Lecture analytique de la tirade de Créon p 88 à 90

Introduction :

Une tirade est une longue réplique, souvent véhémente, un espace textuel large qui permet au personnage d’exposer ses idées. Dans la pièce d’Anouilh, Antigone, offerte au public en 1944, cette longue prise de parole peut se justifier par le statut du locuteur : Créon, le roi, a aussi le pouvoir de la parole. Cette tirade réunit Antigone et Créon. Elle intervient après un affrontement plus virulent du roi et de la jeune révoltée et a pour vocation de persuader Antigone de renoncer à mourir au nom d’un idéal. Elle apporte ainsi un certain nombre d’explications, d’informations sur le passé, sur l’histoire familiale et sur les coulisses de la tragédie.

Problématique/ Plan :

Il s’agira de comprendre comment cette scène de révélation constitue également une remise en cause du héros tragique.

Nous étudierons initialement comment cette tirade se présente comme une analepse éclairante et accusatrice, puis nous analyserons comment ce récit rétrospectif désacralise le héros tragique au point de remettre en cause la tragédie même.

I – Une analepse éclairante et accusatrice :

Dans cette tirade Créon recourt à une analepse pour éclairer la situation, la présenter sous un nouveau jour et tenter ainsi d’infléchir la décision d’Antigone.

A – Une analepse :

Il recourt aux temps du passé.

– imparfait duratif ou itératif ex : « C’était après cette dispute » / « les attentats se succédaient » / « le bon fils avait essayé »

– le passé composé qui souligne que les événements évoqués sont liés au présent, que leurs répercussions conditionnent le présent. Ex : « la chasse à l’homme a commencé »/ « ont magnifié »

– le plus que parfait pour évoquer l’antériorité de certains faits. Ex « Le bon fils avait essayé, lui aussi, de faire assassiner son père ». Dans ce cas précis, le plus que parfait évoque un événement passé pour expliquer ou justifier un autre événement plus récent (valeur explicative).

Certains verbes au présent permettent d’apporter un commentaire sur la situation. Ex « c’est cela que je veux que tu saches »/ « tu penses que » / « Etéocle est un héros et un saint maintenant ».

Les connecteurs logiques soulignent également ce va et vient entre le passé, l’histoire familiale et le présent : « c’était après »/ « hier »/ dès que »/ « maintenant ».

Créon mentionne également des personnages appartenant au passé comme Oedipe : « ton père ». Il fait revivre certains faits, comme les agissements secrets et parricides des deux frères, qui avaient été tenus secrets jusque là.

B – Révélation et acte d’accusation :

Il s’agit donc d’une scène de révélation puisque Créon cherche à dramatiser les non-dits familiaux et politiques.

Il expose le secret.

Pour ce faire il recourt à deux champs lexicaux majeurs : celui de la politique et celui du crime et de la violence.

On retrouve les termes appartenant au champ lexical de la famille : père, frères, mais le politique l’emporte sur la famille.

– champ lexical du politique et du pouvoir : son royaume/ le prince loyal/ les honneurs militaires/ le peuple/ armée

– champ lexical du crime et de la violence : dispute/ la chasse à l’homme/ les attentats/ les tueurs/ les deux camps/ faire assassiner son père/ vendre Thèbes au plus offrant (trahison) cette trahison/ deux larrons/ se sont égorgés comme deux petits voyous/ règlement de comptes/ embrochés/

Ces deux champs lexicaux s’entremêlent et contribuent à donner du pouvoir une vision négative puisque même les fils ne respectent pas la vie du père. Le pouvoir est assimilé à un jeu de trahisons, de complots. Les personnages avides de pouvoir semblent l’être pour des raisons condamnables. Les intérêts de l’Etat ne priment pas ainsi que l’indique la métaphore filée du vol (larrons, voyous, vendre au plus offrant, évocation de la concussion).

Aucun des deux frères ne rachète l’autre. On peut mentionner à ce titre leur fusion symbolique dans la mort : « On les a retrouvés embrassés ».

Cette violence est également donnée à entendre par les allitérations en dentales : « conTre Ton père, conTre ce vieil homme »/ « les attentats « et les Tueurs » et en R.

Créon exhibe cette violence et en clame tout la crudité :

– il recourt à des termes dépréciatifs comme crapules, larrons, voyous

– il insiste sur l’image de la pourriture du cadavre et sur la vision des cadavres embrochés

– on peut aussi mentionner l’image de l’égorgement mutuel/ « ils étaient en bouillie ».

Il s’agit pour Créon de montrer la mort dans toute son horreur et dans toute sa réalité, afin d’éviter toute sublimation tragique (répétition du verbe pourrir). Il vise ainsi également à impressionner l’esprit d’Antigone.

Mais force est de constater qu’une telle révélation constitue également une mise en accusation des héros et de leurs motivations.

II – La mise en cause du héros tragique

A – La désacralisation du héros tragique et de ses motivations :

De la même façon qu’Anouilh, par la voix de Créon, cherche à rendre impossible toute sublimation de la mort tragique, il semble remettre en question la notion même d’héroïsme tragique.

Le mythe s’organise autour d’une opposition entre le bon fils, loyal, Etéocle et le traitre, Polynice. Etéocle est en effet souvent présenté comme un héros. Anouilh exploite ce mythème ici, mais pour mieux le détruire.

Les jumeaux permettent dans le mythe de souligner la dichotomie du bien et du mal (comme Abel et Caïn dans la mythologie chrétienne). On retrouve d’abord cette opposition :

« Etéocle est un héros et un saint pour Thèbes » : les deux termes mélioratifs « héros » et « saint » constituent des hyperboles visant à grandir le personnage. On peut également citer l’hyperbole « Ce prix de vertu » qui comporte une nuance fortement ironique.

Le peuple contribue à sa grandeur, l’orchestre : « ont magnifié… le bon frère ». Il en va de même avec « les honneurs militaires » qui lui sont rendus.

Les adjectifs « fidèle » et « loyal » caractérisent aussi positivement le personnage.

A l’inverse Polynice est présenté comme un tueur, un parricide, animé d’une soif du pouvoir néfaste, prêt à toutes les compromissions, y compris avec l’ennemi (alliance avec les Argyens).

Ceci semble donc justifier l’opposition entre le « tombeau de marbre » et l’absence de funérailles, le fait de pourrir au soleil.

Or Créon cherche précisément à convaincre Antigone que cette opposition est totalement infondée.

Leur gémellité en fait bien « deux crapules » « deux voyous » « deux larrons ». La répétition du chiffre deux, associée à des procédés de comparaison, les réduit tous deux à une ignominie incompatible avec toute héroïsme tragique. On peut citer des expressions comme « ne valait pas plus cher » p 89 ou encore « lui aussi », répétée deux fois p 89. Créon recourt à des termes tout autant dépréciatifs pour l’un que pour l’autre : « petits voyous ». L’adjectif « petits » achève de leur ôter toute grandeur.

L’image de l’embrassade symbolise cette similitude, cette complicité dans le crime et l’horreur.

Mais à cela s’ajoute un élément important, inventé par Anouilh : l’idée selon laquelle les corps étaient finalement méconnaissables. Des expressions comme « un des corps » ou encore « l’autre », signifient en effet l’anonymat des dépouilles. Nul ne sait qui a eu des funérailles héroïques, qui pourrit au soleil : « Je ne sais même pas lequel ».

Une telle révélation ne peut que conduire Antigone à réfléchir sur son geste, qui paraît alors démotivé, infondé, inutile. Elle s’apprête en effet à agir en héroïne tragique, à jouer son rôle jusqu’au bout dans cette tragédie, tragédie qui repose manifestement sur une certaine comédie.

B – Cette tragédie n’est que comédie :

On peut noter que les funérailles nationales accordées à Etéocle relèvent de la parodie. Créon a agit comme un metteur en scène ainsi qu’en témoignent les verbes suggérant une distanciation du personnage face à ces funérailles : « j’ai fait faire » « j’ai eu besoin de faire un héros ». Il a écrit cette comédie pour des raisons politiques.

L’expression « faussement émus », qui caractérise les prêtres, suggère bien cette comédie, même les religieux semblent avoir endosser un rôle.

« les trémolos dans la voix » : évoque plus un spectacle qu’une émotion sincère. Il en va de même pour l’expression « avec la tête de circonstances ».

Etéocle aussi jouait la comédie du « bon fils ». On peut mentionner à ce titre le polyptote « qui se trompaient …en nous trompant ».

Anouilh recourt ici à un effet de théâtre dans le théâtre pour exhiber la fausseté de la situation. On peut ainsi mentionner la présence de termes comme « coulisses » « drame » « jouer un rôle » qui appartiennent au champ lexical du théâtre. Cette métaphore du théâtre met au jour le théâtre du monde, plus particulièrement celui de la vie politique. La question « Oui, crois-tu que c’est drôle ? » souligne cette idée de comédie sociale et politique.

Créon cherche ainsi à écarter Antigone du destin tragique qu’elle se croit obligée de suivre. Ses motivations répondaient en effet à une vision haute de la situation, une vision tragique, or cette vision est erronée, viciée. Les révélations de Créon doivent donc éclairer Antigone et la sortir de son aveuglement, de son enfermement de personnage tragique, ce que signifie la question de Créon p 90 « Valait-il mieux te laisser mourir dans cette pauvre histoire ? ». La jeune fille n’est manifestement pas insensible à ses arguments ni à ses révélations ainsi que le suggère le « long silence » p 90. Son geste ne constituerait pas un acte de grandeur puisqu’elle s’apprête à mourir pour une erreur.

La remise en cause d’Etéocle et Polynice comme héros tragiques a pour conséquence celle d’Antigone.

Au delà ce Créon, c’est une interrogation d’Anouilh. Dans cette réécriture du mythe et de la tragédie de Sophocle, le dramaturge français, semble bien remettre en question la notion même de héros tragique. Qu’est-ce qu’un héros s’il nous trompe ou se trompe ??? N’est-ce pas finalement absurde de mourir, non pas pour un idéal, mais pour une erreur ?

La métaphore dévalorisante de la « cuisine » p 88, pour désigner « cette pauvre histoire », cette tragédie contribue en effet à désacraliser aussi la tragédie. L’adjectif « pauvre » qui est réducteur s’oppose à la grandeur, au sublime, généralement accordés à la tragédie. Or la tragédie apparaît ici comme le royaume de l’absurde.

Conclusion :

– une tirade qui est l’occasion d’un éclairage nouveau sur le passé et la situation présente qui en découle

– mais aussi une mise en accusation du politique qui rime avec exactions et violences

– une remise en cause aussi du tragique. Il ne s’agit pas d’un combat noble mais d’un « règlement de comptes » d’une « pauvre histoire ». Les personnages ne sont pas animés par des désirs nobles.

– Au delà, une façon pour le dramaturge de remettre en question, dans un contexte historique de guerre (jeu argyens/ aryens), d’instabilité politique, de collaboration et de résistance, le bienfondé de l’acte héroïque et tragique, ses motivations. Une façon de souligner l’absurdité de la tragédie.

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