Etude du sonnet « A une passante », recueil des Fleurs du Mal, 1860-61, Charles Baudelaire

Objectifs :

– Aborder la notion de modernité en poésie

– conforter les aptitudes analytiques/ approfondissement de la méthode de la lecture analytique.

– Histoire littéraire : le symbolisme

A – Présentation de l’auteur :

Charles Baudelaire (1821-1867) est l’un des poètes français du XIX° les plus célèbres. Il rompt avec l’esthétique classique et offre à la modernité une place de choix dans sa poésie (tant du point de vue des thèmes abordés que des bouleversements dans l’écriture poétique). C’est l’un des premiers à vouloir libérer l’art de toute considération morale ou éthique. Il participe donc au renouvellement des thèmes poétique (cf. le poème « Une charogne »). Très jeune il mène une vie en marge des valeurs bourgeoises dans lesquelles il a grandi. Après le baccalauréat on l’envoie donc en voyage dans l’espoir que cela le ramène dans le droit chemin. Il mènera pourtant une vie fort dissolue à son retour à Paris.

Il se consacre alors à l’écriture et travaille comme journaliste. Il rédige notamment des critiques d’art.

1857 : 1ère parution du recueil Les Fleurs du Mal : procès pour « offense à la morale religieuse » et pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ».

1861 : nouvelle édition augmentée de 32 nouveaux poèmes, mais allégée des textes interdits.

1869 : publication posthume du recueil Le Spleen de Paris.

B – Lecture analytique :

Introduction :

La poésie accorde souvent à la femme le statut de muse. Objet de l’amour ou de l’admiration du poète, elle se fait alors source d’inspiration : de sa vue ou de sa pensée, naît le poème. Ainsi, le sonnet intitulé « A une passante », publié dans le recueil des Fleurs du Mal en 1861 par Charles Baudelaire, naît-il d’une rencontre aussi inattendue que violente avec une inconnue mystérieuse, une rencontre idéale qui plonge cependant rapidement le poète dans un nouvel état de spleen. On peut ainsi lire ce sonnet comme une version moderne de l’innamoramento.

Problématique :

Il s’agira donc d’analyser comment la lyrique amoureuse renouvelée par la modernité relève d’une esthétique du choc.

Plan :

I – Le choc de la rencontre

II – Une femme de choc ou la vision paroxystique du poète

III – Une rencontre vouée à l’échec

I – le choc de la rencontre :

Cette rencontre propose une vision moderne de l’innamoramento. La modernité est d’abord liée au cadre et aux circonstances de cette rencontre. Le poème se situe en effet dans la section « Tableaux parisiens » du recueil qui évoque la ville de paris dans son actualité et sa dimension moderne.

1 – le cadre :

La rencontre se déroule dans un univers urbain:

– termes relevant du champ lexical de la rue : « la rue » + le titre « A une passante » qui désigne une inconnue croisée dans la rue

– c’est un lieu extérieur dénué de toute intimité

Cet univers, présenté à travers le regard du poète, apparaît inhospitalier

– ce dont témoigne l’adjectif « assourdissante »

– on note également l’animalisation de cette rue dans la proposition « autour de moi hurlait »

– le groupe prépositionnel « autour de moi » suggère un poète cerné, malmené

– on peut parler d’agression sonore ; impression de vacarme : ceci est traduit notamment par l’allitération en [s] du v 1 qui mime cette agression sonore. Même chose pour l’allitération en [R] qui traduit l’agression : « La Rue assourdissante autour de moi hurlait »

Le poète que l’on imaginer éventuellement à la terrasse d’un café est comme isolé. Ceci est traduit par l’isolement par la coupe irrégulière du pronom « moi » à l’entame du v 6 ainsi que par le redoublement de la première personne « Moi, je ». De la même façon, le pronom « moi » au v 1 semble signifier une certaine marginalité, que confirme l’image de l’extravagant rencontrée au v 6.

Ces éléments renvoient à un état de mal-être : le SPLEEN baudelairien. Ceci explique que le poète semble figé alors que la jeune femme incarne au contraire, par contraste, la mobilité.

En dehors de la vision de cette femme, cette ville est assimilée à la nuit du poète (v 9), métaphore de l’état du poète.

Cet état de spleen conditionne sans doute la violence de cette rencontre.

2 – Un « coup de foudre » :

C’est en effet un coup de foudre que relate ici Baudelaire, ainsi que le signifie l’image de l’éclair au v 9.

La violence de cette rencontre aussi soudaine qu’inattendue est traduite par le v9 :

– antinomie de la lumière et de l’obscurité, renchérie par des termes qui suggèrent une certaine intensité : la nuit = obscurité totale, absolue/ l’éclair est une lumière intense, qui aveugle.

– L’adverbe « puis » signifie la successivité extrêmement rapide de ces états

– Les points de suspension suggèrent l’aveuglement, l’éblouissement du poète

– L’exclamation souligne l’intensité, la violence des sentiments

– Le terme « nuit » se trouve en outre mis en relief par la proximité de l’exclamation et par sa position à la césure (hémistiche).

– De plus l’adjectif « fugitive » indique le caractère fulgurant, éphémère de cette vision

– Le tiret isole ce 1er hémistiche et insiste sur le sentiment de vide et de néant qui succède à l’éblouissement

On perçoit en outre une violence latente grâce à tout un réseau lexical distillé au fil du texte : « hurlait » v 1/ « crispé » v 6/ « l’ouragan » v 7/ « tue » v 8.

Si cette violence infuse ainsi le sonnet c’est parce qu’elle reflète l’état du poète, toujours soumis à des sentiments extrêmes. On peut parler d’état paroxystique du poète, qui, en raison d’une hypersensibilité, ne peut vivre les choses comme le commun des mortels.

II – Une femme de choc ou la vision paroxystique du poète :

Face à cet état de spleen qui caractérise le poète en mal d’Idéal, la femme devient quête d’Idéal, muse susceptible de conduire le poète à la création poétique et au Bonheur.

1 – La beauté idéale :

Le choc produit par cette femme s’explique d’abord par sa beauté. Le poète en propose une vision méliorative :

– termes comme « longue, mince » « majestueuse » « fastueuse » : ils mettent en valeur la silhouette

– on note la beauté sculpturale de cette femme : « noble »/ « fugitive beauté » v 9 + analogie avec une œuvre d’art suggérée par la métaphore « avec sa jambe de statue » v 5

Le poète insiste également sur son élégance, notamment dans sans son déplacement.

Cette grâce est soulignée par le rythme du v 2 lui-même, consacré à l’apparition soudaine de cette femme. La multiplication de coupes qui crée un effet de cadence majeure (groupes de mots de plus en plus longs : 2-2-3-5) mime le déplacement majestueux, la démarche alerte de cette femme

De la même façon il insiste sur sa légèreté : longue, soulevant, balançant, le feston et l’ourlet. L’allitération en [L] imite cette légèreté.

En outre les gérondifs « soulevant, balançant » suggèrent une certaine vivacité, et confère à sa démarche un rythme dansant et gracieux.

Sa beauté est également signifiée par l’hypallage « main fastueuse » : il s’agit ici pour le poète de souligner le raffinement de cette femme, une idée que se trouve renchérie par la rencontre à la rime des deux adjectifs « majestueuse » et « fastueuse ».

Le terme éclair peut aussi souligner l’éclat de cette beauté.

Cette femme semble incarner une beauté idéale, paroxystique, qui ne peut que transporter le poète. Elle détone au milieu de ce lieu agressif et inhospitalier et elle cristallise tous les espoirs du poète.

2 – Une femme cependant duelle :

Cette femme porte d’abord une part de mystère :

– il s’agit d’une inconnue, l’article indéfini du titre le souligne, elle n’est désignée que par son action (elle passe). Le titre souligne son anonymat. Même chose au v 3 « Une femme »

– sa description est extérieure.

– Cette femme est donc une belle inconnue, et le poète insiste sur cet incognito avec les verbes « j’ignore » et « tu ne sais »

Toutefois il lui suppose une douleur avec l’expression « en grand deuil » renchérie par l’image « douleur majestueuse » : elle semble incarner la douleur mais elle semble aussi composer avec cette douleur (faire avec elle), comme si elle la dépassait : ce que suggère le contraste entre le vêtement de deuil et la légèreté de la démarche.

La métaphore « son œil, ciel livide » évoque aussi cette douleur.

Mais on note également qu’il insiste sur la dualité de cette femme :

– opposition entre sa légèreté et sa douleur

– antithèses du v 8 « La douceur qui fascine et le plaisir qui tue »

– l’absence de coupe dans ce vers suggère la coexistence de ces deux pouvoirs, leur exercice simultané.

– La conjonction de coordination ET souligne également cette coexistence

– A noter que cette antithèse est renchérie par le parallélisme de construction (GN + relatif+ verbe).

La femme semble destructrice sous des apparences de douceur. Cette idée est également traduite par la métaphore céleste du v7 « ciel livide ». Le terme livide peut signifier une certaine platitude, un état où rien de se passe, tandis que le mot « ouragan » connote le déchainement et la violence des éléments. Cette image suggère la passion amoureuse et sa dimension dévastatrice. Baudelaire renouvelle ainsi le motif de la passion et de l’amour dual.

Ces pouvoirs se trouvent illustrés dans le poème même par l’évocation des réactions du poète :

– au v 6 « crispé comme un extravagant » : une notation qui connote une certaine douleur. Le terme extravagant évoque même la folie

– v 10 « Dont le regard m’a fait soudainement renaître » : le verbe renaître témoigne du pouvoir salvateur, du pouvoir de vie de cette femme. Si on le relie au terme « éclair », on constate même que cette femme illumine le poète, le sort de sa nuit et de son spleen.

– Mais le terme « nuit » évoque en contrepoint la mort, un état léthargique.

On peut cependant se demander si cette femme est réellement duelle ou si ce n’est pas plutôt le poète qui connaît un état de schize, entre le spleen et son rêve, son désir d’idéal. Il semble en effet transposer l’oscillation des différents états à l’origine de son malaise sur cette rencontre et sur cette femme.

III – Un état qui voue finalement la rencontre à l’échec :

A peine évoquée cette rencontre apparaît vouée à l’échec.

1 – Une communication impossible :

– l’idée est présente dès le titre : la passante est par définition celle qui ne reste pas, avec laquelle la communication est impossible. Le terme suppose un mouvement, un déplacement et il s’oppose alors à la fixité du poète, suggérée notamment par le participe passé « crispé ».

– il suggère également une présence éphémère, qui ne peut pas s’inscrire dans la durée. La vue de cette femme tient du mirage.

– Cette idée se trouve reprise au v 3 avec le verbe « passa ». Ce verbe est conjugué au passé simple, un temps qui indique que l’action est totalement achevée, coupée du présent

– A cela s’ajoute l’idée de la fuite contenue dans les expressions « fugitive beauté » au v9 et « tu fuis » v 13

– L’enjambement du v 9 sur le v 10 mime ce passage extrêmement rapide

En outre, à la légèreté, au deuil assumé de la femme s’oppose la douleur intensément ressentie et exprimée du poète. Ainsi qu’en témoigne la ponctuation expressive des tercets. On note en effet 5 points d’exclamation, dont 3 dans le vers 12

A cela s’ajoute les champs lexicaux de la douleur et de la folie (extravagant, fascine).

Cette folie, cette schize est perceptible finalement dans le discours qu’il tient dans les tercets. Il recourt en effet à la 2ème personne : « Ne te verrai-je », alors qu’il évoquait logiquement la passante à la 3ème personne. Il semble ainsi d’adresser à lui même.

Cette introspection coïncide avec un constat d’échec qui se traduit par une difficulté à parler. Ainsi le v 12 est-il un uniquement composé de phrases non-verbales ne comportant que des CC de temps et de lieu, comme s’il ne parvenait plus à structurer ses pensées.

2 – Le poids du spleen :

Il semble manifeste que le spleen l’emporte finalement et empêche le poète d’accéder au bonheur, à l’Idéal auquel il aspire. Il reste englué dans son mal-être qui opère comme une fatalité.

Son destin apparaît ainsi tragique :

– le climat tragique est entretenu par le deuil de la femme qui laisse planer l’idée de la mort

– par la « folie » du poète qui opère comme une mort symbolique au bonheur

– par le recours au conditionnel passé deuxième forme au v 14 « que j’eusse aimé » c’est le mode de l’irréel

Ce tragique est également souligné par le parallélisme de construction du v 14 « O toi que j’eusse aimé, ô toi qui le savais » : ce vers semble signifier qu’une communion existait mais qu’elle ne pouvait se concrétiser. Leurs destins ne peuvent pas se croiser, un peu comme si le poète était inapte au bonheur.

Cette idée est également exprimée par le chiasme du v13 « Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais », une figure qui exprime avec lucidité que leurs existences sont condamnées à rester décroisées.

Conclusion :

La modernité de ce sonnet réside dans le cadre de la rencontre, dans le bouleversement de quelques habitudes poétiques (notamment l’enjambement) mais surtout dans le renouvellement du motif de l’innamoramento. Le poète insiste en effet sur la violence des sentiments paroxystiques qu’il éprouve. Si cette rencontre fugitive illumine un instant sa nuit, il n’en éprouve qu’une frustration et une douleur plus intense lorsque la vision de la jeune femme se dissipe, cédant de nouveau la place au paysage urbain agressif. Mais si la femme ne parvient pas à le conduire à l’Idéal, la muse qu’elle incarne demeure à l’origine de cette œuvre.

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