Introduction :

Les romanciers réalistes visent à mettre en scène la réalité sous tous ses aspects tandis que les naturalistes aspirent à analyser les comportements, l’ensemble des mécanismes humains et sociaux. Fort de ces deux tendances, Guy de Maupassant, dans sa nouvelle parue en 1880, « Boule de Suif », confine une dizaine de personnages très contrastés dans une diligence, puis dans une auberge normande, le tout sur fond de guerre franco-prussienne. Il confronte ainsi des individus d’origine sociale et politique très divers à son héroïne éponyme, une « galante » dont il vient de brosser le portrait, insistant sur sa fraicheur et la générosité de ses formes ? Toutefois, si cette dernière apparaît dotée d’un appétit naturel de vivre et si elle semble particulièrement appétissante et désirable, elle n’en reste pas moins méprisée jusqu’au moment où elle déballe ses vivres aux yeux de tous.
Problématique :
Nous analyserons comment la description de ce repas en diligence fournit à Maupassant l’occasion d’écrire une scène révélatrice des comportements et de l’hypocrisie des protagonistes ainsi que des clivages sociaux.

Annonce du plan :
Nous étudierons initialement comment ce passage constitue une scène dont Boule de Suif et son panier son le centre d’intérêt. Nous analyserons ensuite comment Boule de Suif d’abord perçue comme la tentatrice apparaît comme un être généreux. Nous nous intéresserons enfin à la façon dont cette scène prend l’allure d’un portrait en action visant à dénoncer les clivages sociaux et l’hypocrisie.
I – Une scène dont Boule de Suif et son panier sont le centre d’intérêt :
L’auteur recourt ici à une scène dans la mesure om il développe longuement un épisode, une action. Le temps de la narration semble coïncider avec celui de la diégèse et la lecture.
– de nombreux verbes sont employés à l’imparfait duratif : ex « Tous les regards étaient tendus »/ « le mépris des dames devenait féroce » « Mais Loiseau dévorait des yeux »
– à cela s’ajoute des passages descriptifs
– ainsi que le recours au discours direct : passages dialogues qui visent à transcrire les échanges verbaux, à mimer le réel et à rendre le récit plus vivant. Ils actualisent la scène.
Dans les passages descriptifs tous les sens sont convoqués ce qui contribue à donner vie au passage :
– l’odorat : « l’odeur se répandit élargissant les narines » « suffoqués par les émanations de nourritures »
– le goût + la déglutition : bouches salive + champ lexical des aliments notamment la longue énumération dans l’avant dernier chapitre + les images de la dévoration « la dépeça des dents » « la mâcha avec satisfaction »
– la vu : les regards convergent tous vers Boule de Suif et les aliments « dévorait des yeux »
– le toucher : « posa ses lèvres çà la place humide »
– le mouvement : des narines + Mme Carré-Lamadon perd connaissance
Boule de Suif est le centre d’intérêt de cette scène, non pas en tant qu’individu mais parce qu’elle possède des aliments, ce que les autres n’ont pas. Elle suscite donc une certaine envie, voire une terrible jalousie. Dès la première phrase, le groupe prépositionnel « vers elle » signifie qu’elle est l’objet « de ces regards. Mais ce ne sont plus cette fois les regards significatifs d’une condamnation morale. Ce sont des regards avides, pleins d’une convoitise presque animale.
Les mouvements convergent également vers elle lorsque le comte « se tourna vers la grosse fille ».
On note donc une évolution dans les rapports qui se tissent entre les personnages. Elle dont l’on détournait le regard et que l’on ignorait semble envahir la diligence de sa présence par le biais de son panier.
On constate également que le panier délie les langues. Le recours aux paroles rapportées au discours direct en témoigne.
Toutefois, cet intérêt subit pour Boule de Suif ne s’explique que par la nécessité de combler une faim féroce. Cet intérêt est contraint ainsi que le l’indique le narrateur en précisant : « ON ne pouvait manger les provisions de cette fille sans lui parler ».
Cette scène est donc l’occasion de révéler les comportements humains et les préjugés sociaux et moraux des personnages.
II – Boule de Suif : de la tentatrice à la femme généreuse :
Tout comme le portrait de la « galante » témoignait de la sympathie de l’auteur et se distinguer donc des autres, cette scène est, en effet, d’abord l’occasion pour lui de souligner, après la générosité de ses formes, la générosité de cœur du personnage.
Pour les protagonistes, Boule de Suif, par sa profession de prostituée, incarne la femme fautive, la tentatrice. Ses formes pleines, sa sensualité constituent pour les hommes une séduction, et pour les femmes une menace. Force est d’ailleurs de constater que les femmes résistent plus longuement que les hommes à l’appel de la faim dans cette diligence. Ainsi, son panier et ses victuailles viennent-ils renforcer cet aspect du personnage. La façon dont Loiseau « dévorait des yeux la terrine de poulet » en témoigne. De même la fureur des femmes, suggérée par l’allitération en [R] (une contraction douloureuse de la mâchoire ; le mépris féroce) exprime combien sa présence leur est insupportable. Il convient d’ajouter à cela que Boule de Suif a symboliquement sorti son panier de sous ses jupes. A la tentation de l’immoralité, s’ajoute une tentation plus physique.
Même si les personnages se laissent peu à peu séduire par ces mets, ils restent animés d’un dégoût à peine voilé. On peut mentionner à ce titre l’évocation de la timbale que l’on essuie, comme si elle portait des traces matérielles d’une impureté morale. Ceci est traduit aussi par l’allitération en [S] « on Se la passa après l’avoir essuyée » qui suggère la souillure.
Pour ces personnages, et tout particulièrement pour les femmes, la « galante » est une femme impure ce qui explique l’allusion au motif de la souillure à propos de la comtesse.
Boule de Suif, elle-même, semble percevoir cette barrière sociale et morale qui la laisse au ban de la diligence. C’est, en effet, elle, qui est paradoxalement gênée de proposer aux voyageurs de partager ses aliments, ainsi qu’en témoignent les adjectifs « rougissante et embarrassée » ou encore le verbe » « balbutier », qui suggère sa difficulté, sa crainte de leur adresser la parole. Une crainte qui se trouve confirmée par l’auteur dans la proposition incise « Elle se tut craignant un outrage ».
Les femmes en outre osent à peine s’adresser à elle, comme si elle s redoutaient de se compromettre et d ‘être redevables à une vulgaire galante. Il faut noter, en effet, qu’elles délèguent d’abord leur parole aux hommes. C’est le comte qi accepte sa proposition. C’est Loiseau qui le premier rompt la glace puis qui demande la permission d’alimenter sa femme, et demande ainsi implicitement une ration supplémentaire.
Cette scène est cependant tout à l’honneur de Boule de Suif, qui respire ici la générosité, malgré les clivages sociaux et le mépris qu’elle a pu ressentir jusqu’alors :
– politesse de Boule de Suif et langage soutenu « si vous en désirez, monsieur ». Ceci témoigne de ses bonnes manières tout comme la proposition incise « d’une voix humble et douce » ou encore la mention du « sourire aimable ». Les propositions incises jouent d’ailleurs un rôle important dans la perception des différents personnages.
– champ lexical du don et de la générosité : partager/ les offres de sa voisine/ offrir/ tendit sa terrine
– les autres sont obligés de reconnaître sa bonté : point de vue de Loiseau « des gens qui vous obligent » Mais cela quelque part les agace…En agissant ainsi, finalement, Boule de Suif les renvoie à leur propre image et à leurs défauts.
III – Un portrait en action qui vise à la dénonciation des clivages sociaux et de l’hypocrisie :
Cette scène qui est aussi l’occasion d’un vaste portrait en action des voyageurs révèle certains aspects de leurs caractères.
On peut remarquer que ces gens qui cherchent à avoir l’air bien « sous tous rapports » dissimulent finalement une certaine animalité qui éclate alors au grand jour.
– expression de la sauvagerie et de l’animalité : la faim révèle des instincts : comme l’envie de meurtre chez les femmes qui permet l’évocation d’une violence gratuite, injustifiée.
– L’animalité transparaît également dans la façon dont certains mangent : ex Loiseau « dépeça « sa cuisse de poulet comme s’il était un animal carnivore, un loup.
– On repère également la gradation « les bouches s’ouvraient et se fermaient sans cesse (première hyperbole qui suggère une frénésie et qui semble signifier que les personnages sont réduits à n’être plus que des mâchoires avides) avalaient, mastiquaient, engloutissaient » une gradation qui est renchérie ici par l’adverbe « férocement » : le tout fait de ces individus l’équivalents de prédateurs
– Cette description est hyperbolique ainsi qu’en témoigne l’expression « suffoqués par les émanations de nourriture »
– A noter également le motif de la dévoration : ici physique mais qui pourra s’avérer morale lorsqu’il s’agira de sacrifier Boule de Suif à leur liberté
Loiseau, tout particulièrement, est présenté comme un être rustre, sans manière, notamment par les expressions familières que l’auteur lui prête comme « À la bonne heure » « Ma foi » ou encore le diction « A la guerre comme à la guerre ».
Cornudet lui peut sembler déjà séduit par Boule de Suif lorsqu’il est le seul à ne pas essuyer la timbale de la « galante » ; mais ce geste peut également être interprété comme un geste de solidarité entre gens du peuple.
Mme Loiseau n’est pas épargnée non plus. L’expression « parlant peu mais mangeant beaucoup » qui s’organise autour du contraste entre les adverbes « peu » et « beaucoup » la présente comme une profiteuse hypocrite.
Mais le trait de caractère que tous partagent ici, à l’exception de Boule de Suif qui suit son inclination naturelle à la générosité, c’est l’hypocrisie. Elle transparait dans des expressions comme « arrondissant sa phrase » qui reflète une certaine affectation chez Loiseau. De même le groupe « charmante compagne », qui opère comme une citation du marchand, ainsi exhibée semble teintée d’ironie. Les deux religieuses, elles, acceptent les mets mais sont incapables de regarder leur généreuse donatrice. Cette hypocrisie est également perceptible dans l’embarras qui les gagne lorsqu’il s’agit de partager la timbale. On peut également noter la disproportion flagrante entre le temps mis à accepter de s’abaisser à un contact avec Boule de Suif et la rapidité avec laquelle on vide son panier.
On peut aussi relever les termes ou expressions qui signalent que l’on feint, qui relève de la comédie : « se firent gracieuses » « une condescendance aimable ».
Enfin ce passage met en scène les clivages sociaux, les barrières sociales et morales, symbolisés ici par la mention du Rubicon. Le nom propre désigne un cours d’eau italien qui avait une résonance toute particulière dans le droit romain car aucun général n’avait l’autorisation de le franchir avec une armée. À partir de 59 av. J.-C., il servit de frontière entre l’Italie romaine et la province de Gaule cisalpine ; la loi protégeait ainsi Rome de menaces militaires internes. Il devint célèbre quand Jules César le traversa avec ses légions en armes le 12 janvier 49 av. J.-C. sur les traces de Pompée. Il viola la loi du Sénat romain. Si l’on en croit Suétone, il lança en franchissant la rivière la célèbre formule : « Le sort en est jeté » (« Alea jacta est »). De cet épisode est née l’expression « franchir le Rubicon » qui a survécu jusqu’à nos jours. Elle évoque une personne se lançant irrévocablement dans une entreprise aux conséquences risquées. Une telle allusion, renchérie par des expressions comme « Le premier pas seul coûtait » souligne la difficulté que représente le contact avec Boule de Suif pour les voyageurs. Manger sa nourriture et devoir lui parler, constitue une entreprise périlleuse (risque de souillure), c’est une compromission et une transgression de l’ordre social. On peut ajouter à cela les termes appartenant au champ lexical de l’embarras.

Conclusion :
Cette scène, qui révèle les instincts de chacun, montre une Boule de Suif fidèle à sa générosité naturelle et à ses bonnes manières, qui contraste particulièrement avec l’hypocrisie et l’animalité des personnages sensément supérieurs à la galante qu’elle est. Le passage fournit au nouvelliste une nouvelle occasion de la distinguer ; naturellement bonne elle ne joue pas la comédie. La réplique de cette scène, en fin de nouvelle, achèvera de mettre en scène cette hypocrisie.

Publicités