Lecture analytique extrait de Sartre n°3 (le bureau du grand-père)
Intro : dans son autobiographie publiée en 1964 sous le titre Les mots J-P Sartre retrace ses souvenirs d’enfance et son parcours au « milieu des livres » qui ont conditionné sans nul doute sa vocation d’homme de lettres. Dans ce passage, il évoque longuement la bibliothèque de son grand-père, universitaire, qui vouait un véritable culte aux livres et à la littérature.
Problématique : Il s’agira de comprendre comment la narration de ce souvenir d’enfance se confond avec le regard critique de l’adulte.
Plan : I ) Un portrait en action critique / II ) Un souvenir distancié qui nuance le pacte de vérité
I ) Un portrait en action critique :

Ce souvenir repose sur la description d’un lieu, « le bureau » qui devient le cadre du portrait en action du grand-père.
A – un lieu dédié à la lecture :

Le bureau fait une large place aux livres et se confond donc avec une bibliothèque, à l’image de la demeure toute entière. Sartre insiste sur la quantité des livres avec 2 expressions « au milieu des livres » et « il y en avait partout ». Ces deux expressions suggèrent l’importance des livres dans leur existence, ce que renchérit le jeu avec les temps dans la phrase « J’ai commencé ma vie (passé) comme je la finirai (futur) sans doute ». Leur existence entière semble vouée aux livres, idée reprise l 13-14 « qui m’avaient vu naître, qui me verraient mourir… ». Toutefois, ces expressions peuvent également suggérer un certain étouffement, perceptible dans les interdictions qui entourent le lieu comme « défense était faite de les épousseter ». Le lieu, à l’image de son propriétaire, est austère.
B – Un lieu « saint »/ sacré :

l’enfant naïf établit une analogie de forme entre les livres et des boîtes ou des pierres, une analogie qui permet de faire glisser progressivement la description de la pièce dans le champ du sacré (non sans humour). Le lieu est un sanctuaire, les livres, objets culturels sont également objets cultuels. Les termes appartenant au champ lexical de la religion abondent (révérais, menhirs, sanctuaire, monuments, cérémonies, honorer mes mains, dextérité d’officiant). Il s’agit pour Sartre de souligner combien sa famille, et plus particulièrement son grand-père, voue un culte aux livres qui jouent un rôle particulier dans leur vie. Mais on perçoit dans cette métaphore filée le regard quelque peu critique qu’il porte sur le maître des lieux. L’évocation du lieu permet en effet le portrait en action du grand-père des lignes 18 à 28.
C – Un portrait en action critique :

Il s’agit de montrer un grand-père maniaque, rigide, englué dans ses habitudes. Le recours à la parataxe et la multiplication des verbes à l’infinitif permettent de le présenter comme un pantin prisonnier de sa routine (regard amusé, humour). On repère en outre une isotopie de la raideur : « défense était faite de … sauf une fois l’an » (règle), les livres sont rangés, les places sont calculées, eux mêmes semblent raides. Ce regard critique se traduit également par le recours aux hyperboles comme « avec une dextérité d’officiant » : le grand-père est présenté comme une sorte de grand prêtre de la culture. Mais ce regard critique, Sartre se l’applique à lui-même lorsqu’il narre comment il essaie d’imiter le vieil homme « pour honorer mes mains de leur poussière » (autre hyperbole). On repère aussi un registre proche de l’héroï-comique (grandiloquence du ton lignes 12 à 14 par ex).
II ) Un souvenir distancié qui nuance le pacte de vérité :
A – un souvenir distancié :

Ce souvenir est donc l’occasion de porter un regard critique sur un rapport austère aux livres et à la culture, sur un rapport que l’on pourrait qualifier de « poussiéreux » avec la littérature. La lecture ainsi conçue est tournée vers l’ordre et le passé, vers des valeurs « sûres » qu’il convient peut-être pour Sartre de bousculer, de moderniser. Ces livres et cette pratique de la lecture semble coupée de l’existence, ce que tend à signifier l’allusion à la maladresse du grand-père dans la vie courante.
Force est de constater que le souvenir est ici « retravaillé » sur le mode de la distanciation.
b – une naïveté feinte :

La pièce nous est donnée à voir à travers les yeux d’un enfant qui ignore encore tout de la lecture (il ne sait pas encore lire). Mais cette naïveté est ici feinte et cultivée : elle apparaît dans les analogies entre les livres et les boîtes puis les pierres (métaphore filée). Cette naïveté est exhibée par des expressions comme « je ne savais pas encore lire » « je ne savais trop qu’en faire » « dont le sens m’échappait » ou encore « je sentais que ». On perçoit la présence de l’adulte dans le recours à des termes et des images qui n’appartiennent pas au monde de l’enfance comme « prospérité » ou encore « dextérité d’officiant ». Mais cela est surtout perceptible dans la description « sexuée » du livre à la fin du passage (la nudité, organes intérieurs, veinules).
Conclusion :

Au terme de notre analyse il apparaît que l’écriture autobiographique, parce qu’elle est aussi travail et parce qu’elle est témoignage d’une vision subjective de l’homme et du monde, ne peut pas se confondre avec une simple retranscription des faits dans leur absolue véracité. La subjectivité du souvenir et son mode de narration (implication ou distanciation) conduit à nuancer la notion même de pacte de vérité qui fonde le genre autobiographique.

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