« Whitman animé par son peuple, Hugo appelant aux armes, Rimbaud aspiré par la commune, Maïakovski exalté, exaltant, c’est vers l’action que les poètes à la vue immense sont, un jour ou l’autre, entraînés. Leur pouvoir sur les mots étant absolu, leur poésie ne saurait jamais être diminuée par le contact plus ou moins rude du monde extérieur. La lutte ne peut que leur rendre des forces. Il est temps de redire, de proclamer que les poètes sont des hommes comme les autres, puisque les meilleurs d’entre eux ne cessent de soutenir que tous les hommes sont ou peuvent être à l’échelle du poète.

Devant le péril aujourd’hui couru par l’homme, des poètes nous sont venus de tous les points de l’horizon français. Une fois de plus la poésie mise au défi se regroupe, retrouve un sens précis à sa violence latente, crie, accuse, espère. »

Première approche :

Ce texte est une PREFACE : Texte placé en tête d’un ouvrage pour le présenter et le recommander au lecteur, en préciser éventuellement les intentions ou développer des idées plus générales. Ici, il s’agit d’une préface auctoriale puisqu’elle a été rédigée par l’un des auteurs.

Les préfaces auctoriales ont généralement pour fonction de :

Ø présenter l’œuvre de défendre l’œuvre, surtout lorsqu’elle accompagne une réédition

Ø défendre l’œuvre, surtout qu’elle la préface a été rédigée après la première parution, dans le cadre d‘une réédition par ex

Ø exposer sa démarche, ses ambitions, et ses principes littéraires et esthétiques

On rencontre la préface au seuil de l’œuvre (ici entrée), mais on peut également rencontrer des POSTFACES

Il s’agit dans le cas précis d’une préface à une ANTHOLOGIE : sens 1er en botanique : collection de fleurs choisies. En littérature : recueil de textes littéraires choisis. Donc ici une œuvre qui regroupe des textes d’auteurs différents.

On constate que ce texte est en prose.

Analyse du titre :

Le titre fait référence à un type particulier : « les poètes », CDN du terme « honneur » qui appartient au champ lexical de la moralité.

Mais l’honneur est aussi un sentiment et peut relever du domaine de la psychologie.

Connotations, hypothèses :

Ø mission parfaitement accomplie, fonction respectée (surtout si on tient compte de l’expression « mise au défi »)

Ø normes respectées

Ø sentiment de fierté qui peut en découler

Ø dans le contexte de la guerre (1943) : peut se rapprocher de l’héroïsme.

Présentation rapide de Paul Eluard :

Eugène Grindel, dit Paul Eluard est né en 1895 à Saint-Denis. Durant la première guerre mondiale, il est mobilisé, et envoyé, comme infirmier, sur le front. Il est ainsi le témoin de terribles hécatombes, ce qui le conduit à publier Le Devoir, recueil signé Paul Eluard, du nom de sa grand-mère maternelle, dans lequel il exprime son horreur de la guerre et son effroi.

Après la guerre, il fait la connaissance d’André Breton, de Louis Aragon et de Soupault. Il va contribuer, quelques années plus tard, à la création du groupe surréaliste, dont il sera l’une des figures les plus marquantes. Il côtoie également les grands peintres de son époque : Dali, Picasso, Chirico et Max Ernst, qui sera pour lui à la fois un grand frère et un modèle.

Eluard participe activement au mouvement dada (mouvement fondé en 1916 par le poète roumain Tristan Tzara et qui est venu s’installer à Paris en 1919), puis au mouvement surréaliste.

Eluard adhère, en 1926, au parti communiste avec d’autres surréalistes. Il s’en fera exclure en 1933. En 1932, il publie La Vie immédiate, en 1934 La Rose publique, en 1936 Les Yeux fertiles et en 1938, Cours Naturel dont l’un des poèmes, La Victoire de Guernica est inspiré par le célèbre tableau de Picasso.

Durant la seconde guerre mondiale, Eluard est l’un des grands poètes de la Résistance. Il publie, dans la France occupée, de nombreux textes de réconfort et de lutte. En 1942, il publie clandestinement Poésie et Vérité qui contient le célèbre poème Liberté que les avions anglais parachutent dans les maquis.

A la libération, il est fêté par tous. L’année suivante, la mort de Nush provoque son désespoir, et le fait songer au suicide. Il meurt en 1952, suite à une crise cardiaque.

Entre 1916 et 1952, il a publié plus de 100 recueils, dont une dizaine de recueils majeurs. Il incarne à la fois le poète de l’amour et le poète révolutionnaire, et est considéré comme l’un des grands poètes français du vingtième siècle.

Contexte :

2nde guerre mondiale/ Résistance. On peut alors envisager l’hypothèse d’une résistance en poésie, par la poésie. Les termes « se regroupe » et «parution clandestine » dans le paratexte semblent confirmer cette hypothèse

Que peut-être une parut° clandestine ?

L’expression peut se comprendre par rapport à la censure et au contexte

Idée selon laquelle la poésie peut-être une mise en danger. En outre l’expression « une fois de plus » suppose une récurrence du phénomène.

Ex de poètes morts ou emprisonnés pour leurs idées ? Fédérico Garcia Lorca, Vaclav Havel…

Idée générale :

La poésie comme cri dans l’espoir de changer « les choses » et le monde

Mouvement du texte :

Ø de « Whitman » à « rendre des forces » : l’exemple des poètes engagés

Ø de « Il est temps de redire » à « accuse, espère. » : l’appel à une poésie engagée, une poésie de la résistance

Lecture analytique :

Axe I : Une préface à valeur de manifeste :

– présent à valeur de vérité générale : « La lutte ne peut que leur rendre » ; « les poètes sont.. un jour ou l’autre »

– termes généralisants : pluriel « les poètes »/ »l’homme » terme générique/ négation absolue « ne saurait jamais » ou expression de la certitude « ne peut que »

– art de la démonstration : recours au présentatif « c’est vers l’action » / importance du lien logique ex : « puisque »/ formule assertive « Il est temps de »

– ton catégorique, péremptoire : le participe présent dans la proposition « Leur pouvoir sur les mots étant absolu » présente ici l »idée comme une évidence, une vérité (valeur causale de la participiale

– arguments d’autorité : Whitman, Hugo, Maïakovski et Rimbaud = 4 auteurs et plus particulièrement 4 poètes engagés

– effets de répétitions pour bien « imprimer » l’esprit du lecteur : ex répétition d’idée « de redire, de proclamer » : ici la répétition comporte une GRADATION : effet de crescendo pour capter l’attention du lecteur. En outre le verbe « proclamer » renvoie bien à l’idée d’un manifeste : faire connaître ou reconnaître par une déclaration solennelle et publique quelque chose d’officiel. On peut aussi mentionner le POLYPTOTE « exalté, exaltant » qui attire l’attention. Polyptote = répétition dans une même phrase ou un même membre de phrase de formes différentes d’un même mot.

– Recours au CHIASME qui témoigne bien de cet art de la démonstration et renforce l’implication du poète dans l’humanité (réfute exil du poète). Figure de style qui consiste à inverser l’ordre des termes dans les parties symétriques de deux membres de phrase de manière à former un parallèle ou une antithèse.

« Les poètes sont des hommes comme tous les autres / tous les hommes sont ou peuvent être à l’échelle du poète »

Axe II : un manifeste en faveur d’une poésie engagée, d’une poésie de la résistance

– la démonstration d’Eluard repose d’abord sur l’évocation de 4 poètes dont les noms sont suivis d’expansions témoignant d’un certain enthousiasme, d’une implication : « animé »/ « appelant aux armes »/ « aspiré par la commune »/ ou « exalté, exaltant ». De plus ce polyptote renchérit cet engagement. Ce ne sont donc pas des poètes « exilés » mais des poètes qui se sont inscrits dans leur temps. La mention de la Commune à propos de Rimbaud illustre bien ce point : gouvernement insurrectionnel français formé après la révolution du 18 mars 1871 et renversé le 27 mai suivant, donc, idée d’une résistance à un régime en place, période troublée, période de lutte et de résistance. Ce qui les réunit encore c’est la reprise nominale « les poètes à la vue immense » : or pour Hugo, le poète est un mage, un visionnaire qui doit guider les peuples, et pour Rimbaud, le poète est un « voyant » « il est chargé de l’humanité ».

– Cet engagement cependant ne relève pas forcément d’un choix. Eluard le pose comme inhérent à l’état de poète. La tournure passive « sont … entrainés » souligne que l’action s’impose à eux comme une évidence.

– on repère alors le champ lexical de la lutte et du danger : lutte/ péril/ mise au défi/ violence latente/ contact plus ou moins rude/ appelant aux armes

– le champ lexical de la force et du pouvoir : animé par son peuple/exalté/ exaltant/ pouvoir … absolu. Eluard énonce l’idée que le poète a un pouvoir absolu sur les mots et rappelle ainsi que la poésie repose en grande partie sur le travail sur la langue et le langage : on peut parler de maîtrise, de domination du langage. Il pose également avec le « ne saurait jamais », que l’engagement ne nuit pas à la poésie. Au contraire la poésie, selon lui, ne peut que se vivifier dans cet engagement qui lui donnera toute sa valeur et donc son « honneur ». Evoquer alors l’étymologie du terme « poésie » du grec « poien », qui signifie « faire, construire ». Par la poésie, il semble possible de refaire le monde, de le modifier. La poésie peut donc être une arme de choix.

– Cette idée est d’autant plus importante que tout homme est susceptible d’être « poète » (cf. le chiasme). La résistance poétique peut donc être multiple. Importance à ce titre des pluriels et des termes exprimant une « totalité », une globalité : « des poètes »/ « de tous les points de l’horizon ». Les voix et les échos peuvent se démultiplier ce qui confère à cette poésie une plus grande aptitude à changer le monde. La force de cette poésie est notamment traduite par la gradation finale : « crie, accuse, espère » (même si espérer n’appartient pas totalement au même champ lexical, il opère comme l’expression imagée d’un cri d’espoir).

– Enfin il est important de noter que pour Eluard cette fonction de la poésie n’est pas nouvelle : la référence aux arguments d’autorité le prouve, mais aussi le préfixe répétitif « re » du verbe « redire », le présent de vérité générale ainsi le complément circonstanciel de temps « Une fois de plus »

Conclusion :

Ainsi, dans le contexte difficile de la seconde guerre mondiale et de l’occupation française par les allemands, Paul Eluard, par cette préface, en appelle aux poètes et au pouvoir des mots et du langage poétique pour lutter contre cette situation et façonner, ainsi que le suggère le verbe « espérer », un autre monde. Cette préface auctoriale publiée de manière clandestine, qui brave les autorités et la censure, constitue un appel, un cri de rassemblement mais aussi un acte d’engagement.

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