L’écume des jours de Boris Vian : L.A chapitre LXVIII (en entier)

Introduction :
Parmi les nombreux thèmes abordés par Boris Vian dans son roman L’écume des jours, paru en 1947, figure le travail. Si Colin a la chance d’y échapper, dans l’incipit, contrairement à son ami Chick, il se trouve contraint de chercher lui aussi un emploi pour pallier les dépenses générées par la maladie de Chloé. Or l’évocation du travail dans l’ensemble du roman comporte une visée particulièrement critique. Dans le chapitre LXVIII, le lecteur découvre Chick, ingénieur, au cœur de son usine dont il se fait licencier.

Problématique :
Nous analyserons comment le portrait en action de l’ingénieur Chick est l’occasion d’une dénonciation du travail et du monde de l’entreprise.
I – Le portrait en action d’un travailleur
II – La dénonciation du monde du travail

I – Le portrait en action d’un travailleur :
Ce chapitre est centré sur le personnage de Chick qui est présenté depuis l’incipit comme un être condamné au travail : ce n’est pas un choix, il est victime de cette nécessité sociale. C’est un ingénieur désargenté dépendant de son oncle.
Le lieu, la description de l’usine permettent de révéler de façon indirecte certaines facettes du personnage. Nous le savons obsédé par une idée fixe : Jean Sol Partre mais nous le découvrons alors dans son rejet de l’aliénation que constitue le travail.
A – Un personnage en refus :
Chick ne va au travail que contraint et forcé ce que l’on perçoit dans les propositions « Je ne tiens pas à travailler. Je n’aime pas ça ». Or il trébuche régulièrement sur le seuil de la porte métallique ainsi que le suggère le complément circonstanciel « comme d’habitude ». On peut donc voir dans cette difficulté de parcours un geste symptomatique de ce refus.
Le recours au terme « spectacle » dans la proposition « Chick connaissait bien ce spectacle », ôte au lieu sa véritable fonction (lieu de production, usine) et traduit le détachement de Chick par rapport à son rôle.
D’ailleurs, il se réfugie dans la lecture dès que possible, notamment dans l’ascenseur. Ex : « Il s’assit, rouvrit son livre » et « reprit sa lecture ». Les préfixes itératifs suggèrent une habitude ; Chick manque à sa fonction. Ce n’est pas un ingénieur, ni un employé modèle ainsi que le suggère l’image de l’endormissement (« endormi par la pulsation des fluides »).
On peut lire dans ce chapitre une opposition travail/ culture tant le livre concurrence les fonctions de Chick : « Chick posa son livre » / « tâtant avec ennui son livre dans sa poche ».
B – Un employé inapte :
Même après l’accident il ne semble guère concerné : « Chick suivait distraitement sa route » : l’adverbe signifie son désintérêt, l’absence de concentration et d’implication.
Le dialogue avec le chef de production, qui génère un effet de réel, exhibe son désengagement et son inaptitude. Il apparaît alors que s situation dans l’entreprise ne tient qu’à un chiffre, mais on perçoit aussi son dégoût pour le travail incompatible avec sa présence dans l’usine, ce qui motive son licenciement. Il prend ce renvoi avec le plus grand calme, voire la plus grande satisfaction : c’est un soulagement.
Il est défaillant : « les 4 machines qu’il avait cessé de desservir ». On constate avec cette remarque que c’est l’homme qui se trouve au service de la machine, paradoxalement, et non l’inverse. Il en est l’esclave et la victime.

C – Une victime :
Son avancée dans l’usine apparaît comme un parcours difficile, un parcours du combattant dangereux.
– quand une de ces gouttes lui tombait sur le cou « Chick frissonnait ».
– les pronoms personnels représentant Chick sont souvent employés en position objet, ce qui suggère qu’il subit.
Ex : « les tuyaux le suivaient toujours »
Mais il n’est pas la seule victime : « un homme se débattait, luttant… ».
On note également le recours au champ lexical du combat : « Ils disputaient aux machines ».
Dans ce passage, il est aussi victime d’une défaillance de la machine.

II – La dénonciation du monde du travail :

A – Un lieu inhospitalier :
– la porte métallique suggère une prison, un enfermement, elle opère comme un symbole d’aliénation.
– Ceci est renchéri par la mention de la « bouffée de vapeur et la fumée noire » qui traduit aussi un étouffement.
– De la même façon « la charpente s’affaissait » indique que l’espace vital de l’employé se trouve restreint.
– On note le champ lexical de la violence et de l’agression : « frappa violemment à la face »/ « vents violents »/ « se ruant » / « on eût dit une lame de faux » / « bureau violemment éclairé ». L’agression est également sonore : « sourd vrombissement » « chuintement » « vacarme ».
– Les descriptions comportent de nombreux termes dépréciatifs : le passage était « très sombre », « ampoule rougeâtre » « rugosité des parois », « crevée ».
– Importance de la métaphore animalière « la gueule rouge et sombre » qui introduit le motif de la dévoration. Cette métaphore est filée. Ex de métaphores + motif de la dévoration « cœur mécanique » « chaque machine trapue » « pour ne pas être déchiqueté par les engrenages avides » « dans la gueule, grouillante de rouages » « après leur avoir arraché un morceau de chair ».
– Les allitérations en [K] et en [G} miment cette agression.
– Le travail est vu comme un esclavage : mention du « lourd anneau de fer » fixé au pied droit de chacun.

B – Un lieu mortel :
La narration insiste tout particulièrement sur un accident du travail mortel : « Les hommes qui y étaient affectés gisaient à terre ».
Le narrateur recourt au registre pathétique : description crue de l’accident et de ses conséquences : « leurs quatre mains droites étaient sectionnées » / « le sang brûlait » / « une odeur horrible de bête vivante carbonisée ».
Il s’agit pour l’auteur de créer une vision d’horreur et de faire de cette usine un LOCUS HORIBILIS.
La mention du « brancardier de service » peut du reste laisser supposer la fréquence de ce genre d’accidents, ce qui expliquerait l’indifférence des autres employés.
On ne fait effectivement pas de cas de ces morts : « s’apprêtaient à les déverser dans le Collecteur Général » : on peut parler de banalisation de la situation et surtout de déshumanisation du lieu puisque les victimes ne bénéficient même pas d’une sépulture. On s’en débarrasse comme des détritus de l’usine.

C – L’inhumanité du travail et l’aliénation :
L’ingénieur mentionne l’avarie des machines avant les morts : ordre inversé par rapport à la pensée commune, à la notion de gravité.
« Il me faut quatre hommes » / « demain vous les aurez » : les hommes sont comme des objets, des matériaux ou du matériel. Il en va de même pour l’ingénieur : « Un ingénieur de rechange, type 5, pour l’atelier 700 »
On note également l’aliénation des employés qui ne s’occupent que d’une tache unique : la répétition de l’expression « ça ne me regarde pas » lorsque Chick fait le tour des bureaux témoigne d’un univers cloisonné, individualiste et déshumanisé. D’ailleurs l’employé n’est connu que sous un numéro et non sous son patronyme.
C’est aussi un lieu où la justice n’existe pas : « Jamais entendu parler, dit le chef de la production. »

Publicités