ntroduction :

Le XVII°, siècle d’or du théâtre français, renoue avec le théâtre antique et plus particulièrement la tragédie, genre noble par excellence. Les dramaturges se tournent vers des sujets historiques ou mythologiques comme Rotrou qui offre au public une réécriture d’Antigone en 1639.

Contrairement à ses prédécesseurs, il consacre les premiers actes à la lutte fratricide entre Etéocle et Polynice. La confrontation entre Antigone et Ismène autour de la question de la dépouille de Polynice n’intervient qu’au 3ème acte.

Problématique :

Il s’agira de comprendre comment cette scène conflictuelle met en scène le portrait de l’héroïne tragique.

Plan :

I – Une persuasion impossible

II – Le portrait d’une héroïne tragique

I – Une persuasion impossible :

Dans cet extrait, Antigone semble avoir le dessus ainsi qu’en témoignent la longueur de ses répliques et la répartition de la parole. Elle a pour ambition de persuader sa sœur de l’aider dans sa résistance à Créon (et son ordonnance, soit sa loi).

A – Une scène de persuasion :

Le v 5 donne le ton « Or il est temps, ma sœur, de montrer qui nous sommes »

L’apostrophe « ma sœur » mis en relief par la coupe à l’hémistiche, est une façon d’impliquer Ismène. On retrouve ce procédé à plusieurs reprises (v 20), ce qui suggère l’insistance d’Antigone, d’autant plus que l’apostrophe est chaque fois soulignée par sa présence sous l’accent.

Antigone recourt également au début de la scène au pronom pers 1ère pers pluriel NOUS « C’est à nous qu’elle parle » qui tend à inclure Ismène dans sa révolte. L’approbation d’Ismène lui semble une évidence puisqu’elles sont du même sang.

Le parallélisme de construction et l’anaphore du pronom NOUS au v 2 témoignent de la façon dont elle exhorte sa sœur : « C’est à nous qu’elle parle, à nous qu’elle s’adresse ».

Pour s’assurer de l’adhésion d’Ismène, dont elle ne doute pas, elle met en avant la famille, la loi du sang : on rencontre le terme au v7 : le sang = la famille. Cette famille est également suggérée par la métaphore filée de l’arbre fruitier qui évoque le lignage : v3 « La racine arrachée, et les arbres détruits »/ v 4 « les fruits ».

Mais Antigone ne peut que constater que sa sœur ne partage pas son point de vue et n’aspire pas à la suivre aveuglément. Elles se désolidarisent progressivement ainsi que le souligne le passage au pronom VOUS v35 « Demeurez donc ici, Ismène, et sauvez vous la vie ». Sa dernière tirade est ainsi teintée de condescendance. Le VOUS est une marque de mépris. Le v 37 est une antiphrase.

Outre la loi du sang, Antigone s’appuie sur les arguments suivants : le courage et leur condition de princesses qui les contraint à des actes nobles : « V8 « Ne nous permettent pas une lâche action ».

Une scène conflictuelle :

Pour traduire le conflit Rotrou recourt progressivement à la stichomythie.

Il s’appuie également sur la reprise de termes d’une réplique à l’autre :

Ex v 27/28 « Pour un acte si juste, avoir le cœur si bas »/ « L’acte est juste, il est vrai, mais Créon ne l’est pas »

V 31/ 32 : « Le dessein sans effet, est aussi sans mérite »/ « Mais le dessein suffit, si l’effet ne profite ».

Il s’agit de souligner par ce procédé comment chacune tente de contredire systématiquement l’argument avancé par l’autre.

La tension est également suggérée par la ponctuation expressive : exclamatives et fausses interrogatives à valeur exclamative comme au v 17, 18 ou 21 « Quoi, vous défendez-vous d’un si pieux ouvrage ? ».

On pressent dès cette réplique une certaine indignation d’Antigone.

Chacune, et surtout Antigone, recourt par ailleurs à des répliques qui ressemblent à des maximes, qui se présentent comme des vérités toutes faites qu’on assène et qu’on tente d’imposer à l’autre. On note en effet la présence du présent gnomique, et des formulations brèves : un vers régulier avec souvent une coupe à l’hémistiche qui souligne la dimension péremptoire du propos.

Mais au delà du conflit entre les deux sœurs se lit bien sûr le conflit d’Antigone et de Créon. Antigone insiste sur le fait, qu’avec cette interdiction, Créon cherche avant tout à nuire à leur famille : « veut encore exterminer les fruits ». Une expression comme « montrer qui nous sommes » opère comme une invitation à la résistance.

Antigone dénonce le pouvoir de Créon en recourant à une périphrase comme « Le cruel » qui trouve un écho dans le terme « inhumain ». Elle emploie également des termes dépréciatifs comme « la tyrannie ».

Le v 18 « Acquittons nous, au moins, selon notre pouvoir » suggère combien Antigone entend opposer sa force à celle de Créon.

La rencontre à la rime des termes « détruits »/ « fruits » (avec l’assonance en i qui traduit un cri du cœur) exhibe la dénonciation de cette politique de Créon tandis que l’allitération en R v 3 et 4 donne à entendre la violence faite à la famille d’Antigone. Par ailleurs les termes arrachés et détruits sont mis en relief sous les accents, comme s’il s’agissait pour la jeune fille de marquer les esprits avec ces 2 images. On peut également noter à ce propos la répétition en fin de vers du terme « nuisible » v 25/26.

Ismène elle-même signale que Créon est inhumain.

L’allitération en S des premiers vers suggère la perfidie du roi ainsi que le persiflage, la colère d’Antigone.

Mais cet échange conflictuel, par les contrastes entre les sœurs qu’il met en scène, permet au public de découvrir qui est Antigone.

II – Le portrait d’Antigone :

Nous avons ici un portrait en action, ou plus précisément un portrait en paroles.

C’est avant tout une jeune femme déterminée :

– les alexandrins et les nombreuses coupes régulières à l’hémistiche soulignent sa volonté.

– Le recours aux maximes est un signe de sa détermination

– Il en va de même pour les verbes signifiant la volonté : v 9 « La vertu doit ici forcer la tyrannie »/ « J’ai voulu »

– On peut noter également les injonctives comme aux v 5/ 19 ou 35 « Acquittons-nous »

Elle ne craint pas la mort et minimise cette issue possible avec la formule restrictive « ne … que » au v 12 « Il ne peut, après tout, qu’arriver une mort ». C’est une véritable héroïne tragique : elle sait qu’elle peut mourir mais ne recule pas et évoque « ce triste devoir ». Elle n’agit pas en son seul nom, mais au nom de l’honneur collectif de sa famille.

C’est une révoltée qui veut exercer sa liberté « Nous laissât le lieu libre ».

C’est aussi une jeune femme fière : « montrer qui nous sommes », qui ressent de la colère : une colère traduite par l’allitération en K dans les premiers vers.

Sa tirade et la régularité des vers indiquent que l’héroïne est en pleine possession de ses moyens. Elle recourt en effet à un discours construit et argumenté ainsi qu’en témoignent les connecteurs logiques comme OR au v 5 puis MAIS et ENFIN.

Elle s’oppose en tous points à sa sœur qu’elle voit comme une peureuse : v 38 « Que vous avez raison de redouter la mort ». L’interjection « Quoi » au v21 fait résonner leur différend. Antigone est une héroïne parce qu’elle conserve un espoir, tandis que l’espérance fait défaut à Ismène qui se présente comme résignée. Pour Ismène cet acte de résistance est vain ainsi qu’en témoigne le champ lexical de l’inutilité : inutile/ impuissance/ point d’effet/ faiblesse/ vains.

B – Ses motivations :

Antigone, en héroïne tragique, avance des motivations nobles :

– la loi du sang et l’honneur de sa famille. On comprend qu’elle veut être digne de son sang et de son rang : « condition ».

– c’est un acte religieux : elle le présente comme vertueux, juste, en accord avec les dieux : « la vertu » v 9/ « si pieux ouvrage » v 21 ou v 27 « Pour un acte si juste ». Elle se place quasiment sous la protection des dieux au v 6 « Et qui peut plus sur nous, ou des dieux, ou des hommes ».

– Elle veut agir en héroïne tragique tandis qu’Ismène apparaît comme une anti héroïne. Du côté d’Antigone se trouve le cœur au sens de courage/ du côté d’Ismène, la raison. Ismène est en effet un être raisonnable qui mesure la portée d’un tel acte et qui tente d’évaluer ses chance de réussir. Elle demeure donc du côté de l’impuissance face à la force et à la loi de Créon.

– Mais Antigone se laisse, selon elle, beaucoup trop guidée par le cœur (l’affectif) qui entre ainsi en opposition avec sa raison. Ismène tente de lui signifier qu’elle agit par impulsion ; elle évoque sa précipitation et un certain manque de discernement en parlant de « la promptitude ». Là réside effectivement l’enfermement tragique du personnage.

Conclusion :

Cette scène de persuasion échoue et devient conflictuelle puisque les deux sœurs n’envisagent pas l’ordonnance de Créon de la même façon. Leur attitude en tous points contrastée laisse transparaitre des différences de caractère fondamentales. Le dramaturge use de ce procédé pour brosser le portrait de son héroïne tragique qui veut se montrer grande et digne mais qui reste menacée par le péché d’hybris.

Publicités