Séance 3 Etude du sonnet « A Philis », recueil des vers de Monsieur de Marboeuf, 1628, de Pierre de Marboeuf

Objectifs :

– convoquer les acquis sur le genre (strophe, vers, rime, sonnet)/ apprendre à réagir activement face à un texte poétique

– maîtriser le registre lyrique

– conforter les aptitudes analytiques/ approfondissement de la méthode de la lecture analytique.

– Histoire littéraire : l’esthétique baroque

A – Présentation de l’auteur :

Pierre de Marboeuf, 1596-1645. Poète baroque français. Il fait des études au collège de La Flèche, puis s’installe à paris en 1619 où il fait des études de droit aux côtés de Descartes. Il y demeure jusqu’en 1623. Il exercera la charge de maitre des eaux et forêts et il exercera ses talents littéraires dans l’écriture de sonnets baroque.

Il publie en 1628 son Recueil de vers

En 1633 Portrait de l’homme d’Etat dédié à Richelieu et Le miracle de l’amour .

Ses thèmes privilégiés sont l’amour, la nature et la fragilité de la vie. Il fut également apprécié pour sa verve comique et satirique

B – Lecture analytique :

Introduction :

Si la lyrique amoureuse peut permettre au poète l’expression de ses sentiments intimes et la narration d’une expérience vécue, elle fut aussi souvent l’occasion d’exercices de style dans le cadre d’une poésie conventionnelle. Ainsi le poète baroque, Pierre de Marboeuf, dans son célèbre sonnet « A Phillis », publié en 1628 dans le Recueil des vers de Monsieur de Marboeuf, use-t-il du motif de l’amour pour faire montre de sa virtuosité toute baroque. Plus que la sincérité, c’est en effet l’habileté poétique qui se déploie dans ces vers adressés à Phillis.

Problématique :

Il s’agira donc d’analyser comment la lyrique amoureuse conventionnelle se trouve ainsi renouvelée par l’esthétique baroque et le talent de Marboeuf.

Plan :

I – Une lyrique amoureuse conventionnelle

II – Un art d’aimer

III – Une lyrique cependant renouvelée par l’esthétique baroque

I – Une lyrique amoureuse conventionnelle :

Ce sonnet galant, forme privilégiée de la poésie amoureuse à l’époque, constitue une poésie de salon : l’enjeu pour le poète est de briller, de se signifier et de se distinguer par son brio.

1 – une situation de dialogue :

Le poète évoque le mal d’aimer dans un sonnet adressé à Phillis :

– le titre opère comme une dédicace

– Ce que confirme la présence de la marque de la 2ème personne : v 13 « ton amour »

– Toutefois ce prénom de Phillis est un prénom de convention, un pseudonyme. On dénombre en effet de nombreuses Calliste ou Phillis dans la poésie du XVII° : les femmes ainsi désignées sont soit des belles dont on veut masquer l’identité, soit souvent des femmes imaginaires, prétextes au jeu poétique.

– On constate d’ailleurs que la présence de la 1ère pers est peu marquée : excepté en fin de poème aux v 13 et 14 avec la présence du « me » ou du « j »

Le lecteur assiste donc à une sorte de conversation amoureuse, un discours galant du poète à sa belle, mais il s’agit d’un amour de convention.

2 – Un lyrisme impersonnel :

On constate d’ailleurs que le lyrisme qui insuffle le poème est impersonnel, surtout dans les trois premières strophes :

– ce que confirme le recours au présent de l’indicatif à valeur de vérité générale comme dans le v 3 « L’on s’abîme en amour aussi bien qu’en la mer » , un vers qui a des allures de maxime. Cette impersonnalité vise à exprimer l’universalité de ce mal d’amour

– de même, on note le recours à la 3ème personne, et notamment au pronom personnel indéfini « ON » aux v 3 et 6, ou encore au pronom complexe « celui qui » aux vers 5 et 6.

Le poète semble s’appuyer sur son expérience malheureuse, mais aussi sur toute une tradition poétique partagée avec le lecteur, pour exprimer une certaine sagesse amoureuse. Il emploie alors un lyrisme conventionnel :

– on retrouve le champ lexical de l’affectivité : répétition du mot amour aux v 1,2,3,4, 7, 9,10 et 13 ; 4 occurrences rien que dans le 1er quatrain qui semblent signifier un état obsessionnel + « pour aimer » au v 6.

– A cela s’ajoute le topos du feu et de la flamme, métaphores traditionnellement employées pour évoquer la passion amoureuse : enflammer v 7, le feu v10 et 11, ce brasier v 12 et brûle v 13.

– On retrouve également la thématique de la souffrance et de la douleur : les maux qu’on souffre v 6, « si fort douloureux » v 13, ou encore « la mer de mes larmes » v 14. Ce lexique se trouve renchéri par l’allitération en [R], notamment dans le dernier tercet, qui suggère cette douleur.

– L’anaphore du verbe « craindre » v 5 et 6 souligne le caractère dangereux de l’amour

Tout comme Louise Labé, Pierre de Marboeuf traite donc de l’ambivalence de la passion amoureuse, de sa dualité, un thème devenu topique dans la poésie amoureuse , tout comme l’analogie guerrière : v 11 « ne peut fournir des armes ».

II – Un art d’aimer :

Cette évocation prend place dans le cadre de ce que l’on pourrait nommer un art d’aimer, dans la tradition d’Ovide ou de Catulle : soit un poème qui vise à prodiguer des conseils en matière d’amour :

1 – Le mode du conseil :

En témoignent les phrases injonctives au subjonctif :

V 5 « qu’il demeure au rivage »

V 7 « qu’il ne se laisse pas à l’amour enflammer »

Les connecteurs logiques comme la conjonction de coordination « CAR » mise en relief sous l’accent à l’entame du vers, ou encore « ET » au v8, « MAIS » au v 11 ainsi que la conjonction de subordination « SI » au v 12 soulignent les différentes articulations de ce bréviaire amoureux. Car annonce une cause/ et introduit ici une conséquence.

2 – savoir aimer ou savoir souffrir ?

Il s’agit donc d’un poème à dimension argumentative. Le poète veut persuader que pour savoir aimer, il faut finalement savoir souffrir. Ceci revient à opposer platitude, vie sans « orage » et « sans hasard de naufrage » et passion dangereuse.

L’amour est quasiment présenté comme un acte héroïque, réservé à celui qui ne craint pas.

Pour survivre il faudra affronter les épreuves (images de la mer et du naufrage) et en sortir vainqueur.

Certains effets de parallélisme et de construction participent de cette démonstration :

– v 2 : régularité de la coupe à l’hémistiche + parallélisme (et + GN+ vbe être+ adj amer-e)

– v 5 et 6 « celui qui craint » + GN au pluriel + relative. Ce parallélisme se trouve renchéri par la rime interne : « eaux/ maux »

Pour assurer sa persuasion le poète recourt à l’analogie amour/ mer (notamment avec une métaphore filée) et à l’antithèse, conventionnelle dans ce type de poésie, du feu / de l’eau.

Il clôt alors son sonnet sur un effet de POINTE, de chute spirituelle qui est très attendue du public.

III – Une lyrique cependant renouvelée par l’esthétique baroque :

Toutefois ce poème se caractérise aussi par son esthétique baroque et se présente comme un exercice de la virtuosité toute personnelle du poète qui s’évertue ainsi à se singulariser.

1 – Une mise en scène et un tableau baroques :

Le baroque est attiré par le mouvement, par la représentation d’un univers changeant. Le thème de l’inconstance de l’amour constitue donc un motif de choix pour le poète baroque.

Marboeuf dynamise ici son sujet en mettant en scène la passion amoureuse :

– par la présence du JE et du TU et la fiction de la conversation amoureuse

– par la création du personnage, du rôle de phillis

– par l’analogie avec la mer qui permet l’introduction de verbes de mouvement comme s’abime au v 3/ demeure au v 5, sort au v10 ou des termes comme rivage au v 5 et naufrage au v 8 qui connotent une mobilité possible.

– Il recourt également à des éléments propres au baroque le feu et surtout l’eau, emblématique du changement et de l’inconstance, source de souffrance pour l’homme. Ceci est souligné par la rime interne des v 5 et 6 : les eaux/ les maux

– On peut également noter à ce titre l’allusion à la naissance de Vénus, tout droit sortie des flots. Cette allusion répond aussi au goût du baroque pour l’ornement

– Notons aussi les hyperboles comme v 14 « la mer de mes larmes » (hyperbole précieuse) ou v 12 « brasier amoureux » qui est aussi une périphrase pour désigner la passion amoureuse qui relève d’une esthétique du grand particulièrement baroque.

2 – Les marques d’une poétique baroque : un chant nouveau

– Son brio passe aussi par une certaine ostentation. Le recours à la paronomase est en effet particulièrement ostensible dans ce poème. Paronomase : figure qui joue sur la ressemblance phonétique de termes dont le sens est différent : ex eaux/ maux.

– Il joue également sur les sonorités et les effets d’homonymie : la mer, la mère, amer(e)

– notons aussi l’antanaclase : figure qui consiste à reprendre deux fois le même mot dans la même phrase mais avec une variation de sens (ex : le cœur a ses raisons que la raison ignore) : ici l’amer pour désigner le sel de la mer et amère pour évoquer une certaine aigreur.

– il recourt également à la syllepse : figure selon laquelle un même mot renvoie à la fois à son sens propre et à son sens figuré : ex v 3 : « l’on s’abîme » : sens propre = couler, faire naufrage/ mais sens figuré : se blesser. De même l’orage peut renvoyer à son sens météorologique et désigner une vie tourmentée.

– on note également le Polyptote : amer/ amère : figure qui consiste à répéter dans une même phrase des formes différentes d’un même mot

– le jeu sur les sonorités, notamment l’allitération en [m], renchéri par les nombreuses répétitions de mots et les nombreux échos, génère une impression de vertige, un peu comme si l’amour était une spirale infernale qui risque d’engloutir l’homme dans ses fonds. Or la spirale est une forme géométrique chère aux baroques.

Le poète orchestre ici une véritable musique baroque.

Conclusion :

Au terme de notre analyse, il apparaît donc que le charme ce sonnet, qui se présente comme un discours amoureux fictif, repose essentiellement sur des inventions verbales ingénieuses tournées vers la fantaisie et le ludique. Le brio du poète se révèle également dans un jeu subtil sur les sens et les métaphores, relayé par le jeu sur les sonorités. Ceci permet à Marboeuf de renouveler une poésie conventionnelle et de jouer avec les attentes de son lecteur, mais aussi avec ses aptitudes à décoder ses vers. Ainsi l’amour souffrance est-il appréhendé d’abord comme un objet esthétique.

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