Lecture analytique : Ruy Blas : acte III scène 2

Introduction :
L’acte III porte pour titre le nom du héros. Ruy Blas, qui s’est parfaitement identifié à Don César, soit à son rôle de grand d’Espagne, y connaît un double succès politique et amoureux. C’est le nœud du drame, l’acte de tous les possibles, notamment l’ascension du peuple incarné par le héros. Ce dernier occupe, en effet, une place prépondérante dans le palais, ce qui provoque la curiosité et la jalousie des courtisans avides qui se partagent sans scrupule le royaume et ses richesses. Les premières scènes de cet acte relèvent donc du drame historique et sont l’occasion d’une très longue tirade lyrique et épique dans laquelle Ruy Blas s’adresse aux grands pour leur exprimer fougueusement son indignation.
Composition :
On peut retrouver les différents grands moments de ce monologue en repérant les apostrophes qui le scandent :
• V 1058 à 1066 : « Bon appétit messieurs ! » les invectives aux ministres
• v 1067 à 1131 : peinture épique du déclin extérieur de l’Espagne
• v 1131 à 1138 : regard amer sur le présent de l’Espagne
• v 1139 à 1158 : invocation lyrique et épique à Charles Quint (qui représente pour RB ms aussi pour Hugo, l’apogée de l’Espagne).
Problématique :
Il s’agira de voir comment Ruy Blas, en orateur inspiré, mêle lyrisme et épique pour dénoncer certaines conceptions et attitudes politiques.

I – Une satire véhémente :
La satire est particulièrement sensible dans :
– la virulence des invectives et des apostrophes : « Bon appétit, messieurs ! » ici métaphores ironique, sarcastique / « ayez quelque pudeur » « Et vous osez ! » : noter le recours à la deuxième pers collective qui implique son auditoire dans son discours pour mieux l’incriminer directement (situation de dialogisme).
– L’ironie mordante des antiphrases comme « Ministres intègres » « Conseillers verbeux »
– Le déterminant possessif « vos » teinté d’une nuance méprisante : « Vos vice-rois » « vos plaisirs » « vos filles de joie » : ici la 2 ème pers ne marque pas le respect mais bien au contraire une distanciation méprisante
– Le recours à de nombreux rejets et enjambements, qui viennent donc bousculer l’alexandrin classique, met en relief, mime la cupidité, l’absence de scrupules chez les grands d’Espagne : il s’agit d’exhiber cette attitude proprement scandaleuse : ex : v 1060/ 1069
– A cela s’ajoute le recours au champ lexical de la honte qui vient soutenir des accusations outrageantes : honte, soyez flétris par ex.
– Le recours à la métaphore de l’appétit apporte au discours une dimension concrète : il s’agit d’introduire le motif de lé dévoration pour traduire la cupidité

II – Un tableau épique de l’Espagne :
Ruy Blas aborde d’abord la question de l’Espagne sous l’angle de la politique extérieure et de sa perception par les pays voisins.
Il s’agit d’en souligner le déclin : évocation d’une grandeur perdue. L’Espagne de Charles II n’est plus que décadente après avoir connu une période de rayonnement intense :
« L’Espagne et sa vertu, L’Espagne et sa grandeur.
Tout s’en va. » : ici le rejet exprime cette chute
Ruy Blas. Organise ensuite son discours en s’intéressant d’abord à la question du territoire et des possessions espagnoles avant de se pencher sur l’influence perdue de l’Espagne sur ses voisins.
– le début du déclin est précisé v 1069 « depuis Philipe IV »:/ le passé composé permet la mise en valeur du participe « perdu »
Afin de rendre plus perceptible ce déclin, de lui donner sa pleine mesure l’orateur emploie :
– énumération des noms de lieux qui renvoient à tous les coins du monde « Portugal (sud)/ empire des Amériques (ouest) / Steinfort (Nord) empire du nord/ «Ormuz et Goa, empire oriental »
– exotisme de ces noms qui permettent une localisation précise mais opèrent également comme un facteur de rêverie

A propos de l’influence perdue de l’Espagne : l’allus° à « l’infant bavarois [qui-] se meurt » aux v 1084-85 désigne le futur successeur de Charles II qui mourut en 1699.
Ruy Blas insiste sur la thématique de l’humiliation (opposition avec grandeur de Charles-Quint) :
L’une des cause de cette humiliation réside dans ce roi, faible et inapte qu’il évoque avec certaines précautions oratoires : le conditionnel a une valeur d’atténuation, l’analogie avec le fantôme traduit l’idée de son absence

RB insiste ensuite sur le mépris dont la nation est l’objet :
– énumération des pays hostiles et personnification (elle accentue le sentiment et le rend finalement plus sensible) ex : « L’Europe qui vous hait » « La France attend » « L’Autriche aussi vous guette ».
– il oppose amis / ennemis : mêmes les amis sont dangereux : il insiste en effet sur une trahison éventuelle ex : v 1082 : image du précipice./ + métonymie « Rome vous trompe ».
Cette humiliation se voit aggravée dans la mesure où Ruy Blas insiste sur la responsabilité espagnole : elle résulte de la décadence morale du trône et de l’incapacité des hommes politiques espagnols.
Ceci transparaît dans le recours à un ton plus polémique à partir du v 1084 :
– nombreux verbes dépréciatifs énoncés sur un rythme ternaire « emplit … d’esclandres, vend, perd ». Pour donner plus de puissance à son propos et lui conférer une certaine crédibilité il parsème ce passage de noms propres, ceux des vice-rois (dimension historique).
Ce tableau est complété par une vision intérieure du pays, annoncée par la question rhétorique du vers 1087 : « Quel remède à cela ? », question qui traduit le passage à une autre étape de la réflexion. Ajoutons à cela la répétition du terme « état ». Il s’agit pour Ruy Blas de procéder alors à une autopsie du pays, qui se confond avec un véritable plaidoyer pour le peuple : il oppose les difficultés du peuple et ses attentes à l’indigence du gouvernement et des grands.
Sa vision du peuple est valorisante ainsi qu’en témoignent l’accumulation « le peuple, orphelin, pauvre, intelligent et fort ». A noter que cette définition correspond exactement à la situation personnelle de Ruy Blas dans la pièce.
Ce tableau se construit autour d’un paradoxe : l’Etat est indigent/ ms le peuple a payé cher. Mais ce tableau permet surtout de conjuguer polémique et lyrisme. Dans ce tableau, Ruy Blas insiste sur l’anarchie dont il brosse un tableau violent. Il en outre les traits sur un mode épique : provinces saccagés par les guerres civiles, impression d’un monde à l’envers (« guerres entre les couvents » église à l’abandon, « pleine de couleuvres », armées décimées, en loques « Qui vont pieds nus » v 1118, insécurité, perte des valeurs « tous les juges vendus » « le soldat douteux se transforme en larron ». Les paysans insultent le roi. L’épique se traduit ici dans une sorte de vision apocalyptique du pays. Le tout se trouve renchéri par l’invocation finale à Charles Quint qui incarne l’apogée de l’Espagne et constitue donc un point de comparaison implicite. Opposition de l’apogée et du déclin qui renforce le caractère apocalyptique de la situation.
L’adresse à Charles Quint est un trait de l’épopée. S’appuyer pour l’étude de ce passage sur les images et les oppositions entre le passé et le présent ménagée par le jeu sur les temps verbaux.

III – Le lyrisme :
IL convient de noter la dimension lyrique de ce monologue, notamment dans l’évocation du peuple (ce qui peut s’expliquer par la parfaite similitude entre ce portrait et celui du héros qui se veut alors porte-parole et espoir du peuple). Forte conviction de Hugo lui-même.
L’envolée lyrique est particulièrement sensible aux vers 1091 à 1097 : importante charge émotive :
– ponctuation affective, émotive : points d’exclamation, de suspension + parenthèse v 1092
– anaphores valorisant « le peuple »
– enjambement des v 1095-96 qui traduit l’effort du peuple misérable
– le rythme ternaire qui organise sur le mode du crescendo la contestation v 1094 : « Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie » : cette accumulation souligne le gâchis opéré par les grands avec l’argent des petits. Hugo traduit ainsi l’indignation en mettant en évidence la destination dérisoire, personnelle et scandaleuse de l’or du pays.
– Cette injustice intolérable est également traduite par tout un jeu d’oppositions
– Les allitérations en [R] et en [P] traduisent l’effort de ce peuple mais donnent également à entendre l’indignation et la conviction de l’orateur.
Autre passage particulièrement lyrique : l’invocation à Charles Quint : étudier la force des interpellations, les exclamations nombreuses, les questions.
Conclusion :
Tirade remarquable par la précision et le souci de vérité historique qui l’animent ainsi que par l’émotion qu’elle suscite.
Mais ce qui domine c’est ce que l’on nomme le souffle hugolien : sa force, sa virulence, sa capacité de développer un thème en de si longs vers très construits mêlant les registres, les métaphores et les antithèses. La force de ses invectives, la puissance évocatrice des images, la virulence de la satire qui frappent d’anathèmes les grands d’Espagne et annonce l’engagement à venir du poète.
Hugo, qui rêvait déjà d’une carrière politique semble avoir prêté ici à son héros ses propres ambitions.

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