Introduction :

« Ma ville natale est supérieurement idiote entre les villes de Province » écrit Rimbaud à Georges Izambard, le 25 août 1870, alors que le déclenchement des hostilités entre la France et la Prusse lui donne plus que jamais le sentiment d’être exilé dans sa patrie, la cité de Charleville.

Cette ville, l’adolescent précoce la déteste. Il en abhorre le climat pesant qu’il impute à la bourgeoisie, au catholicisme et à sa caserne. Très tôt, ainsi qu’il l’exprime dans ce poème écrit en mars 1870, intitulé « Sensation », extrait du recueil Les cahiers de Douai, il aspire à un ailleurs à la fois plus intense et plus léger.

Problématique :

Nous nous intéresserons à la façon dont ce rêve d’adolescent fugueur, avide de bonheur et de liberté témoigne d’un désir d’intensité et d’affranchissement qui s’exprime dans un lyrisme renouvelé.

I – Désir de fugue adolescent :

Le cadre spatio-temporel est propice à un lyrisme adolescent : été + nature : « soirs … d’été »/ « sentiers ». Paysages idylliques mais indéfinis, imprécis ; ils correspondent à l’idée que se fait un adolescent des lieux idéaux: les soirs et les ciels bleus sont propices aux amours adolescentes, aux romances. Cette imprécision apparente bien le voyage à une fugue : il veut aller au hasard, vers une sorte d’infini.

Les verbes sont au futur, nous sommes donc dans une prolepse qui se présente comme un programme. Le futur suppose une certitude.

Certains de ses verbes sont des verbes d’action qui témoignent de sa détermination : « j’irai » répété deux fois. Cette détermination est également soulignée par la régularité du vers 1 par ex et de la coupe à l’hémistiche, idem au vers 2. On peut ajouter que l’allitération en [R], notamment dans le 1er quatrain traduit cette détermination.

Les pluriels : « les sentiers », « les blés » démultiplient les destinations possibles.

L’adolescent se rêve en vagabond : motif du bohémien dans la comparaison « comme un bohémien », personnage en marge qui donne un écho particulier à l’adjectif « Rêveur », mis en relief par la coupe et sa position d’épithète détachée à l’initiale du vers.

La répétition du verbe « aller » v 1 et 7 + répétition de l’adverbe « loin », renchérie par l’adverbe d’intensité « bien » au v 7 manifestent cet attrait pour le voyage, la fugue. Une fugue qui se trouve associée à la marche ainsi qu’en témoigne la rencontre à la rime des termes sentiers/ pieds.

Cette détermination fait de ce rêve une quête de liberté

II – Désir de bonheur et de liberté :

Tout comme les sentiers évoquent la solitude, le « Je » se rêve « seul » en communion avec la nature qui représente bonheur et liberté. La figure du bohémien, personnage en marge de la société suppose également une errance en solitaire.

Ce désir de liberté est traduit par certaines images comme la « tête nue ». L’absence de chapeau est emblématique de liberté dans la mesure où le couvre-chef peut symboliser certains usages sociaux.

De la même façon les verbes « parler » et « penser » employés à la forme négative supposent une libération par rapport à certaines contraintes sociales.

La thématique de la « fraicheur » présentée comme agréable s’oppose au climat pesant et lourd de la ville. De la même façon l’évocation de la légèreté est signe de liberté : « herbe menue » « le vent ».

Le pluriel « les sentiers » affranchit le voyage de toutes limites

Le verbe « fouler » associé au terme « les sentiers » laisse également entendre que le JE veut sortir des chemins, des sentiers battus, pour un exil plus solitaire.

L’allitération en [s] suggère à la fois cette liberté et ce bonheur. Mais l’assonance en [i] traduit également ce bonheur.

Ainsi le bonheur ne se conçoit pas sans liberté, mais il ne se conçoit pas non plus sans une certaine communion avec la nature qui passe par la recherche des sensations.

III – Un lyrisme renouvelé :

On peut, en effet, considérer ce poème comme un texte lyrique, en raison de la présence des marques de la première personne, de la forme du rêve personnel mais aussi de la présence des sensations. Le lyrisme est traditionnellement associé à l’expression des sentiments, sentiments qui se trouvent ici supplantés par les sensations.

L’auteur évoque au futur ce qu’il espère ainsi ressentir dans ce contact avec la nature. Le titre « Sensation », au singulier peut surprendre dans la mesure où les perceptions sont ensuite multiples.

La vue, le toucher, le mouvement, l’ouïe interviennent en effet, toujours pour témoigner d’une harmonie avec la Nature, harmonie globalement perçue comme une Sensation. Cette harmonie est présentée comme « l’amour infini ». Le JE attend d’être « habité » ainsi qu’en témoigne l’image « me montera dans l’âme ». La double négation du vers 5 présente cette sensation comme « brute », il s’agit presque de retrouver un état primitif.

Il convient de noter que la nature est présentée comme une douce protection pour l’adolescent. La comparaison « comme avec une femme » renforce l’impression de sensualité qui se dégage notamment grâce aux allitérations en [s]. Cette comparaison peut renvoyer au motif de la nature, mère protectrice, de la mythologie, mais elle traduit surtout ce désir d’un contact physique avec la Nature, personnifiée par la majuscule. Ce besoin d’un contact physique explique l’abondance des notations tactiles : picotés, fouler, baigner, fraîcheur

Ce désir de contact est également traduit par les rimes croisées et l’alternance des rimes masculines/ féminines

On peut parler de lyrisme renouvelé dans la mesure où les sentiments, qui appartiennent à l’ordre de l’abstrait, sont supplantés par des perceptions concrètes, physiques, des sensations.

Conclusion :

Après avoir établi un bilan vous pouvez rapprocher ce texte du poème « Ma bohême » en soulignant les motifs communs aux deux textes : figure du bohémien, motif du voyage, de la liberté mais en insistant sur le fait que le second texte est construit sur une analepse.

Publicités