Présentation de l’auteur: (1590-1626)

Issu d’une famille noble protestante, Théophile de Viau a participé aux guerres de religion aux côtés des protestants. Il s’est converti au catholicisme en 1622, mais la sincérité de cette conversion n’est pas certaine. Il a connu l’exil et la prison de longues années parce qu’on l’accusait d’avoir publié des poèmes licencieux: on lui reprochait des mœurs douteuses. Il était considéré comme un libertin.

Ce poète fut très connu en son temps. Son inspiration et son écriture présentent des traits baroques. Il a publié:

– le recueil œuvres poétiques en 1626: pièces satiriques + poèmes d’amour

– une tragédie Pyrame et This bé en 1621-1622

Ce poète a toujours revendiqué son originalité.

Rapide mise au point sur le baroque et sur le libertinage.

le baroque: voir fiche annexe
le courant libertin: le terme libertin vient du latin « libertins » qui désignait un esclave nouvellement affranchi. Le courant libertin rassemble des individus remettant en cause les dogmes établis. Ce sont des libres-penseurs. Matérialistes, ils considèrent que tout dans l’univers relève de la matière qui impose, seule, ses lois. Ils estiment donc que la compréhension du monde relève de la seule raison, reniant, pour beaucoup, la notion de Créateur. Sur le plan politique, ils considèrent que les prêtres participent à la domination des princes sur les peuples, régnant sur eux par la superstition. Sens moderne: liberté de mœurs

Première approche du texte:

– sonnet en alexandrins

– reprise du topos horatien du carpe diem, mais reprise originale

Mouvement du texte:

– 1er quatrain: écho à Ronsard. Viau s’adresse à une femme et évoque le vieillissement et la fuite du temps. On perçoit cependant que ce poème se présente comme une menace. Le poète éconduit avertit la belle indifférente que la vieillesse pourrait la conduire aux regrets.

– v 5 à 11 (2nd quatrain + 1er tercet): sorte de prophétie. Viau peint la déchéance prochaine de la belle qui sera alors confrontée, à son tour, à l’indifférence et au dédain.

– 2nd tercet: alors que le lecteur pourrait s’attendre à une invitation au carpe diem, l’amant exprime sa vengeance.

Viau semble refuser le tourment amoureux!

Introduction:

– Hérité de la fin’amor la belle indifférente a fait souffrir bien des cœurs de poètes et a fait couler beaucoup d’encre.

– Après Ronsard, Théophile de Viau s’inscrit dans cette tradition et propose une variation sur ce motif dans son sonnet LIII, publié dans le recueil œuvres poétiques en 1626. Toutefois, ce poète toujours en quête d’originalité renouvelle le traitement poétique du thème.

Problématique: comprendre comment cette réécriture du motif de la belle indifférente se fait écriture de la vengeance.

Annonce du plan:

I – Un discours amoureux

II – L’écriture de la vengeance

I – Un discours amoureux

A – Un dialogue fictif:

– le déterminant possessif « Ton » mis en relief sous l’accent à l’entame du poème instaure une situation de dialogue fictif entre le poète et la belle.

– on note la présence des marques de la 1ère et de la 2ème personnes qui indiquent que ce poème est adressé à une femme: “Tu » au v3/ « ta flamme » / « à moi » v 12 / « je » v 12, v 13 et v 14.

– Viau se distingue de Ronsard en recourant au tutoiement: cela peut suggérer l’intimité des 2 protagonistes, mais cela peut aussi s’interpréter comme une marque de mépris, de dédain de la part du poète.

– Ce mépris pourrait expliquer pourquoi Viau recourt à l’anaphore du pronom TU mis en relief à l’entame des v 3, 5, 9, 12 et 13. Cette anaphore semble la montrer du doigt et créer une distance entre le poète et la belle.

– on peut d’ailleurs remarquer que la 1ère personne n’intervient qu’en fin de poème, dans le dernier tercet.

– on remarque aussi qu’il ne cherche pas à la faire parler contrairement à Ronsard: sa parole lui est confisquée.

Ce dialogue, fictif puisqu’il passe par l’écrit, prend des allures de tirade (longue réplique au théâtre dans laquelle un personnage expose un point de vue ou un sentiment). Le poète s’adresse à la dame au sujet de son indifférence cruelle, suggérée par le terme « orgueil » v 1.

Il s’agit de lui ouvrir les yeux sur le caractère éphémère de sa beauté, ainsi que le signifie le groupe verbal du v 3 « Tu VERRAS ». Le verbe opère comme un miroir fictif, un miroir langagier, poétique, que le poète tend au regard forcé de la dame afin qu’elle comprenne la situation et les conséquences de son refus. Le verbe voir peut d’ailleurs signifier COMPRENDRE.

B – La démonstration:

Viau se livre en effet à une démonstration, au sens étymologique du terme: il donne à voir.

Cette démonstration consiste en une sorte de prophétie.

Le discours est construit, Viau argumente bien ainsi qu’en témoigne la préposition « Après » au v 2 : mise en relief sous l’accent à l’initiale du vers, le terme souligne cette charnière temporelle, le basculement vers la chute qui attend la dame. Le poète par ailleurs ménage son effet et la chute du poème.

– de la même façon le terme «  »alors » au v 3 met en relief l’articulation du discours. Avec le futur il présente les faits comme une vérité, ce que renchérit l’allitération en [V]: « ViVe » « Verras » « tardiVe » « deViendra »

– comme Ronsard il cherche à persuader

– comme Ronsard il s’appuie sur une PROLEPSE: il recourt au futur de l’indicatif « ne sera plus » v 2, « tu verras » v 3, « tu reviendras à moi » v 12 « je rirai » v 13.

Cette prolepse projette la belle dans un futur qui semble très proche:

– le poète recourt en effet à l’expression « au plus deux ou trois ans » qui limite fortement la durée de cette beauté et de ce pouvoir de séduction: v 2 « cette beauté ne sera plus si vive ».

– le modalisateur « peut » atténue même encore cette durée.

La vieillesse inexorable la guette: le futur pose cette idée comme certaine, comme une réalité évidente.

– L’absence de coupe aux v 1,3 et 4 suggère que c’est inéluctable.

– comme chez Ronsard en effet c’est sa beauté qui caractérise la femme: orgueil, beauté, flamme la définissent.

– or dès le v 2 la négation contribue à flétrir cette beauté

Pour donner plus de force à cette démonstration, il cherche à dramatiser cette vision. Il peint un tableau vivant de ce qui l’attend et de sa solitude. On peut parler d’HYPOTYPOSE: figure de rhétorique qui consiste à faire la description d’une chose, d’une scène de façon vivante et animée (pour donner l’impression qu’elle se déroule sous les yeux).

– les verbes d’action, et surtout de mouvement sont nombreux: ex « tu chercheras à qui te donner » v 9/ v 10 « on fuira » ou encore v 11 « te donnera congé ».

– idem pour les verbes supposant des bruits : « tu seras le refus » v5, « te donnera congé » v11 « tu pleureras » v 13 « je rirai » v 13.

Mais contrairement à Ronsard, Viau évoque peu les effets physiques de cette vieillesse, le flétrissement de la beauté. Il insiste davantage sur les conséquences qui en résulteront, sur l’extinction de son pouvoir de séduction et la déchéance morale qui s’ensuivra. Il propose finalement un portrait en action de la courtisane.

Transition: La belle passe du statut de femme orgueilleuse et belle à celui d’un objet de médiocrité.

II – Une poésie de la vengeance:

Le poète se révolte face au refus de la belle, ce qui passe par l’expression d’un mépris vengeur.

A – Une mise en garde:

Le 1er quatrain qui rappelle le poème de Ronsard « Quand vous serez bien vieille » se présente d’emblée comme une mise en garde de la belle.

– le possessif TON immédiatement suivi du terme orgueil témoigne du ton accusateur de Viau. Ce terme négatif « orgueil » fait écho au dédain évoqué par Ronsard.

– cette accusation est donnée à entendre par l’allitération en dentales [D,T]: « Ton orgueil peut Durer au plus Deux ou Trois ans » v 1 / v 3 « Tu verras que Ta flamme alors sera Tardive »

Il semble reprocher à la belle d’avoir une trop haute idée d’elle-même.

Mais la mise en garde devient vite malédiction ainsi que le souligne l’allitération en dentales v 5 « Tu seras le refus de Tous les courTisans ».

La récurrence du son [R] traduit par ailleurs une certaine agressivité.

– le terme « médisants » au pluriel v 4 englobe le poète qui médit aussi au sens où il tient des propos malveillants contre l’objet de son amour. Mais il maudit aussi son dédain, son refus et la promet à un avenir cruel. Il la frappe d’anathème.

Le ton de Viau est sarcastique. Le SARCASME = Critique, satire amère et piquante.

Ce ton est traduit par l’allitération en sifflantes qui domine notamment le 1er quatrain, v 2 « Après, Cette beauté ne Sera plus Si vive ». Les sifflantes imitent le persiflage (moquerie méchante) du poète. Il est animé du désir de la blesser.

– il se venge et sa vengeance par le rire v 13, un rire dont l’allitération en [R] prolonge l’écho.

B – La peinture d’une chute:

Ce rire passe aussi par l’écriture d’une satire. Ce sonnet est surtout l’occasion pour le poète d’exprimer son ressentiment.

Il veut faire comprendre à cette femme qui le regarde de haut qu’elle finira bien bas.

– ainsi le terme « objet » v 4 contraste avec le terme « orgueil » V1.

– ce terme objet est ici attribut du sujet TU, il indique donc qu’elle ne dominera plus la situation.

– on peut également noter que la femme est en position objet

Le poète recourt également à des expressions ou à des images dégradantes :

– ex v 9 « Tu chercheras à qui te donner pour maîtresse »: le verbe chercher signifie les efforts déployés pour séduire.

– v9 « les désirs honteux »: injure / outrage avec l’évocation du valet. Faire des avances à un valet est signe d’infamie: image de l’amante contrainte à la mésalliance. Elle s’abaisse au valet. Image d’une chute sociale.

Cette infamie est renchérie par le singulier UN qui accompagne le mot valet.

– l’image de cette déchéance est encore avilie par la mention « à force de présents » qui suggère qu’elle achètera ses amants. Idée d’une sorte de mendicité affective. Image qui renvoie à la prostitution (courtisane au sens négatif du terme).

– dans ce contexte des expressions comme « passion oisive » ou « amitié lascive », qui connotent la sensualité, conjuguées à l’idée de la honte v 7 font de ce portrait celui d’une femme vénale aux mœurs légères. Une vision donc incompatible avec l’idée qu’elle se fait d’elle à la cour pour l’instant.

Le poète met en scène une femme qui se traîne aux pieds d’éventuels amants. L’injure est violente car cette femme n’est plus fatale. Elle est rejetée, confrontée seule à son avilissement.

– son isolement est traduit par les oppositions du pronom singulier TU, martelé tout au long du poème, et les groupes au pluriel comme « les médisants » v4 ou « tous les courtisans » v5

– l’allitération en [K] dramatise le rejet (on s’écarte d’elle)

– la coupe régulière du v 10 témoigne de cet écartement systématique sur son passage.

– gradation des verbes craindre/ fuir.

– l’expression « Un chacun de partout » suggère le désert affectif à venir. Isolement absolu. Même « les plus sots », superlatif, amplifie ce refus

– elle incarne le refus, son nom, sa vue est refus: le terme est en effet employé comme attribut du sujet TU v 5. Le poète la condamne au statut de rebut de la société.

Sa présence suscite gêne d’abord, puis répulsion. Le vide autour d’elle est inversement proportionné à son désir et aux efforts qu’elle déploie.

Cette chute est traduite par la dissonance de la rime trois ans / médisants: la sonorité [Z] est dysphonique, c’est un indice du flétrissement et de l’avilissement

Le poète la condamne à un exil amoureux et social. Chaque vers est le lieu d’une surenchère pour dire la disgrâce de cette femme.

C – Inversion du motif et originalité de Viau:

Dans ce sonnet Viau inverse le motif du congé poétique: il ne sollicite pas l’autorisation de quitter l’amante pour vaquer malgré lui à ses obligations de chevalier, il la chasse.

Pour ce faire il orchestre un CONCETTO: terme italien qui désigne, dans un sonnet, la pointe finale, souvent présente dans le dernier (ou l’avant-dernier) vers. On peut en effet remarquer que le dernier vers est une seule phrase qui vient éclairer toute la portée du texte.

Pour ce faire, recourant donc à une HYPOTYPOSE, il met en scène le retour de la femme orgueilleuse vers celui qu’elle a jadis dédaigné: cf. tercet 2. Ce retour se caractérise non par une fusion amoureuse, mais par une séparation irrévocable:

– ceci est traduit par les césures à l’hémistiche de tout ce tercet

– la césure renchérit l’opposition du TU et du JE. Leurs destins sont désormais totalement décroisés

– les effets de parallélisme exhibe cette séparation: TU sujet + vbe action dans le 1er hémistiche/ Je sujet + verbe d’action pour signifier la réaction du poète dans le 2nd hémistiche.

– à cela s’ajoutent des oppositions sémantiques. Le groupe « reviendras à moi » suppose un élan alors que « je n’en ferai nul compte » suggère l’immobilisme. On rencontre aussi l’ANTITHESE: pleureras/ rirai (antonymes).

Ces différents procédés soulignent l’inversion des rôles homme/femme par rapport au code courtois. L’élan éconduit est désormais féminin tandis que le dédain est masculin. La situation est débarrassée de toute courtoisie.

Conclusion:

Au terme de notre étude il apparaît que si Théophile de Viau emprunte son sujet à un motif traditionnel de la poésie amoureuse et fait écho à Horace ou Ronsard, il s’en écarte aussi clairement en exprimant la vengeance de l’amant. Il n’est plus dans la séduction mais plutôt dans une manœuvre d’intimidation. Refusant le statut de l’amoureux transi, il inverse le motif courtois pour devenir le maître du jeu amoureux. Il se veut aussi le maître de sa poésie et de son inspiration en proposant une réécriture originale du carpe diem.

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