Lecture analytique du chapitre XI de L’écume des jours depuis « Le vestiaire des garçons » jusqu’à la fin

Intro :
Les motifs de la rencontre amoureuse et de la scène de bal constituent des topoi romanesques (pensez à La princesse de Clèves). Boris Vian, dans son roman L’écume des jours, publié en 1947, les reprend à son compte dans une réécriture fantaisiste. Cette scène se laisse pressentir depuis plusieurs chapitres : Nicolas et Isis ont invité Colin à une soirée chez les Ponteauzanne en l’honneur du chien, puis le cuisinier s’est fait maître de danse en lui enseignant le biglemoi. Enfin, Colin a conjugué l’expression « Je voudrais être amoureux » à toutes les personnes au début du chapitre X.

Problématique : Il s’agira donc d’analyser le traitement parodique et fantaisiste de ces motifs et de s’intéresser à la vision de l’homme et du monde dont il est le vecteur.
Plan : I – Une scène de bal germanopratine / La réécriture du coup de foudre

I – Une scène de bal germanopratine :
A – Une scène de bal d’un nouveau genre :
Le motif de la scène de bal se trouve ici rajeuni et placé sous le signe de la légèreté et de l’insouciance.
Cette légèreté, et la fantaisie qui l’accompagne, sont traduites notamment par un certain nombre d’écarts par rapport à la norme bourgeoise.
– symbole du vestiaire qui ne porte son nom que par le vide qu’on y fait : « On jetait sa pelure sur le sol ». L’absence de meubles opère comme un signe de liberté (pas d’encombrement bourgeois).
– Liberté du langage également : les dialogues qui permettent un effet de réel comportent bien des occurrences du langage familier : « ça » à la place de cela/ onomatopées comme « Zut…zut … et Bran ! » / réplique de Chick comme « Alors les agneaux, dit-il, ça gaze ? » ou encore « hein ? ».
– Liberté également dans les relations hommes/ femmes : pas de pudeur or nous sommes en 1947 et les mœurs ne sont pas encore libérées. On peut noter à ce titre une sorte d’allusion salace de Colin à Isis (à propos de sa robe) : « Peut-on passer la main à travers les barreaux sans être mordu ? »/ on peut aussi mentionner la périphrase pour désigner des garçons « deux nouveaux arrivants du sexe pointu ». Colin se montre entreprenant avec toutes les filles, parfois il fait preuve de familiarité : il enlace Alise et se frotte contre ses cheveux. C’est aussi Chloé qui touche la première la personne de Colin (ce qui n’est pas habituel pour une fille à l’époque). Elle est entreprenante. C’est aussi elle qui contrairement aux usages lui rapporte une coupe de champagne (on peut y lire une inversion des rôles).
Ainsi les règles de la société bourgeoise et sa morale se trouvent bousculées.
B – L’ambiance germanopratine :
La musique participe de ce bouleversement et de ce qui pourrait apparaître comme un bal carnavalesque à la bonne société.
– Alise et Chick se livrent à une danse « dans le style nègre »
– « nègre » est un adjectif qui renvoie aussi à la musique de nègres et donc au jazz également présent dans le passage par l’allusion à Duke Ellington : « Etes-vous arrangée par Duke Ellington ? » / plus à la fin du chapitre « C’était Chloé, arrangé par Duke Ellington ».
– on note également le champ lexical de la musique et de la danse. Les termes sont souvent anglo-saxons (ambiance d’après-guerre) : Duke Ellington, pick-up, boogie-woogie. A cela s’ajoute la fantaisie langagière de Vian avec la mention du « biglemoi », aux connotations triviales (= regarde moi).
– L’allusion au « Paradoxe sur le dégueulis » de Partre, contribue également à relier cet univers romanesque fantaisiste à cette période d’après guerre et à l’existentialisme. « Jean Sol Partre » est une METATHESE (anagramme) de Jean-Paul Sartre, tandis que le paradoxe sur le dégueulis évoque La Nausée de l’écrivain existentialiste.
– La robe avec la grille en fer forgé est aussi le signe d’une libération vestimentaire.

Tout ces éléments rappellent le Paris de la libération et de l’après guerre, sa jeunesse, et plus particulièrement le quartier de Saint Germain des Près et ses zazous si chers à Vian. Il s’en dégage l’impression d’un besoin de liberté, d’insouciance, d’hédonisme et on pressent chez ces personnages un rejet de l’aliénation sociale et morale.
Les zazous sont apparus pendant l’occupation. Ils exprimèrent leur non-conformisme et leur opposition au régime en organisant des concours de danse, en portant des cheveux longs, des vêtements trop longs et des parapluies qu’ils n’ouvraient jamais. Ils étaient donc reconnaissables grâce à leurs tenues anglaises ou américaines et à leur amour pour le jazz.
C – la fantaisie et l’humour :
La fantaisie verbale de Vian vient parachever l’évocation de cette atmosphère. L’humour apparaît comme un principe fondateur de cette insouciance. On le perçoit dans la mention de la robe en fer forgé, des petits fours qui contiennent des piquants de hérisson servis en outre sur des « plateaux hercyniens » (le plateau hercynien est un terme de géographie et l’expression constitue ici un détournement langagier). On notera également la salle de danse désignée par la périphrase « le centre de sudation ».
La construction des phrases est parfois surprenante. Ex « Le vestiaire des garçons, établi dans le bureau du père d’Isis, consistait en la suppression des meubles dudit » : danse des mots, mots en fête aussi. Même remarque pour les jeux de mots « Etes vous arrangée par Duke Ellington » ou encore l’enchaînement surprenant des groupes de mots « l’air heureux et sa robe n’y était pour rien ». S’ajoutent à cela les surprises générées par certaines images comme « Sa bouche lui faisait comme des gratouillis de beignets brûlés. »
De même que cette surprise partie apparaît comme une déviance de la scène de bal, le traitement du motif de la rencontre et du coup de foudre se trouve revisité.
II – La réécriture du coup de foudre :
A – Un motif revisité :
Les deux protagonistes ne semblent pas prédestinés à se rencontrer. Colin veut être amoureux, quiconque fera l’affaire. Il fait d’ailleurs des propositions à Isis. Il est souvent question des filles au pluriel. A noter également le démonstratif « celle-là » et l’expression « une autre » qui semblent témoigner de son peu d’intérêt initial pour une personne précise.
Le premier échange entre Colin et Chloé est présenté comme un fiasco : mauvais jeu de mots de Colin qui est suivi par sa fuite. D’ordinaire le coup de foudre se caractérise plutôt par une attirance. L’auteur propose donc une vision humoristique du coup de foudre. On peut percevoir sa dérision par rapport à son personnage. On note d’ailleurs le champ lexical de la stupidité : une stupidité/ je viens d’être idiot/ une stupidité.
Colin fait demi tour ce qui tendrait presque à faire de lui un anti-héros. Son souci avec le piquant de hérisson renchérit cette impression.
C’est aussi Chloé qui se montre entreprenante. De plus le couple est d’ordinaire l’objet de tous les regards de la salle. Ici les regards sont déplacés et s’organisent sur le mode de la verticalité (locataires du dessus à travers le plafond à claires-voies).
B – Une vraie rencontre cependant :
Pourtant, il s’agit bien d’une vraie rencontre amoureuse qui se dissimule derrière cette scène fantaisiste.
« Il n’ajoute pas qu’à l’intérieur du thorax, ça lui faisait comme une musique militaire allemande où l’on entend que les grosses caisses. » : cette phrase est une façon détournée et imagée d’évoquer son émoi amoureux. On constate un jeu de l’auteur avec le lecteur : il use en effet d ‘une écriture du détour pour signifier les choses : «son cœur bat que ce traduit l’allitération en dentales. On repère le même procédé pour évoquer le rapprochement significatif des corps : « Il réduisit l’écartement de leurs deux corps par le moyen d’un raccourcissement du biceps droit, transmis du cerveau, le long d’une paire de nerfs crâniens chargés judicieusement. » Cette description technicienne, quasi scientifique crée une certaine distance amusée.
On repère également le jeu des regards qui est traditionnel du coup de foudre. De même l’allitération en [S] traduit la tendresse mais aussi la sensualité du moment.
Les deux jeunes gens se trouvent comme isolés dans leur îlot intime : silence à l’entour, ils sont à l’écart des autres, mais ils sont aussi le point de mire, l’objet des regards.
Nous assistons au premier baiser. « Elle frémit mais ne retira pas sa tête »/ « Colin ne retira pas ses lèvres non plus » : l’auteur recourt à des phrases et des tournures négatives pour évoquer une évolution positive de la rencontre, ce qui témoigne toujours d’une écriture du détour.
On ne reste pas dans le platonique et le regard ainsi qu’en témoigne le jeu avec le bouton de la robe.
Enfin la phrase « C’est exactement vous » signifie le lien entre l’air préféré de Colin et la jeune femme, c’est donc ELLE qu’il va aimer. Ce point rappelle l’avant propos (les filles et le jazz).
Conclusion :
Fantaisie et humour
Réécriture de topoi romanesques
Détournement
Mais aussi véritable rencontre qui va modifier peut-être le destin des personnages. S’ils ne sont pas prédestinés, ils se sont bien trouvés pour le meilleur et pour le pire (fin tragique).

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