« Le pouvoir des fables » de Jean de La Fontaine
Introduction :
Fidèle à ses modèles dont Esope, La Fontaine, dans ses douze livres de fables, prête vie à des objets, des végétaux, des animaux ou des humains pour dénoncer les vices des hommes de son temps et les maux de son siècle. Toutefois, dans le livre VIII, publié en 1678, il adresse une fable, intitulée « Le pouvoir des fables », à Monsieur de Barillon, ambassadeur de France en Angleterre, dans laquelle il dramatise les bienfaits du genre littéraire lui-même. Il s’agit en effet pour le fabuliste de s’appuyer sur la dimension réflexive de l’apologue pour vanter la supériorité et l’efficacité de la fable sur les longs et ennuyeux discours.
Problématique :
Nous nous intéresserons donc à la façon dont la dimension spéculaire du texte opère pour proposer un véritable éloge de ce genre profondément renouvelé par La Fontaine.
Annonce du plan :
Nous analyserons tout d’abord la construction du texte, puis nous étudierons comment cet emboîtement des récits valorise le principe de la formule horatienne du « placere et docere » aux dépens du discours sérieux.

I – Quand la fable se met en scène :
Il s’agit pour La Fontaine de démontrer la supériorité de l’apologue et plus précisément de la fable sur les longs discours.
A – les éléments narratifs
Discours et apologue deviennent donc les « personnages » de la fable, qui officient sur fond de Grèce antique. Cf. terme apologue employé avec une majuscule au v 29
– La Fontaine retrace effectivement une anecdote se déroulant « Dans Athènes », lieu où se développa la fable dans l’antiquité. L’ »Orateur » dont il est question est Démade, un personnage ayant existé (homme politique athénien du IV° s). Ceci constitue un argument d’autorité, son histoire est exemplaire.
– Discours et apologue se trouvent confrontés à une situation de crise : la patrie est en danger et il s’agit d’en convaincre le peuple. C’est donc la question de l’efficacité de la parole et du propos qui se trouve ainsi soulevée.
– Un certains nombre d’éléments ancrent ce récit dans ce contexte antique : république au V 4/ mention de Cérès au v 16/ les Grecs v 26 plus allusion à Philippe de Macédoine, ennemi d’Athènes au v 27.

B – une situation de parole :
Dans cette anecdote ainsi rapportée il s’agit pour un « orateur », désigné ensuite par le terme péjoratif de « harangueur » de s’adresser au peuple, à la Tribune, afin de le conduire à agir. C’est donc l’histoire d’une prise de parole ainsi qu’en témoignent les nombreux termes appartenant aux champs lexicaux de la parole ou de l’écoute. Ce que la fable met en scène, dramatise, c’est précisément le pouvoir de cette prise de parole.
Cette parole se trouve doublement mise en scène lorsque le fabuliste recours au discours direct des vers 16 à 27. Il s’agit d’actualiser le débat, et donc de prendre le lecteur du XVII°, mais nous aussi à témoin, ce que signifie La Fontaine au vers 32 « Nous sommes tous à Athènes en ce point », ce qui confère à son récit une portée universelle. Ce dialogue, dont la ponctuation est particulièrement expressive a également pour vocation, au delà de la traduction de la vivacité de l’échange, de réveiller aussi le lecteur. On peut également noter dans ce passage de dialogue le recours au présent de narration qui rend l’ensemble plus vivant.
C – Emboitement des récits et mise en abyme
Dans cette fable La Fontaine multiplie les mises en abyme grâce à un jeu d’emboitements des récits.
– la fable contient une anecdote concernant une fable seconde
– c’est la fable de l’orateur qui raconte une fable
– mais cette fable, par les propos de Cérès comporte elle-même un propos sur le genre de l’apologue, puisque Cérès est courroucée du goût du peuple pour ces petites histoires ces « contes d’enfants »
Force est donc de constater que derrière cette réaction de la déesse se cachent les propos des détracteurs de La Fontaine, qu’il s’agit pour lui de contrer.
Cette fable propose donc un exemple, une illustration mais aussi une défense du genre, permise par la dimension spéculaire. Les mises en abymes, les récits emboités permettent à la fable de se prendre pour sujet et pour objet.
La fable de l’orateur, parce qu’elle met elle même en scène un orateur et une assemblée, invite l’auditoire à réfléchir sur son propre statut, sur cette situation de parole et de communication et sur son attitude.
II – Mise en fable et mise en scène de la supériorité de la persuasion sur la conviction
Le récit de cette anecdote s’organise en deux temps : celui du discours sérieux mais vain, et celui de l’apologue, apparemment futile mais efficace.
A – Le discours sérieux dévalué :
Le discours sérieux de l’Orateur relève de la conviction. Il s’agit d’imposer une idée à l’auditoire de l’extérieur. Or force est de constater combien La Fontaine en propose une vision dévalorisante.
– on note tout d’abord le glissement du terme « Orateur », et de sa majuscule, au terme nettement plus péjoratif de haranguer, démuni de toute majuscule, qui souligne la vanité et l’inefficacité de sa parole.
– De plus cette prise de parole, ce discours est présenté comme une intrusion, une violence faite aux esprits. L‘expression « art tyrannique » suggère en effet que cette prise de parole est un tour de force, un « coup d’état » contre la liberté de penser et de juger, idée que surenchérit la rencontre à la rime des deux termes antithétiques : tyrannique et république. On peut également souligner à ce titre le recours au champ lexical de la contrainte avec des termes comme « forcer les cœurs » « figures violentes » ou encore « parler fortement ».
Toutefois ce discours qui recourt à la force s’avère inefficace puisque l’auditoire y demeure insensible et surtout sourd, ainsi que le signifie la métaphore du « vent « qui « emporta tout » ou les propositions « On ne l’écoutait pas » ou encore « « personne ne s’émut » ou « tous regardaient ailleurs ».
La multiplication des verbes de parole comme « parla fortement » , « recourut à ces figures » , « fit parler les morts » ou encore « tonna tout ce qu’il put » traduit les multiples efforts de l’Orateur confronté au désintérêt du peuple.
Cette insensibilité s’explique par une inadéquation du discours à l’auditoire. La Fontaine indique, en effet, combien ce peuple est « vain et léger », une idée que trouve un écho dans la périphrase « L’animal aux têtes frivoles » qui désigne le peuple. A cela s’ajoute la référence à l’enfance et le recours au champ lexical afférent : l’auditoire se livre à « des combats d’enfants », s’embarrasse à des « contes d’enfants » et la morale précise qu’il faut amuser ce peuple « encor comme un enfant ».
Il s’agit donc pour l’Orateur de changer de méthode, de s’accommoder à son auditoire et de chercher à insinuer sa pensée différemment dans les esprits.
B – De l’efficacité de la persuasion :
C’est alors que la persuasion, qui joue sur les affects, les émotions et cherche ainsi à remuer les esprits, intervient. Cette dernière repose sur un principe d’insinuation. Il s’agit de pénétrer cœurs puis esprits avec un discours plaisant qui conduira à un enseignement.
L’Orateur, observant son auditoire, adopte un ethos, une façon d’être et de s’exprimer, qui tient compte du pathos (façon de ressentir) du public.
La Fontaine cherche à souligner la supériorité et la plus grande efficacité d’une telle démarche, ce qu’il parvient à faire en juxtaposant les deux démarches successives. L’expression «il prit un autre tour » au vers 15 témoigne de ce revirement de l’Orateur.
Le recours au discours direct, qui actualise et dramatise davantage encore la fable ainsi introduite, renchérit l’impression d’efficacité et semble inviter le lecteur à assister aux débats. On repère alors les éléments propres à la fable, notamment le recours aux animaux (anguille et hirondelle) et à la personnification (faisait voyage/ pour donner à voir une situation en la rendant plus concrète.
Mais le dialogue permet surtout au narrateur de témoigner du réveil du peuple (cf. v 29 « Par l’Apologue réveillé »). Celui-ci intervient effectivement immédiatement, ainsi qu’en témoigne les guillemets qui introduisent son intervention au v 21. L’auditoire se sent subitement concerné par ce qui se dit. La supériorité de la persuasion est traduite par la simultanéité suggérée aux vers 28 et 30 : la prise de conscience du problème posé par son inattention est immédiatement suivi d’une correction.
C – La morale :
La morale conclut donc à la supériorité de la persuasion, de la fable sur le long discours sérieux parce qu’elle repose sur un principe de plaisir qui demeure fondamental pour tout être humain dans lequel il demeure toujours une part d’enfance, ainsi qu’en témoigne le jeu final sur les termes antithétiques « vieux » et « enfant ».
Conclusion :
On peut donc considérer ce texte, cette fable, comme une défense et illustration de l’apologue. La mise en abyme confère au récit une dimension spéculaire manifeste qui permet au fabuliste de faire l’éloge du principe horatien du « placere et docere » cher à l’esthétique du XVII°, susceptible de mieux pénétrer les âmes que le discours sérieux du harangueur. La fable est plus adaptée au goût de l’enfance qui anime éternellement les hommes, ainsi que l’ont bien compris aussi les auteurs de contes et notamment Voltaire, qui s’illustra particulièrement dans ce genre qu’il renouvela à son tour.

Publicités