Intro : Philosophe du XVIII°, 1712-1778, Rousseau, auteur de L’Emile ou de l’éducation et de La nouvelle Héloïse, fut souvent décrié par ses contemporains. Objet de controverse et de polémique, il éprouva le besoin de se justifier et il rédigea pour ce faire un long texte d’un genre nouveau, Les Confessions, publié à titre posthume en 1782. Il apparaît alors comme le précurseur du genre autobiographique, ce qu’il expose dans son préambule.
Problématique : Il s’agira donc d’analyser comment Rousseau se présente comme l’initiateur d’un genre nouveau dont il définit les enjeux, les principes et les difficultés.
Plan : I : le précurseur d’un genre nouveau/ II Enjeux, principes et difficultés.
I – Le précurseur d’une genre nouveau
Ce texte est un préambule soit un exposé d’intentions à un écrit. Il s’agit pour Rousseau de sceller un pacte de lecture.
A – Un genre nouveau : Dans ce texte rédigé à la 1ère pers, auteur narrateur et personnage = Une même personne. Le JE = à la fois le sujet et l’objet du discours ainsi qu’en témoigne la proposition « et cet homme ce sera moi. ». L’auteur recourt d’abord au présent d’énonciation (« je forme une entreprise ») pour présenter son projet d’écriture innovant. Ce présent correspond au moment de l’écriture et il contraste avec les temps passés du dernier § qui signalent le recours à l’analepse.
Rousseau évoque le récepteur de œuvre, à savoir les autres hommes ainsi que l’attestent les expressions « à mes semblables », « la foule de mes semblables » ou le pronom « ils » dans l’injonctive « qu’ils écoutent mes confessions ». Toutefois un récepteur privilégié se distingue : Dieu, désigné par les deux périphrases « souverain juge » et « être éternel » + les pronoms de la deuxième pers « tel que tu l’as vu toi-même. »
Il s’agit donc de parler de lui, ce qu’annonce la citation latine en exergue « Intus et in cute » qui signifie « à l’intérieur et sous la peau ». Cette image suggère que Rousseau a l’intention d’aller au bout de lui-même dans son introspection et ses souvenirs. Il aspire à dépasser le stade des apparences pour se dévoiler totalement : soit une expérience inédite.
B – Un précurseur : Lorsqu’il expose sa démarche il insiste donc sur son originalité. Il se présente avec insistance comme un être unique avec un projet littéraire unique. Il multiplie les marques de la 1ère pers (Je/ MOI + possessifs mon, ma, mes)/ anaphore du mot homme + chiasme grammatical « je veux montrer un homme/ cet homme ce sera moi »/ mise en relief du pronom MOI (répétition) noyau de la phrase non verbale « Moi seul », placé en tête du second § et renchéri par l’adjectif « seul » qui fait du personnage un cas unique, exemplaire. Tout ceci semble indiquer une démarche égocentrique. Rousseau se considère comme une pièce unique, un homme totalement différent des autres : « au moins je suis autre ».
Pour se décrire et décrire son projet dans les 1ères lignes il recourt à des phrases négatives qui marquent précisément cette différence et qui semblent le placer en marge. Enfin le jeu sur les temps, dans le 1er § (n’eut jamais d’exemple/ n’aura point d’imitateur) fait de l’ouvrage un livre inégalable.
II – Enjeux, principes et difficultés :
Rousseau assigne à son entreprise des fonctions bien précises.
A- Les enjeux : Rousseau écrit son autobiographie surtout pour justifier son existence et ses choix (isotopie du jugement, de la moralité) , mais c’est essentiellement au jugement suprême, celui de Dieu, qu’il s’en remet. Il veut rectifier l’opinion déformée que ses contemporains ont de lui. « Si la nature a bien ou mal fait de jeter le moule dans lequel elle m’a jeté, c’est ce dont on ne peut juger qu’après m’avoir lu. ». Termes appartenant au champ lexical du jugement : « si on ne peut juger » « Juge » « jugement dernier »
Le mot « Confessions » du titre appartient au champ lexical de la religion. Il désigne l’aveu de ses pêchés que l’ont fait à un prêtre dans le sacrement de la pénitence. Les connotations qui s’y rattachent sont la foi et la culpabilité. D’après ce titre le lecteur peut s’attendre à ce que Rousseau se livre à des révélations, des aveux. Les termes appartenant au champ lexical de la religion émaille le texte : « la trompette du jugement dernier » « le souverain juge » « le bien et le mal » « Etre éternel ».
La référence à Dieu opère comme un argument d’autorité, fonctionne comme une garantie supplémentaire, mais c’est aussi refuser aux hommes le droit de juger l’un des leurs. Il dramatise cette relation avec Dieu : allusion au jugement dernier, injonction à Dieu. Paroles rapportées simulant une rencontre avec Dieu. Apostrophe à Dieu : « Ere éternel, rassemble autour de toi ». Ce passage rappelle un épisode du Nouveau Testament, une parole du Christ (la femme adultère « que celui qui n’a jamais péché lui jette la 1ère pierre »). Cette mise en scène, qui vise à assurer de sa non-culpabilité constitue aussi une dénonciation des autres, de ses détracteurs.
B – Les principes : Le texte = rédigé à la 1ère pers. Le JE désigne la même personne, l’auteur. Le texte repose sur un pacte de sincérité que Philippe Lejeune nomme le « pacte autobiographique ». Il comporte une alternance de passage de commentaires et d’analyses au présent d’énonciation, moment de l’écriture, et de passages narratifs, des analepses au passé, dans lesquelles le narrateur raconte des souvenirs. On parle de double JE et de double système des temps dans l’autobiographie. (ex : lignes 1 à 9 : présent d’énonciation/ ensuite passé composé = commentaires sur son passé en liaison avec le présent.
C – Les difficultés : Lorsqu’il pose son pacte de sincérité Rousseau souligne un certain nombre de difficultés rencontrées par l’autobiographe : le problème de la mémoire qui peut être défaillante : « mon défaut de mémoire » (il risque d’oublier un détail ou de le modifier malgré lui)/ il peut y avoir confusion ou nuance entre ce qui a été vraiment et ce qui aurait pu se produire (opposition entre le vrai et le vraisemblable) : « j’ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l ‘être »/ il ne ment pas sciemment mais il peut se tromper/ Le terme « ornement » est important, il suggère que l’on peut avoir tendance à enjoliver un détail…
Conclusion :
Rousseau innove donc en se prenant pour objet de son ouvrage et en affirmant vouloir se dévoiler. Ce préambule répond bien aux caractéristiques du texte autobiographique dont il propose finalement une définition. Toutefois les enjeux véritables de Rousseau de Rousseau ne se limitent pas à ce dévoilement. Le terme « entreprise » est en effet polysémique : action d’entreprendre (et notamment d’innover), mais le terme peut aussi désigner une action agressive (et il s’agit d’une contre-attaque pour Rousseau) ou encore une tentative de séduction. Ces deux enjeux supplémentaires que constituent la contre-attaque ou la séduction sont susceptibles d’entraîner des dérives face au pacte de sincérité.

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