Voltaire, Candide, chap. XIX

Introduction :

Les philosophes des Lumières ont recours à des genres littéraires multiples pour exprimer leurs idées et pour dénoncer bien des travers de la société de leur époque. Ainsi Voltaire, outre son Dictionnaire philosophique publié de 1764 à 1769, s’est-il illustré dans de nombreux contes comme Candide offert au public en 1759.

Ce conte est certes l’occasion de rejeter la philosophie de l’optimisme de Leibniz, mais il aborde également dans ce chapitre XIX la question de l’esclavage et la responsabilité qui en incombe à la religion.

Problématique :

En quoi Voltaire recourt-il à l’apologue afin de se livrer à la dramatisation d’une triple condamnation :

– de l’esclavage

– de la religion

– de la philosophie de l’optimisme

Plan :

I – La dramatisation d’une dénonciation

II – la condamnation de l’esclavage

III – la critique religieuse et philosophique

I – La dramatisation d’une dénonciation :

Cet ouvrage est un apologue (argu indirecte) dans lequel Voltaire dramatise sa pensée.

A – Un récit :

– On peut constater que les personnages sont emblématiques :

Candide incarne l’innocence qui se trouve confrontée aux horreurs de l’humanité

Pangloss (pan = tout/ glosse : la parole) est celui qui parle de tout, qui a un avis sur tout

Le maitre, monsieur Vanderdendur se trouve doté qu’un nom qui relève du jeu de mots : vander crée un effet de réel (donne une coloration hollandaise au nom car cela correspond à la particule des nobles comme de … en français, or Surinam est en Guyane Hollandaise) et dendur exprime sa cruauté. Ce maître est intraitable. On peut aussi y voir une paronomase avec vendeur.

Ajoutons que le nom de Cacambo relève également de l’effet de réel : l’exotisme de ce nom aux consonances amérindiennes pour le lecteur européen du XVIII° souvent friand de récits de voyages, de fictions exotiques.

– Ce récit se présente comme une SCENE : il s’agit de retracer une rencontre entre Candide et un esclave, mais aussi une confrontation entre horreur et optimisme.

Cette scène (soit au sens théâtral, soit au sens de moment particulièrement développé dans le récit) s’organise en deux temps : la description du nègre / le dialogue, tandis que le passage s’achève sur une réflexion conclusive (pessimisme de Candide, sorte de réflexion morale qui confirme l’apologue).

Le dialogue dynamise les idées et participe d’un effet de réel.

B – Une scène pathétique :

Voltaire cherche à toucher le lecteur et à l’apitoyer sur la situation de cet esclave :

« étendu par terre »

« n’ayant plus que la moitié de son habit »

« il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite » : on peut noter la double acception du terme « pauvre » qui signifie à la fois sa misère matérielle et celle de son corps/ mais aussi sa misère morale.

L’exclamation de Candide perceptible dans la question « Que fais-tu là, mon ami, dans l’état horrible où je te vois ? » contribue également à souligner ce pathos dont témoigne aussi ses larmes à la fin du chapitre « et il versait des larmes en regardant son nègre et en pleurant, il entra dans Surinam. ». L’effet de redondance (versait des larmes/ en pleurant) renchérit le pathétique.

A noter également que l’adjectif « horrible » au sens particulièrement fort au XVIII est repris par le nègre lui-même. On rencontre en outre le terme « abomination » à la fin.

Ainsi cette scène constitue l’expression d’une pensée en mouvement traduite dans le passage par le cheminement de Candide (il se déplace physiquement, géographique tout au long du conte et en même temps il avance dans ses pensées, il progresse dans la connaissance…) : « En approchant de la ville … » puis « il entra dans Surinam » : il poursuit son chemin, s’ouvre à d’autres découvertes et à d’autres dénonciations.

II – La dénonciation de l’esclavage :

Le registre pathétique, associé à l’ironie, va permettre l’élaboration de la dénonciation de l’esclavage.

A – L’horreur de la misérable condition des esclaves :

Le passage insiste sur la misère physique et morale de l’esclave.

– il est réduit aux faubourgs de la ville (hors de la ville de Surinam)

– misère physique provoquée par d’autres hommes : « quand nous travaillons… et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main.. » « on nous coupe la jambe »

Le jeu sur le pronom NOUS en position complément d’objet met en relief le statut de victime. De plus le NOUS est un pronom pluriel signifiant que le cas de ce nègre est exemplaire. Il représente un ensemble de personnes, il est emblématique DES esclaves. En outre ce NOUS s’oppose au ON, anonyme et collectif.

On peut voir dans ces mutilations une déshumanisation du corps.

– misère morale : « Les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous » : cette comparaison animalière, qui est aussi hyperbolique et associée à une accumulation, souligne combien l’esclave n’est pas considéré comme un humain. L’hyperbole insiste sur l’infériorité des esclaves par rapport aux animaux mêmes. Le choix des animaux renchérit encore cette idée : il s’agit d’animaux exotiques qui ancrent certes le récit dans la réalité du Surinam, mais il s’agit surtout, pour les perroquets et les singes, d’animaux non domestiques.

Il convient de noter que Candide, qui représente d’une certaine façon la voix de Voltaire, se démarque en utilisant des termes comme « mon ami » (terme hypocoristique), « son nègre » (le possessif évoquant un lien presque affectif).

La misère morale du nègre s’exprime aussi par le sentiment de trahison qu’il éprouve. Il se sent trahi par ses « parents ».

B – Voltaire dénonce ainsi l’exploitation de l’homme par l’homme :

– « c’est l’usage » : le discours de l’esclave surprend d’abord par son ton apparemment neutre : on ne perçoit pas de plainte, il recourt à des phrases affirmatives alors qu’on pourrait attendre des exclamatives. Pourtant ses propos constituent une véritable condamnation, une remise en cause d’un système abominable qui semble normal à tous. Il évoque l’acceptation condamnable de l’inacceptable, notamment d’une économie qui repose sur l’exploitation outrancière des hommes : « C’est à ce prix là que vous mangez du sucre en Europe ». Il réfute ainsi l’argument économique qui justifiait l’esclavage.

– « tu fais par là la fortune de ton père et ta mère » : on constate ici le double sens de terme fortune qui peut signifier l’enrichissement mais aussi le bonheur. Le recours au verbe « vendre » et la mention des « dix écus patagons » font de cet esclave une monnaie d’échange et une marchandise dès les côtes africaines. Toutefois le terme « fortune » peut aussi signifier bonheur. Les parents pouvaient être heureux d’imaginer qu’ils vendaient leur fils pour lui assurer une vie meilleure.

– Ce jeu sur les différentes acceptions du terme est repris dans la phrase « Hélas ! (interjection qui dit toute la misère de l’esclave) Je ne sais pas qi j’ai fait leur fortune (en argent) mais il n’ont pas fait la mienne (argent = misère + malheur) ».

Le discours de l’esclave, peu réaliste, constitue le noyau de la condamnation de Voltaire. Il donne directement la parole à la victime, ce qui fait de ses propos un véritable réquisitoire accusant les européens (« VOUS »).

IIII – La critique philosophique et religieuse :

A – La critique religieuse

Ce réquisitoire n’épargne pas la religion, véritable cheval de bataille de Voltaire (« Ecrasez l’Infâme »).

– le pathétique de la scène a mis au jour la cruauté de l’esclavage qui appartient nettement à l’ordre du MAL. Or l’Eglise, la religion, censée promouvoir le BIEN, participe à ce mal ce qui constitue une contradiction insupportable. C’est l’argument antireligieux développé par Voltaire.

– Cette condamnation repose essentiellement sur un jeu de Voltaire avec le terme « fétiches ». Le terme = nom donné aux objets de culte des populations africaines durant la colonisation de ce continent. C’est un mot employé notamment par la religion chrétienne pour présenter les religions africaines dites « primitives ». Le terme est dévalorisant. Or l’esclave l’emploie une seconde fois pour l’appliquer à la religion chrétienne : « les fétiches hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs… ». Cette proposition fait référence à l’évangélisation forcée des esclaves menée par les européens (conversions forcées) et le terme « fétiches » prend alors une dimension pleinement sacrilège. Il s’agit de souligner la contradiction mais aussi l’hypocrisie religieuse.

B – La critique philosophique :

Voltaire profite de l’occasion de cette rencontre pathétique pour dénoncer la philosophie de l’optimisme.

– cette rencontre relève de l’horrible, de l’abominable, d’une abomination que l’on pourrait éviter ou réparer. En aucun cas elle ne peut trouver sa place dans « le meilleur des mondes possibles » puisqu’elle met en lumière le système douloureux et condamnable de l’esclavage, qu’elle souligne combien la religion se rend complice du mal. Il s’agit pour le philosophe des Lumières d’éclairer le lecteur et le monde sur leurs responsabilités et leur inhumanité, leur insouciance coupable. Cette insouciance face à la misère de l’Autre est soulignée par l’apparente tranquillité du discours du nègre qui peut presque sembler résigné.

– Cette critique est traduite par la réaction brutale de Candide à la fin

– Le possessif « son » dans le GN « son nègre » témoigne de l’intérêt qu’il porte à son cas. Ce problème de l’esclavage devient le sien.

– En outre la question naïve de Cacambo « qu’est-ce qu’optimisme » permet d’introduire une définition particulièrement critique du terme. Il s’agit pour voltaire d’en démontrer l’absurdité. L’optimisme dans ce monde est un NON-SENS !

– Les antithèses bien/ mal, bien/ rage, maladie renchérissent l’expression de cette absurdité.

– On constate la rage de candide mais aussi son impuissance. Il passe son chemin, sans racheter cet esclave, sans doute parce que cela ne résoudrait pas le problème qui dépasse largement le cas de cet esclave précis, emblématique de toute une catégorie d’hommes.

Conclusion :

Cet apologue, qui met donc en scène une rencontre entre Candide et un esclave, dramatise la dénonciation de l’esclavage soutenue par le registre pathétique. Il s’agit pour Voltaire de porter un coup supplémentaire à la critique de la philosophie de l’optimisme, mais l’on rencontre toutefois une condamnation de la religion, véritable SCIE VOLTAIRIENNE. La responsabilité de l’Eglise dans l’esclavage et dans le déploiement du mal, sera en effet à l’origine du Dictionnaire philosophique dont les premiers articles seront publiés en 1764.

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