Introduction :
Si Maupassant insiste tant sur la dimension appétissante et sur la générosité de son héroïne éponyme, c’est que ces deux aspects du personnage jouent un rôle prépondérant dans l’intrigue. Ils expliquent, en effet, pourquoi l’ensemble des voyageurs se trouvent retenus en otages dans une auberge de Tôtes par un officier prussien qui exige les faveurs de Boule de Suif en échange de leur liberté. Et si les compagnons assurent d’abord la jeune femme de leur compréhension et de leur soutien, égoïstes, ils s’agacent vite de son refus et fomentent un véritable complot que retrace ce passage.
Problématique :
Nous verrons comment l’éloge du sacrifice qu’ils proposent alors révèle leur machiavélisme.
Annonce du plan :
Axe I : un argumentaire du sacrifice
Axe II Le machiavélisme des personnages

I – Un argumentaire du sacrifice :
C’est sur le mode du discours narrativisé que Maupassant restitue ce complot orchestré par les voyageurs afin de persuader Boule de Suif de satisfaire aux exigences de l’officier prussien et de se sacrifier.
– l’argumentation va crescendo. Elle s’articule en deux temps délimités par l’intervention de l’aubergiste, Monsieur Follenvie
« on commence les approches »
« une conversation vague »
« on parle même en termes voilés »
« tout cela était raconté d’une façon convenable et modérée »
Au départ, donc, la persuasion est assez implicite. Mais devant un nouveau refus lorsque « L’officier prussien fait demander à mademoiselle Elisabeth Rousset si elle n’a point changé d’avis » les arguments se font plus nets alors qu’ils sont moins concertés ainsi que le signale l’expression « la coalition faiblit ». Chacun se laisse alors aller à la persuasion à sa manière.
– cette persuasion ressemble à un assaut : Boule de Suif semble pressée, assaillie de propos qui se veulent convaincants.
« Loiseau eut trois phrases malheureuses »
« Chacun se battait les flancs pour découvrir des exemples nouveaux » : le pluriel est important, tout comme le pronom « chacun » : impression que les paroles fusent, que la jeune femme est comme encerclée, enfermée dans les discours. On peut y voir un harcèlement, une VIOLENCE MORALE.
La proposition « C’était un argument puissant » témoigne d’un assaut de plus en plus virulent, tandis que la comparative « sa doctrine semblait une barre de fer » traduit la violence ainsi exercée.
– cet éloge émane d’un complot :
On note le recours au champ lexical du complot avec des termes comme : coalition/ ententes tacites/ complaisances voilées/ la conspiration/ sa complice inattendue.
On en déduit que Boule de Suif se trouve isolée, elle est seule contre tous, ce qui diminue ses défenses.
Le pronom « ON » indéfini, laisse l’identité de celui qui parle imprécise, cela semble indiquer qu’ils parlent d’une seule voix, qu’ils sont d’accord.
L’allitération en [s] laisse entendre leur duplicité mais aussi les sous-entendus de leurs discours et le secret du complot.
– une démarche « guerrière » :
L’expression « on commença les approches » relève de la stratégie guerrière. On note le large recours au champ lexical de la guerre et des arts militaires : leurs exemples reflètent leurs intentions et leur démarche. Ceci est d’autant plus net qu’il s’agit de la persuader de s’offrir à un officier prussien.
L’enjeu est d’obtenir le sacrifice de Boule de Suif pour gagner leur libération. La thèse sur laquelle ils s’appuient est qu’elle peut bien se sacrifier, « le dévouement ». Ils utilisent différents types d’arguments, notamment des arguments et des exemples d’autorité.
Le groupe verbal « On cita » indique d’ailleurs qu’ils se réfèrent à des personnages connus. L’anaphore du groupe « on cita » témoigne de leur acharnement à vouloir lui prouver qu’elle ne serait pas la première et que cela ferait d’elle une héroïne, une sainte comparable à ces femmes illustres.
Ils empruntent des exemples à la modernité (histoire de l’anglaise et de Bonaparte), mais surtout à l’Antiquité païenne : Cléopâtre, Lucrèce et Sextus, mais aussi des exemples bibliques comme Judith et Holopherne, ou Abraham (la vie des saints/ l’Eglise la pardonnera, l’autorité sacrée : on s’appuie beaucoup sur la religion dans la seconde partie).
A cela s’ajoute de fausses références comme « une histoire fantaisiste éclose de l’imagination de ces millionnaires ignorants ».
Ils élargissent aussi à « toutes les femmes » et l’on peut parler d’une présentation épique du sacrifice « toutes les femmes qui ont arrêtés des conquérants, fait de leurs corps un champ de bataille, un moyen de dominer, une arme, qui ont vaincu par leurs caresses héroïques […] sacrifié leur chasteté à la vengeance et au dévouement. »
Il s’agit de lui faire croire que son sacrifice ferait d’elle une héroïne, une guerrière, une libératrice. Pour cela ils valorisent la notion de sacrifice. On note d’ailleurs les nombreuses occurrences de ce champ lexical : dévouement/ sacrifié/ qui s’était laissé inoculer une horrible et contagieuse maladie/ un perpétuel sacrifice/ un abandon
Eux-mêmes déploient une grande énergie dans cette entreprise ainsi que le signifient les termes « enthousiasme » et « exciter l’émulation ».
A ce déploiement d’énergie argumentative, répond le silence de Boule de Suif, qui cherche à leur signifier leur échec. Mais les deux religieuses, d’abord à l’écart, vont remporter la partie finale.

II – Le machiavélisme :
Le terme est défini dans le passage. Le machiavélisme repose en effet sur un principe fondamental souligné par la religieuse « La fin justifie les moyens ». Ce terme peut se comprendre à double sens : par rapport au sacrifice exigé par le prussien et par rapport à leur attitude, leur complot : tout est bon pour qu’ils recouvrent leur liberté.
Ce principe est souligné par la précision « sa conscience n’avait point de scrupules » ou encore « rien ne pouvait déplaire au Seigneur quand l’intention était louable ».
En plus des discours qui assaillent Boule de Suif, ils emploient des moyens plus insidieux, plus mesquins qui témoignent de leurs mauvaises intentions :
– ils sont tous contre une
– Le pronom « on’ » indique bien que l’identité du locuteur n’a pas d’importance. Peu importe qui parle, ils agissent dans le même but. Même principe avec le recours à l’expression « Alors se déroula une histoire » : ici l’identité du narrateur est inconnue. Même chose pour la tournure passive « tout cela était raconté »
– On lui manque de respect, on lui marque du mépris : « au lieu de l’appeler madame » « on lui disait simplement mademoiselle » « comme si l’on avait voulu la faire descendre d’un degré dans l’estime » : le groupe « comme si » traduit la duplicité, le motif inavoué de leur conduite
On peut évoquer ici une amplification de leur violence morale. Ce que l’on suppose aussi dans les « phrases malheureuses » de Loiseau : l’adjectifs peut désigner des paroles maladroites mais aussi méchantes.
Cette violence est également traduite par la gradation « elle se montra hardie, verbeuse, violente » qui s’applique à la plus vieille des religieuses.
Le narrateur porte donc un regard négatif sur le groupe ainsi qu’en témoigne le groupe nominal « ces millionnaires ignorants » ou encore les expressions « l’effet d’une inintelligence heureuse » ou « secourable bêtise ».
Il condamne l’usage détourné, pervers, de la religion (ici ils en usent à des fins mauvaises).
Il insiste notamment sur le rôle pervers de la religieuse, elle-même violente : « sa doctrine semblait une barre de fer » / « sa conscience n’avait point de scrupules » et « elle aurait tué ».

Conclusion :
Une nouvelle fois, Maupassant confronte dans ce passage l’hypocrisie du groupe à la simplicité, au naturel et à la gentillesse de Boule de Suif. L’hypocrisie se double toutefois ici d’une violence verbale et morale au service de leur machiavélisme. Ces gens sont prêts à tout pour satisfaire leurs besoins et assurer leur situation personnelle, leur égoïsme, même au prix du sacrifice de l’héroïne qu’ils seront incapables de remercier.

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