Présentation de l’auteur :

Né à Paris en 1924, il entreprend des études de philosophie à la Sorbonne et à l’université de Tübingen. Un échec à l’agrégation de philosophie en 1950 lui ferme les portes de l’université. Il gagne alors sa vie à la Radiodiffusion Française puis à Europe I.

Il se définit comme un « contrebandier de la philosophie », cherchant à faire passer Platon, Aristote, Spinoza et Kant dans des histoires et des contes. Nombre de ses œuvres sont d’inspiration métaphysique. Vendredi ou la vie sauvage a dépassé en France les 3 millions d’exemplaires.

Michel Tournier vit dans la Vallée de Chevreuse à 40km au sud-ouest de Paris.

Distinctions :

– Grand Prix du roman de l’Académie Française en 1967 pour son roman Vendredi ou les limbes du Pacifique.

– Prix Goncourt en 1970 a l’unanimité pour son roman Le roi des aulnes

– Membre de l’Académie Goncourt en 1972.

Introduction :

Pour l’amorce il peut être intéressant de relier cet extrait au corpus. Tournier reprend le mythème de Robinson, du naufragé sur lequel il porte un regard distancié.

Problématique :

Il s’agira de comprendre comment ce passage constitue un moment clé du récit au cours duquel Vendredi devient finalement le personnage essentiel du roman.

Nous organiserons notre analyse autour de 3 axes :

Axe 1 : L’Autre ou la catastrophe

Axe 2 : La catastrophe ou le tournant du récit

Axe 3 : Un Autre emblématique d’un antagonisme existentiel

I – L’Autre ou la catastrophe :

Robinson, conformément au personnage de Defoe, a d’abord cherché à s’installer sur l’île et à y inscrire sa marque. Il s’est efforcé de recréer un univers à l’image de ce qu’il avait toujours connu, ainsi qu’en témoigne l’expression « cet ordre terrestre que Robinson en paysan et en administrateur avait instauré sur l’île ».

La présence du chien Tenn, mais aussi de Vendredi lui a permis, en outre, de refonder une microsociété.

Mais cet univers ainsi reconstitué se trouve, par la faute de l’Autre, Vendredi, réduit à l’état d’épave. Ceci est traduit par l’abondant recours au champ lexical de la destruction et du débris, notamment avec des termes comme « avait vomi », « hardes déchirées », « fragments », « sacs troués », « crevés », « détruire les objets endommagés », « le cadavre » « indiscutablement mort », « l’explosion » « leurs reliques » ou encore « catastrophe » et « cataclysme », deux termes hyperboliques qui suggèrent implicitement le désespoir de Robinson. Cette destruction, sa violence et sa radicalité sont soulignées par l’allitération en [R] qui donne cette ruine à entendre.

A l’image du lieu après ce cataclysme, Robinson est anéanti ainsi que l’indiquent des propositions comme « regardait autour de lui d’un air hébété » « Robinson n’avait pas la force de s’en irriter » ou encore « il ne broncha même pas ». L’adverbe « machinalement » souligne ainsi qu’il agit par réflexe, sans réelle intervention de la raison.

Il passe ensuite à une réflexion nocturne, ainsi qu’en témoigne le discours indirect libre et le recours à la focalisation interne, notamment des lignes 19 à 27 : « Ainsi Vendredi avait eu raison… Robinson savait ….il se rendait compte … ». Autant de réflexions qui constituent finalement un bilan, une leçon tirée de l’événement.

II – La catastrophe ou le tournant du récit :

Inscrits au milieu des ruines, les personnages se trouvent dans un entre-deux. Cette explosion clôt une époque et en inaugure une autre.

La clôture :

La civilisation se trouve réduite à l’état de bris et de fragments.

Vendredi veut imiter et aider Robinson, mais il ne contribue qu’à parachever l’anéantissement : « achevait malgré lui de détruire les objets ».

La scène se déroule à la tombée de la nuit. L’expression « le soir tombait » s’applique certes au cadre spatio-temporel, mais il comporte aussi, ici, une signification métaphorique : c’est une page qui se tourne, un monde qui disparaît.

Le cadre témoigne donc de cet entre-deux , notamment dans la phrase « Le ciel était clair, mais une forte brise nord-ouest tourmentait la cimes des arbres ». La conjonction adversative « mais » articule deux idées quelque peu antithétiques, puisque le premier membre de la phrase suggère une certaine sérénité tandis que le second suggère une forte perturbation. Le sémantisme du verbe « tourmenter » permet en effet de voir combien le désespoir, la souffrance de Robinson, se répercute sur la vision qu’il a du paysage. L ‘expression « palabre de la forêt » fait également du lieu le témoin de cette souffrance et des interrogations afférentes.

L’ouverture d’une nouvelle ère :

Toutefois, il convient de noter le symbolisme du seul objet resté intact : « la longue vue » : il s’agira pour Robinson de se tourner quand même vers l’avenir et peut-être aussi de voir plus loin que le bout de son nez, que le bout de sa conception de l’humanité. Cette « longue vue » est annonciatrice de cette « ère nouvelle » évoquée ligne 27.

C’est aussi symboliquement l’Autre, Vendredi, que l’on pourrait concevoir comme un double humain de Robinson, qui tourne cette page, ainsi que le naufragé en prend lui-même conscience dans le monologue intérieur : « Vendredi avait eu raison finalement d’un état de choses. ». Robinson se trouve ainsi dépouillé une seconde fois de son humanité, mais cette fois-ci de façon irrémédiable. L’ananas sauvage, témoigne de ce retour au point de départ, puisque « Robinson se souvint que c’était la première nourriture qu’il eût pris dans l’île le lendemain de son naufrage. ».

III – Un Autre emblématique d’un antagonisme existentiel :

Il convient alors de se rappeler que d’après le titre du roman, le personnage de l’Araucan semble éclipser celui de Robinson dans le récit. Ceci nous conduit alors à réfléchir sur la signification de ce personnage de Vendredi et sur sa fonction symbolique.

Un double inversé :

Vendredi opère comme un double inversé de Robinson.

Robinson est adroit et méticuleux, ainsi que le suggère l’adverbe « délicatement », tandis que Vendredi est maladroit et « achevait de détruire ».

Robinson est attaché aux objets, il a tendance à les accumuler, alors que Vendredi est décrit comme « répugnant naturellement à réparer et à conserver ». Le naufragé se distingue par son attachement à la civilisation, il occupe le lieu en « paysan et en administrateur » « un état de choses que [Vendredi] détestait de toutes ses forces ». Robinson est Européen, Vendredi Araucan. Le naufragé « anglais, méthodique, avare et mélancolique » est donc totalement antithétique du « natif primesautier, prodigue et rieur ».

Cet antagonisme est souligné par le champ lexical de l’opposition avec des termes comme « opposait » ou « antagonisme ». Il s’agit pour l’auteur d’opposer l’état de nature dont relève Vendredi à l’état de culture, symbolisé par l’image du paysan et de l’administrateur.

La confrontation de deux éthos, de deux visions du monde :

On le constate, ce sont deux éthos, deux manières de concevoir l’existence qui s’affrontent ici. Les conceptions du monde et de l’homme des deux personnages sont rigoureusement antithétiques même s’ils parviennent à se rencontrer et à vivre des moments de communion comme en témoigne le passage à la 3ème personne du pluriel : « Ils allèrent ensemble se laver dans la mer ».

Ce moment de communion entre les deux hommes peut se lire comme une étape symbolique, comme une épuration : Robinson se lave définitivement de toute trace civilisatrice et partage avec Vendredi un moment de contact privilégié avec la nature.

Vendredi et Robinson appartiennent à deux univers distincts qui entretiennent, en effet, des relations divergentes avec l’environnement naturel. L’Araucan est dans un rapport de spontanéité et de simplicité tandis que Robinson cherche à organiser l’espace, à le légiférer.

L’explosion, qui relève du spontané, de la catastrophe presque naturelle (tant elle découle de Vendredi sans aucune préméditation), a pour vocation de conduire Robinson à réfléchir sur son existence, voire sur l’existence en générale.

Conclusion :

Tout comme il a tenté de domestiquer l’espace, Robinson a tenté de domestiquer Vendredi, ce que suggère le monologue intérieur : « Il se rendait compte que son influence sur l’Araucan avait été nulle ». Mais ces vaines tentatives se trouvent brutalement réduites à néant par cette destruction qui anéanti par le même temps toute prétention à l’héroïsme chez Robinson. Vient sans doute le temps de Vendredi : « c’était sans doute dans la nature même de Vendredi qu’il fallait [en] lire l’annonce » de cette « nouvelle ère » qui s’ouvre pour le naufragé.

Publicités