« Antigone » : lecture analytique du prologue

Qu’est-ce qu’un prologue ? Quelles sont ses fonctions ?

Etymologiquement le prologue (pro/logos) est ce qui se situe avant le discours.

Dans le théâtre antique c’était la 1ère partie de l’action, avant la 1ère intervention du chœur. Euripide en avait fait ensuite un monologue exposant l’origine de l’action (le mythe par exemple).

En France, au XVII°, le théâtre classique en use pour s’assurer les faveurs du prince ou pour évoquer les missions du théâtre. Mais il tomba en désuétude parce qu’il semblait nuire à l’illusion dramatique.

Il réapparaît au XX° lorsque le théâtre joue avec ses codes, avec la notion d’illusion dramatique et travaille sur les effets de théâtre dans le théâtre.

Au XX°, c’est une partie qui se situe avant la pièce proprement dite et qui se distingue généralement de la scène d’exposition. Un acteur, le directeur du théâtre ou l’organisateur du spectacle s’adresse directement au public

– pour l’accueillir

– pour lui présenter les thèmes majeurs de la pièce

– pour apporter des précisions utiles à la bonne compréhension de la pièce

Le prologue opère alors comme une PREFACE.

Il peut s’intégrer à la pièce ou constituer un spectacle autonome (comme un intermède).

Comme le spectateur est informé de l’intrigue, il suit le fil de l’histoire mais il anticipe aussi. Le phénomène est accru ici puisque le public connaît généralement déjà le mythe d’Antigone. Il va donc s’intéresser, se concentrer surtout sur les nouveautés, les écarts par rapport au mythe.

Le prologue assure aussi l’entrée dans l’œuvre et dans le spectacle, le passage de la réalité sociale dans la salle à la fiction sur la scène.

Il donne le ton de la pièce : ici registre tragique

Surtout il influence la réception du public.

Le prologue est donc un discours mixte qui mêle :

– réalité et fiction

– description et action

– sérieux et ludique (jeu avec le public et les codes du théâtre

Il joue toujours le rôle d’un métalangage, d’une intervention critique avant et dans le spectacle.

Introduction :

A l’instar de nombreux mythes antiques comme Orphée, Œdipe ou encore Médée, Antigone a donné lieu à de nombreuses réécritures. Après Rotrou au XVII°, puis Cocteau en 1922, Jean Anouilh modernise à son tour le mythe en 1944, dans le contexte de la 2nde guerre mondiale et de la résistance. Il mêle alors avec art références, emprunts et écarts. Il ouvre ainsi sa pièce par un prologue d’un genre nouveau qui dramatise ses intentions.

Problématique :

Nous nous demanderons comment ce prologue répond aux exigences de l’exposition tout en exposant, en exhibant, les intentions du dramaturge.

Nous nous intéresserons donc initialement à la façon dont ce monologue original constitue une scène d’exposition puis nous analyserons sa dimension métapoétique.

I – Un prologue qui fait fonction d’exposition

A – Un prologue original :

Ce prologue semble s’ouvrir sur des coulisses et non sur le plateau : EFFET de THEATRE dans le THEATRE.

Nous sommes bien sur le plateau pourtant, le rideau est levé puisque le discours didascale évoque « le décor neutre » + p 1à « depuis que ce rideau s’est levé ».

Les acteurs sont bien sur scène : « tous les personnages sont en scène ». Toutefois certaines expressions évoquent des activités étrangères à la scène. Il s’agit de montrer des acteurs en attente de jouer : « ils bavardent, tricotent, jouent aux cartes ». Cette énumération mentionne des activités triviales, ordinaires, ludiques qui contrastent avec la tragédie à venir. Dans la mise en scène de Briançon, les personnages sont présentés comme des statues immobiles et muettes (acteurs pas encore en action).

– le présentatif « Voilà », 1er mot, souligne que l’auteur expose, exhibe cet effet de théâtre dans le théâtre.

– On note d’ailleurs la présence du champ lexical du théâtre : p 9 « vont vous jouer »/ « qu’elle va être Antigone »/ p 10 « qu’elle joue son rôle » « depuis que ce rideau s’est levé »/ p 11 »la tragédie »/ p 12 « ils vont pouvoir vous jouer leur histoire ». Il s’agit de rappeler que nous sommes au théâtre. L’acteur est confondu avec son personnage, il l’incarne déjà.

– Certains rôles types de la tragédie comme le page et surtout le messager se trouvent également mis en relief : p 12 « c’est lui qui viendra annoncer la mort d’Hémon tout à l’heure ».

– Importance également de l’expression « nous tous, qui sommes là bien tranquilles à la regarder » : le spectacle dans le spectacle = exhibé par l’emploi du pronom NOUS qui englobe le locuteur du prologue et la salle, le public.

Autre originalité : il semble opérer comme une scène d’exposition

B – Une exposition :

Au théâtre lorsque le rideau se lève, la pièce est déjà commencée (début in medias res). Le spectateur est plongé directement au cœur de l’intrigue. Or il a besoin de certaines informations pour comprendre la situation (= la préhistoire de l’intrigue). Ces informations lui sont fournies par les 1ères scènes appelées scènes d’exposition (elles présentent les personnages, leurs problèmes). Le problème auquel se heurte le dramaturge c’est de concilier cette exigence d’information avec celle de l’action. Il doit s’efforcer de la rendre vraisemblable, naturelle. Au XVII ainsi que le résume Corneille « Le 1er acte doit contenir les semences de tout ce qui doit arriver, tant pour l’action principale que pour les épisodes.. »

Dans ce passage, le prologue, contrairement à sa définition initiale, opère comme une scène d’exposition.

Il présente les différents personnages.

– contrairement à une exposition classique ils sont présentés par leur nom

– le locuteur recourt aux présentatifs : « Antigone, c’est la petite maigre » p 9 / « Cet homme robuste (…) qui (..) c’est « p 11

– à des démonstratifs « ces personnages » p 11. Il s’agit de les montrer du doigt, de les exposer au regard du public

– il résume en quelques lignes le portrait et le rôle de chacun. Ex Antigone p 9 « La petite maigre » « la maigre jeune fille noiraude » : l’insistance sur sa maigreur qui évoque un personnage fragile crée un contraste, un paradoxe avec la volonté et la force de résistance qui l’animent. Opposition de sa maigreur / « seule en face du monde » p9 // Ismène = « la blonde, la belle, l’heureuse ». Certains sont désignés par leur fonction ex : Hémon « Il est le fiancé d’Antigone ». Cette précision annonce une complication amoureuse, un conflit possible entre cœur et raison. // Créon, p 11 »C’est le roi » « Il joue au jeu difficile de conduire les hommes » : ceci annonce la teneur politique de la pièce. On comprend que le tragique va naître du conflit entre l’amour, le cœur et la raison d’Etat.

Ce prologue rappelle également le mythe. Il mentionne les mythèmes fondamentaux repris par Anouilh :

– p 9 « l’histoire d’Antigone ». Le terme « histoire » est également repris p 12 = le mythos. Parmi ces mythèmes nous pouvons mentionner : Antigone et sa résistance/ la loi, l’interdit de Créon/ la différence entre Ismène et Antigone/ la mort d’Oedipe et de ses fils/ le cadavre de Polynice.

Le spectateur sait à quoi s’attendre, il n’y a pas de suspense concernant le dénouement, ce que suggère la phrase « Elle s’appelle Antigone et il va falloir qu’elle joue son rôle jusqu’au bout » (soit la mort).

– les morts sont déjà programmées. Ex p 12 « C’est lui qui viendra annoncer la mort d’Hémon tout à l’heure » / Antigone p 9 « Elle pense qu’elle va mourir » : le présent à valeur de futur présente l’action comme certaine, comme inexorable/ P 11 Eurydice « jusqu’à ce que son tour vienne de se lever et de mourir ». On a comme une présentation accélérée du DESTIN des personnages

Il apporte également des informations facilitant la compréhension de la situation, notamment en recourant à des ANALEPSES (P 10 : le bal/ p 13 le combat des frères/ p 12 le testament politique d’Oedipe).

Enfin il annonce le ton de la pièce, il indique qu’il s’agit d’une tragédie :

– présence obsédante de la mort

– solitude des personnages comme Antigone et Créon : anaphore de l’adjectif « seul€ » mis par ailleurs en relief en début ou en fin de phrase.

– Origine aristocratique, princière des protagonistes

– Caractère inexorable de leur mort

– Enfermement des personnages tragiques : enfermement de certains dans leur rôle ex « il va falloir qu’elle joue son rôle jusqu’au bout ». Par ailleurs Antigone est présentée comme « renfermée » p 9 / p 10 au bal « Antigone qui rêvait dans un coin » « ses bras entourant ses genoux »/ enfermement amoureux d’Hémon « ce titre princier lui donnait seulement le droit de mourir »/ enfermement politique de Créon/ enfermement d’Eurydice dans son tricot/ enfermement des gardes dans leur fonction.

– Présence de la fatalité ainsi qu’en témoignent les nombreuses occurrences des verbes « devoir » et « falloir ». ceci traduit l’impuissance des personnages face à leur destin.

Ici nous n’avons pas une exposition en action : pas de dialogue mais un monologue. L’exposition ne vise pas à imiter le réel afin de donner l’illusion du vrai. Elle cherche au contraire à briser l’illusion dramatique et à exhiber les procédés du théâtre.

II – Un monologue à dimension métapoétique :

Le prologue ici est présenté comme un personnage (nom du personnage devant la réplique) détaché du reste du groupe : aucune indication de costume. En fait il donne corps, il incarne l’exposition. Le dramaturge use de sa voix pour informer le public.

A – La dramatisation des écarts :

Le mythos = la fable, l’assemblage des actions. A l’origine c’est la source littéraire ou artistique du texte : l’hypotexte dans lequel puise le dramaturge. Ici le prologue présente la pièce comme une réécriture évidente de la pièce de Sophocle, mais il exhibe également un certain nombre d’écarts proposés par cet hypertexte.

– les personnages princiers sont davantage représentés comme des humains ordinaires que des surhommes : ce sont de riches oisifs qui s’occupent à des distractions correspondant à leur origine et à leur sexe (représentation sexuée des tâches). Ex : collection de livres rares et d’antiquités pour Créon, tricot et œuvres de charité pour Eurydice. Humanisation du mythe.

– Ismène ressemble à une jeune fille moderne frivole et soucieuse de son image

– Antigone est le vilain petit canard qui va générer le désordre

Le texte comporte des éléments qui l’inscrivent dans la modernité :

– les filles vont au bal et flirtent

– aiguilles à tricoter, jeux de cartes, l’orchestre, les belles reliures, « les antiquaires de Thèbes » = des ANACHRONISMES qui créent une certaine fantaisie. Ces anachronismes cherchent aussi à établir une certaine complicité avec le public. Enfin ils permettent de peindre les personnages par métonymie ; le tricot désigne Eurydice, les voitures et les bars Polynice

– on peut parler d’une contamination entre les époques.

– Rien dans le décor n’évoque la Thèbes antique

On perçoit également des écarts dans le style, le niveau de langue souvent proche de l’oral et familier :

– pas de style sublime propre à la tragédie mais recherche d’un langage plus courant

– multiplication des présentatifs

– phrases non verbales comme « Voilà » p 9

– termes comme « noiraude »

– anaphores

– lexique simple « Mais il n’y a rien à faire »/ « il a été trouver Antigone »

Mais cette modernité n’a pas seulement pour vocation de réactualiser le mythe. Elle permet aussi d’introduire une forme de comique au sein de la tragédie. Ce mélange des genres était impensable au XVII° mais possible dans la tragédie grecque.

Ces écarts sont donc signifiants : ils invitent le public qui connaît le mythe, l’hypotexte, à les repérer puis à réfléchir à leur signification.

B – La dimension métapoétique du prologue :

Un monologue = d’ordinaire une longue réplique que le personnage se tient à lui-même ou au public (moi locuteur/ moi écouteur). Il est souvent considéré comme antidramatique parce qu’il est invraisemblable et statique. Il révèle aussi souvent le caractère artificiel du théâtre et les conventions du jeu théâtral. L’art du dramaturge consiste alors à le rendre le plus naturel possible. Anouilh fait ici précisément l’inverse : il exhibe l’artifice afin de proposer une réflexion métapoétique.

– En évoquant de façon aussi nette le mythe il rend hommage à Sophocle. On peut voir une image de l’hypotexte dans la mention des « belles reliures » et des « livres » que chérit Créon. Il s’agit d’une forme de mise en abyme du texte qui souligne l’universalité d’un tel mythe littéraire et surtout sa pérennité. Le mythe traverse les siècles.

– Les anachronismes et le travail sur la modernité viennent alors rappeler que les différentes réécritures chargent aussi le mythe de significations nouvelles

– L‘insistance sur le monde du théâtre, le jeu dramatique constitue aussi un hommage au théâtre

– L’effet de théâtre dans le théâtre expose les intentions dramaturgiques d’Anouilh : il ne s’agit pas de créer l’illusion dramatique mais bien de l’exhiber. Le théâtre reste un artifice (insistance sur les verbes comme « jouer »). Cet artifice est également souligné par la modification de l’éclairage mentionné dans les didascalies p 13. Ses lumières opèrent comme un second lever de rideau. « une aube grise et livide » souligne l’artifice de cette tragédie dans laquelle le spectateur est alors conduit.

– Enfin ce prologue amorce une réflexion sur le tragique qui va se poursuivre tout au long de la pièce. Nous avons vu que ce prologue renseignait le public sur la nature tragique de la pièce. Mais une telle insistance assortie de l’intrusion d’éléments comiques tend à remettre en question le pathétique présent dans la tragédie ainsi que le caractère sublime de l’action du héros tragique. Cela vaut-il la peine ? Pour ce faire Anouilh confronte ce destin funeste à leur amour pour la vie. Ex : Antigone p 9 « « elle pense (…) qu’elle aussi, elle aurait aimé vivre ».

Conclusion :

Anouilh réintroduit donc le prologue au théâtre mais le renouvelle. Il en fait le lieu de l’exposition. Mais il ne s’agit pas seulement de faciliter l’entrée du spectateur dans la pièce. Il s’agit aussi de le conduire à une réflexion sur la nature du théâtre et du tragique. Le théâtre ne vise pas seulement à montrer des actions, à mimer plus ou moins la réalité, il peut aussi exposer des idées et s’exposer.

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