Problématique : en quoi ce poème constitue-t-il un art poétique prônant une poésie de la matière entièrement dédiée à la beauté ?

I – Un art poétique :

Un art poétique = ensemble de règles parfois accompagnées de modèles, édictées par un poète quand il fonde une école poétique (manifeste). = Souvent un ouvrage en vers/ prose offrant des conseils sur la façon de composer la meilleure œuvre poétique (sujets, formes). Il propose dans bien des cas une nouvelle définition de la poésie.

L’apostrophe à la Muse au v8 = un indice (rappel : les Muses = 9 déesses, filles de Zeus et Mnémosyne, qui présidaient aux arts : Clio = Histoire ; Euterpe : musique ; Thalie : comédie ; Melpomène : tragédie ;Terpsichore : danse ; Erato : élégie ; Polymnie : poésie lyrique ; Uranie : astronomie ; Calliope : éloquence. Leur séjour = le Parnasse). Par métonymie la Muse = les belles lettres, la poésie, l’invention poétique.

Les apostrophes « Statuaire » et « peintre » v13 et 29, désignent finalement le poète (qui se fait statuaire et peintre)

Les injonctions : « repousse » v13/ « Lutte » v 17/ « fuis » v 29 et surtout l’accumulation des 3 impératifs v 53 « Sculpte, lime, cisèle » : constituent autant de conseils poétiques.

Champ lexical de l’œuvre poétique : œuvre/ forme/ vers/ le trait/ vers souverain.

Importance de l’adverbe inaugural « OUI » qui pose une certitude, une affirmation,(ici la thèse qu’il va convenir de défendre) et qui contraste avec l’interjection « FI », v 9 qui traduit le dédain et le rejet d’une autre conception. Ton assertif dans la strophe 1 : généralisation avec article défini « l’œuvre »/ ainsi que le recours fréquent au présent de vérité générale. EX v 41 « Tout passe » + meurent/ demeurent

Conseils en deux temps : ce qu’il faut faire/ ce qu’il faut rejeter. Ex : « fixe la couleur »/ « fuis l’aquarelle »

Le texte comporte donc une dimension argumentative : Gautier cherche à convaincre

II – Le primat du travail et de la technique :

S’il apostrophe la Muse, ce n’est pas à l’inspiration qu’il s’adresse mais plus à l’acte créateur lui même qu’il place sous le signe du travail et de l’effort.

– supériorité de l’œuvre lorsqu’elle est le fruit d’un travail difficile (voire d’une lutte v 17) dans la 1èr strophe. Comparatif de supériorité « plus belle ». Mot « travail » mis en relief à la rime en fin de vers, sous l’accent. Importance aussi de l’adjectif « rebelle », qui témoigne de la difficulté, isolé dans le vers court.

– Le terme « forme », qui pourrait renvoyer à la forme poétique, dans la proximité du groupe verbal « sort de », évoque aussi « le moule » et renvoie au monde du travail.

Gautier accorde une place particulière à la rigueur signifiée par l’analogie surprenant avec la chaussure. A noter également la mention du « contour pur » qui suppose un travail bien exécuté tandis que les termes « gardiens », « trait fier » peuvent évoquer les règles par opposition aux licences poétiques signifiées par le « soulier trop grand » qui ne tient pas la marche. Il ne s’agit pas de se donner des règles inutiles « Point de contraintes fausses ! »/ mais « Fi du rythme commode » indique cependant le refus des licences.

Les termes appartenant au champ lexical des métiers supposent une technique, une maîtrise, a : « four de l’émailleur », « pétrit ». L’adjectif « délicate » v 25 témoigne de cette dextérité. La mention de la « main » et du « pouce » évoque un travail manuel, ce qui peut surprendre pour la poésie, que l’on assimile plus fréquemment au monde des idées et des sentiments.

III – Une poésie de la matière :

La poésie ainsi conçue relève de la plasticité ainsi qu’en témoignent les deux apostrophes « statuaire » et « peintre », qui opèrent comme des métaphores du poète. Gautier établit une analogie entre l’écriture poétique, la sculpture et la peinture, qui relèvent du travail de la matière. Comme le sculpteur pétrit l’argile, le poète pétrit les mots.

Le champ lexical des matériaux propres à la sculpture abonde dans ce poème : marbre (repris par « Carrare » et « Paros ») + onyx + agate (pierres semi-précieuses). Le « bronze » et « l’airain » renvoient également à la sculpture. L’accumulation au v 53 « Sculpte, lime, cisèle » fait du poète un sculpteur de mots. Or la sculpture, tout comme l’orfèvrerie évoquée par les mentions de « l’émail ; émailleur », mais aussi le bronze, »la médaille » et les camées du titre du recueil, a pour fonction essentielle la beauté, sans aucun souci d’utilité. L’art est ainsi autonome. Il s’agit pour le poète d’inscrire sa poésie dans la matière et indirectement dans le temps : « poursuis dans le filon »/ « éternité » »demeurent ».

L’évocation de la peinture renvoie, elle, à un art fondamentalement descriptif qui tient donc à distance l’utile. V 29 à 40 : art pictural relevant d’un certain pittoresque mais élément intéressant avec « le blason » qui désigne à la fois une pièce d’orfèvrerie représentant les armoiries et un poème.

Cette omniprésence de la matière, sous la forme de la pierre ou de la terre, ancre la poésie dans une certaine solidité, loin du domaine éthéré des idées mentionné à deux reprises : « quand flotte l’esprit ailleurs » v 16 et surtout « ton rêve flottant » v 54. La poésie devient palpable et pérenne (idée de l’éternité renchérie par le polyptote meurent/ demeurent). Les références au marbre, aux émaux ou à l’agate et à la sculpture en font une activité avant tout dédiée à la Beauté.

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