de sa famille : « les métayers et leurs bœufs, tout cela me regarde. ». Il se tient à l’écart de la vie politique après une expérience militaire : « avec ma vieille mine de soldat ».

Le couple est marié depuis 7 ans, et nous le découvrons en I-3 dans une scène intimiste ayant pour cadre leur demeure de Florence. Il incarne l’idéal bourgeois, la famille honnête, le bonheur conjugal.

Ricciarda Cibo, épouse du marquis, est un personnage complexe. Elle apparaît également aimante, ainsi qu’en témoignent ses larmes et l’expression « mon Laurent ». C’est une femme sentimentale, aux émotions quelquefois exacerbées, comme le soulignent son goût pour la nature et le lyrisme de certains de ses propos. Le marquis évoque ce penchant : « N’emporterai-je pas, comme de coutume, quelque belle harangue sentimentale à faire de votre part aux roches et aux cascades. »

C’est également une femme pieuse et vertueuse : elle s’avance avec son livre de prière en II-3, s’agenouille sur un prie-Dieu et se confesse. Acte I, elle s’indigne contre l’attitude sacrilège du duc et de Lorenzo, elle déplore la mise à mal des choses saintes et sacrées. Elle parle d’elle comme d’une « femme qui se respecte » et explique qu’une « honnête femme ne doit point troubler son ménage par des récits de cette sorte ». Le duc, en III-6 lui reproche d’ailleurs d’être trop dévote.

Musset la présente comme une républicaine convaincue, tandis que le cardinal la considère comme « une femme exaltée » (« ton faible cœur percé de flèches saignantes » « parler, les yeux en pleurs » en II-3). La marquise évoque elle-même son enthousiasme débordant, se demandant en III-6 si elle est folle : « Ah ! je m’emporte, je dis ce que je ne veux pas dire. ». Cette exaltation et son républicanisme s’expriment dans de longs discours. La marquise est en effet une femme de parole. Contrairement à Lorenzaccio, elle croit encore au pouvoir de la parole. Le duc déplore son bavardage et peine à lui couper la parole, acte III sc 6. Le cardinal fait de même acte I sc 3, l’interrompant d’un « Bon, bon » alors qu’elle est lancée dans une discussion sur le pouvoir des intellectuels.

Elle incarne bien évidemment aussi la femme adultère, constamment soumise au regard inquisiteur de son beau-frère, le cardinal. Mais, même si elle s’avère sans doute flattée par l’intérêt que lui porte le duc et si elle prend soin de sa toilette et se mire dans un miroir avant de le recevoir en III-5, dans son « boudoir », c’est surtout son républicanisme qui la pousse dans les bras d’Alexandre. C’est plus une femme de tête qu’une femme volage. Sa parole l’emporte sur sa sensualité et sa charnalité. Le duc le lui reproche d’ailleurs, en III-6 : « Des mots, des mots et rien de plus. » alors qu’elle explique elle-même « C’est ma façon de penser ; je t’aimerai ainsi. ». Elle se distingue des autres femmes de ce point de vue. Le cardinal lui reproche cette différence en IV-4 « Etes-vous une femme comme les autres » « si vous eussiez été une autre femme, vous seriez une reine à l’heure qu’il est ». Elle s’illustre par son sens de la répartie, quelquefois comique (« j’ai négligé de m’instruire sur ce point » à propos de l’art de l’adultère), et son désir de ne pas s’en laisser compter, même par le pire chantage du cardinal.

Elle est parfaitement consciente de sa position inconfortable, de son tiraillement entre sa vertu et son désir de transformer le duc. Elle est en proie à un conflit intérieur, notamment à l’acte II sc 3 où elle s’interroge, dans un monologue, sur ses sentiments pour le duc. Elle voudrait ne pas l’aimer et déplore l’attirance qu’il exerce sur elle : « pourquoi y-a-t-il dans tout cela un aimant, un charme inexplicable qui m’attire. ». Ce tiraillement se lit aussi dans le jeu du dramaturge sur les significations du terme « pouvoir » : « je veux essayer mon pouvoir ». On peut en effet comprendre qu’il s’agit à la fois de vérifier son pouvoir de séduction et son pouvoir de persuasion, l’efficacité de sa parole politique. Mais elle est également tiraillée entre ses aspirations, sa vertu et l’odieux chantage du cardinal, qui exerce sur elle une violente pression morale : « Qui sait jusqu’où pourrait aller l’influence d’une femme exaltée, même sur cet homme grossier ».

Le cardinal Cibo, quant à lui apparaît comme un être suspicieux, qui guette et épie ses proies de son regard inquisiteur, ce qui conduit la marquise à une animalisation éloquente :« ce vautour à la tête chauve ». Il est censé être un « fidèle serviteur de Dieu ». Mais, confesseur de la marquise, il semble surtout prompt à la pousser au vice pour satisfaire ses intérêts. C’est un homme du secret, ainsi qu’en témoignent la présence d’Agnolo dissimulé derrière la tapisserie et la lettre interceptée, un individu qui n’a guère de respect pour le secret de la confession. Il viole la vie privée des gens. Il est profondément machiavélique (« que tous les moyens vous soient bons ») et n’hésite pas à envisager de se servir de la marquise et à la corrompre pour neutraliser le duc : « c’est dans cette maison qu’est le marteau dont je me servirai ». Paradoxalement, il se distingue plus par ses péchés que par sa vertu. Il est par exemple coupable de colère en II-3 : « s’en aller en serrant les poings ! Les yeux enflammés de colère ! ». C’est également un ambitieux.

II – Leurs fonctions

Musset s’appuie sur l’existence historique du cardinal pour créer un personnage dramatique, absent de la scène historique de Sand pour étoffer son drame et complexifier l’intrigue. Ceci lui permet de jouer davantage sur les genres et les registres. Il amplifie le texte de Sand et cherche à décrire dans le détail la situation politique de Florence, mais aussi les conflits économiques et sociaux. Pour ce faire, il crée de nouveaux personnages. Il brise l’unité d’action centrée sur le meurtre d’Alexandre en conjuguant 3 intrigues croisées. Le dramaturge lui attribue un rôle politique auprès du duc, ce qui lui permet de se livrer à une satire anticléricale. Il permet la représentation du machiavélisme naissant en Italie au XVI°.

Gardons à l’esprit que ce personnage sera censuré dans la mise en scène de 1896.

Il assume en I-3 une fonction informative, puisque c’est l’interception de la lettre qui nous renseigne sur la relation de la marquise et du duc : « deux mois de cour presque assidue ». Proche de la cour, comme le signifie sa présence au palais ducal en I-4, il est aussi au service du pape Paul III : « Oui, je suivrai tes ordres, Farnèse » « je serai l’anneau invisible qui l’attachera pieds et poings liés à la chaine de fer dont Rome et César tiennent les deux bouts ». Ces fonctions en font la cible de la critique du dramaturge qui dénonce à travers ses agissements, l’alliance entre le trône et l’autel. Par ailleurs ses attitudes indignes d’un homme de foi permettent une satire religieuse virulente : « Un si doux péché, pour une si belle cause, cela est tentant, n’est-il pas, Ricciarda » « Allez vous glisser dans l’alcôve du duc » « Allez au palais ce soir, ou vous êtes perdue ». Il agit en Tentateur et non en confesseur. Les allitérations en sifflantes et en chuintantes donnent d’ailleurs à entendre ce machiavélisme, cette parole duplice et démoniaque : « cela vaut bien le petit sacrifice de l’honneur conjugal ». Il incarne une Eglise dénaturée, dévoyée, notamment lorsqu’il abuse de son pouvoir de confesseur et se livre aux chantages les plus odieux. Son action souterraine et efficace permet la dramatisation du machiavélisme triomphant, puis le cardinal parvient à ses fins avec l’élection de Côme en V-8. Sa participation active à ce complot politique se manifeste par sa présence au couronnement du nouveau duc. C’est lui qui remet la couronne et qui fait symboliquement prêter serment sur la Bible. Il figure ainsi la puissance occulte de l’Eglise.

La marquise, quant à elle, endosse une fonction polémique. Elle est la voie d’une révolte, notamment acte I sc 3, lorsqu’elle s’indigne de la corruption qui règne à Florence, de sa soumission au pape et à César, de la déchéance morale et religieuse. Elle exprime dans cette scène toute son exaspération, dans un discours virulent au cardinal : « Cela vous est égal à vous que le duc de Florence soit le préfet de Charles Quint […] ? ». Multipliant les anaphores, elle est la seule femme du drame qui aspire à imposer une parole politique. Cette parole polémique s’explique parce que la marquise symbolise aussi l’idéal, le « rêve » républicain. On ne peut que constater qu’elle est le seul personnage à croire en une évolution possible du duc. La seule à tenter de le convertir et à le confronter à ses responsabilités. Elle ose même se faire l’accusatrice de ses forfaits dans un discours extrêmement structuré (anaphores, effets de balancement). Le duc la qualifie de « démon », ce qui n’est pas sans évoquer le démon socratique, la voix de la raison qui peut empêcher d’agir mal.

Son intrigue amoureuse avec le duc permet aussi au dramaturge d’introduire une touche comique dans le drame. Le cardinal le souligne lui-même à l’acte I : « Cela est comique d’entendre les fureurs de cette pauvre marquise, et de la voir courir à un rendez-vous d’amour avec le cher tyran, toute baignée de larmes républicaines. ». Sa faute lui permet aussi d’emprunter au drame bourgeois et de mêler davantage les genres. Objet de convoitise sa soumission au désir du duc est au centre de l’intrigue Cibo. Ricciarda s’impose en effet ; malgré elle, comme l’instrument des ambitions du cardinal.

Elle incarne également une parole féminine, une aspiration à l’émancipation des femmes, qui déplait au duc : elle le souligne elle-même : « A quoi bon écouter une femme ? une femme qui parle d’autre chose que de chiffons et de libertinage, cela ne se voit pas. » « Pourquoi diable aussi te mêles-tu de politique ? » « ton petit rôle de femme, et de vraie femme, te va si bien ». Musset exprime peut-être ici sa misogynie.

Elle incarne par ailleurs les valeurs chrétiennes. En II-3 elle revendique sa foi « il me semble que je n’ai pas l’habitude de mentir devant Dieu ». On ne peut que constater également un renversement des rôles : le cardinal finit par représenter le mal tandis que Ricciarda le met en garde : « Prenez garde, Cibo, prenez garde à votre salut éternel, tout cardinal que vous êtes. » . Malgré son attirance pour le duc elle pose la fidélité conjugale et le sacrement du mariage comme des valeurs importantes.

Mais le couple Cibo apporte également une touche sentimentale au drame. Ils sont les seuls à parler d’amour et les seuls capables d’amour vrai, même dans l’adultère ainsi qu’en témoigne l’expression des regrets de la marquise dans son monologue de l’acte III sc 6 : « O mon Laurent ! j’ai perdu le trésor de ton honneur, j’ai voué au ridicule et au doute les dernières années de ta noble vie… ». La didascalie « tenant le portrait de son mari » signifie tout son attachement pour lui. L’évanouissement de la marquise opère comme un signe de son absolution, le couple connaît alors une fin heureuse, puisque Laurent donne le bras à son épouse acte V sc 3.

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