Lecture analytique du poème « La ville », in Images à Crusoé, 1904

De son vrai nom Alexis Leger. Il naquit en mai 1887 en Guadeloupe où il demeura jusqu’en 1899 avant de s’installer à Pau, puis d’entreprendre des études de droit à Bordeaux dès 1904. Il s’introduit peu à peu dans les milieux littéraires grâce à Francis Jammes ou Paul Claudel. André Gide fait partie de ceux qui l’encouragent dans la carrière littéraire. Il publie son premier recueil de poèmes Éloges en 1911 et rencontre un grand succès. Il se décide à s’engager dans la carrière diplomatique en 1914 ce qui l’amène à occuper des fonctions à Pékin de 1916 à 1921. En 1924 il publie son recueil Anabase sous le pseudonyme de Saint-John Perse. Il conjugue carrières littéraire et diplomatique puisqu’il est nommé ambassadeur en1933, et secrétaire général du ministère des affaires étrangères jusqu’en 1940, date à laquelle il s’exile aux Etats Unis. Il publie alors Exilen 1942, puis plusieurs autres recueils jusqu’en 1944. Il retrouve la nationalité française à la libération en 1944, mais reste aux États-Unis. Il publie Amers en 1957, année où il revient faire de longs séjours sur le territoire français. Il publie de courts poèmes : Chronique en 196o et obtient la même année le prix Nobel de littérature. Il publiera encore Oiseaux en 1963 et Chant pour un équinoxe en 1971. Il meurt le 20 septembre 1975, à Giens (Var), où il a écrit ses dernières œuvres, Nocturne et Sécheresse.

Images à Crusoé : il s’agit d’une section insérée en deuxième place dans le recueil Éloges, publié en 1911, mais écrite en 1904, alors qu’il n’a que 21 ans (œuvre de jeunesse).

Introduction :

Depuis la parution du roman de Defoe, en 1719, le personnage de Robinson a connu une certaine fortune littéraire notamment sous la plume de Jules Verne, qui exploite le motif du naufragé à plusieurs reprises.

Dans le poème intitulé « La ville », extrait de section Images à Crusoé publiée dans le recueil Eloges en 1911, St John Perse propose donc une transposition du mythe dans un univers poétique où Crusoé devient la figure emblématique d’un homme renouvelé par le contact avec la nature.

Il s’agira donc pour nous de comprendre comment le poète fait de ce naufragé célèbre un être cosmique en parfaite harmonie avec une nature épurée de toute civilisation.

Dans un premier temps nous analyserons en quoi ce poème constitue un hommage à Crusoé, puis nous nous intéresserons à l’hymne à la nature que le poète chante ainsi.

I – Un hommage à Crusoé :

A – L’adresse à Crusoé :

L’analyse de la situation d’énonciation fait apparaître que le texte s’ouvre sur une adresse à Crusoé : apostrophe l1, renchérie par le point d’exclamation qui en fait un appel : « Crusoé ! »

On repère d’autres traces de cette situation d’énonciation :

Pas de « JE », l’instance poétique demeure effacée, mais plusieurs indices de la deuxième personne :

– « ce soir près de ton Ile » : déterminant possessif, même chose l 4

– « Tire les rideaux » : impératif, 2 ème pers sing

– l 25 « ta face »

– l 25 « tu es là ! » : pronom personnel sujet dont la présence est renchérie par l’exclamation

– + reprise de l’adresse au pers l 25.

Le texte est donc encadré par cette double apostrophe au personnage mythique, qui semble annoncer ce poème comme un hommage.

Toutefois, hormis ces adresses et ces quelques indices, force est de constater que le personnage cède la place à une évocation du cadre spatio-temporel. Le texte relève du descriptif et non du narratif (disparition donc du motif du héros), de plus la description se limite à l’espace et ne brosse en aucun cas le portrait de Crusoé.

Ce texte se présente comme un entretien entre le poète et la figure mythique, entretien qui est le lieu d’un traitement renouvelé du mythe.

L’importance du discours descriptif témoigne de ce que le poète semble inviter Crusoé à une contemplation.

B – Une invitation à la contemplation :

Cette invitation se donne à lire dans les deux injonctives rencontrées à la l 3 « Tire les rideaux ; n’allume point. ». Ces références aux rideaux et à la lumière, vraisemblablement électrique, évoquent un monde civilisé qu’il convient sans doute de mettre en relation avec le titre apparemment antithétique du poème « La ville ». Ce titre surprend, en effet, dans le contexte de cette description d’une nature relativement « sauvage ». Il semble qu’on puisse comprendre ces rideaux, cette obscurité recommandée comme une métaphore. Il s’agit pour le poète d’inviter Crusoé à oublier le monde civilisé. Ces injonctives opèrent comme les conditions préalables à une communion véritable avec la nature.

Il s’agit à ce titre de rapprocher la ligne 3 de la ligne 25 : « ta face est offerte aux signes de la nuit » « comme une paume renversée ». Ces deux positions sont autant de signes d’une attitude contemplative, d’une ouverture à la nature. Le symbole des paumes renversées évoque le geste d’un « offrant ». Il s’agit pour Crusoé de s’offrir à la nature, et non plus de la piller pour survivre. Robinson est alors celui qui s’offre à son île et se laisse pénétrer par elle.

C – La contemplation d’un univers autre : de la ville à l’Ile :

Il convient donc de s’interroger sur ce mot « Ile ». Certes, le terme constitue l’un des mythèmes mais il apparaît ici doté d’une majuscule.

Cette majuscule semble témoigner d’un déplacement dans les intentions du poète. Elle déplace l’évocation du naufragé dans une intention plus allégorique. Cette île est emblématique d’une nature originelle, pure de toute trace humaine.

L’insistance sur le cadre temporel, avec notamment l’anaphore du terme « soir » (5 occurrences) , renchérie par le champ lexical de la nuit avec des termes comme « s’endort » L 9, « veillent » L 12 « signes de la nuit » mais également appuyée par les jeux de lumière (recherche de l’obscurité avec les injonctives, mais mention des astres, donc remplacement d’une lumière artificielle par une lumière naturelle) peut évoquer la nuit des temps, la création , la Genèse. Mais la nuit constitue également une sorte de condition de passage, de condition à l’accomplissement d’un rite.

On peut ainsi considérer que les injonctives invitent Crusoé à quitter un univers, à fermer les yeux pour découvrir un autre univers, ainsi qu’en témoignent les deux points L 3.

On peut remarquer, en effet, qu’avec ces deux points, on passe de « près de ton île » à « sur ton île », ce qui suppose un déplacement (au moins mental), un passage. On peut donc considérer que ces deux points opèrent comme une METALEPSE : Figure apparentée à la métonymie qualifiant un transfert de signification. Diverses façons dont le récit de fiction peut enjamber ses propres seuils, internes ou externes : entre l’acte narratif et le récit qu’il produit, entre celui-ci et les récits seconds qu’il enchâsse, et ainsi de suite. »

L’injonction est une invitation à contempler un spectacle naturel à venir ainsi qu’en témoignent les verbes au futur : « le ciel qui se rapproche louangera la mer, et le silence multipliera l’exclamation des astres solitaires. »

II – Un hymne à la nature :

L’hommage à Crusoé, qui devient la figure emblématique d’un être primitif, cosmique, en fusion parfaite avec le monde qui l’entoure, est l’occasion pour le poète de chanter un hymne à la nature.

A – Un hymne :

1 – Chant ou poème composé en l’honneur d’un dieu ou d’un héros et souvent intégré dans une liturgie. 2 – Chant ou poème lyrique célébrant une personne, un sentiment, un événement, une chose.

On retrouve dans le poème le champ lexical du chant et de la louange : l 1 « le ciel louangera la mer », « l’exclamation des astres solitaires » peut aussi s’interpréter comme une métaphore de la louange. Enfin on rencontre l 15 le polyptote « chantent un chant »

On constate également une progression sonore dans le texte : au silence de départ succèdent des bruits amplifiés, on repère comme une orchestration naturelle retranscrite par le poète, et dont il s’agit de s’imprégner.

De plus le terme hymne est souvent associé à la notion de joie, un terme dont l’on retrouve deux occurrences à la même ligne 24 « Joie ! ô joie déliée dans les hauteurs du ciel ! ». On peut parler d’hymne à la joie, une joie intense ainsi qu’en témoignent les exclamations et le recours au terme incantatoire « ô », une joie provoquée par ce spectacle naturel.

Les allitérations en sifflantes soulignent l’exaltation de cet hymne heureux.

B – La célébration d’une nature originelle :

Il s’agit manifestement pour le poète de célébrer une nature originelle, pure.

Bien des éléments rappellent la genèse : la nuit, le silence, la lumière à venir, l’eau et la boue.

On remarque également l’importance accordée au motif du creux à la fois refuge et matrice. + motif du cercle, figure parfaite

– « s ‘arrondit le vase » l 4

– « le fruit creux, sourd d’insectes »

– « criques »

– « au cirque »

– « les bêtes creuses dans leurs coques »

– « corolles, bouches des moires »

La nature est associée ainsi aux motifs de la naissance et de la protection. La personnification de lieu, entretient en outre l’image de cette nature mère, toujours en creux, où l’homme peut renaître.

Indices de la personnification : « l’île s’endort » / « l’oiseau se berce »/ « chantent » …

Le polyptote « Les palmes des palmiers qui bougent » renchérit cette idée de protection et de sérénité qui en découle.

Il convient également de noter l’importance accordée aux quatre éléments et à la façon dont ils se conjuguent.

Le motif de la terre et de la mer, fondamental avec l’eau dans la genèse, domine nettement : « tout est visqueux et lourd » / « vases somptueuses » / « parmi la boue » « les vases sont fécondées » : évoque vraiment la naissance, la création.

Création également suggérée par l’expression : « Vagissement des eaux tournantes et lumineuses ».

Les éléments se mêlent pour créer cet univers : « le ciel qui se rapproche louangera la mer » L 1/ « sur les chemins tissés du ciel et de la mer ».

C – Crusoé ou l’homme renouvelé :

Crusoé se trouve donc invité à cette contemplation, et à cette renaissance. A la nuit et au silence, succèdent en effet progressivement une vie intense, une sorte de grouillement naturel, auquel il participe patiemment (au sens étymologique du terme).

L’expression « deuil qui point et s’épanouit » peut se comprendre comme la mention de la création qui procède du chaos originel.

Il faut au demeurant comprendre la référence au chien et à ses aboiements comme un signe du recul, de l’absence de la civilisation (chien = animal domestique).

Vient alors le temps d’une vie nouvelle, d’une vie de liberté, de plénitude, traduite notamment par les synesthésies :

– « le silence multipliera l’exclamation des astres solitaires »

– « sous un rêve huileux »

– « fouillant son bruit »

– « ô la couleur des brises circulent sur les eaux calmes ».

A la fusion des éléments correspond aussi une fusion de l’homme avec la nature. Ce dernier entre dans un rapport cosmique avec la nature. Il est renouvelé et libéré par cette expérience quasi initiatique.

Conclusion :

Faire un bilan du texte et ouvrir sur les autres textes du corpus en insistant sur l’idée que contrairement aux autres avatars de Robinson, Crusoé, ne cherche pas à maîtriser la nature, ni à la piller, mais s’offre au contraire à elle.

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