Structure :

Ce poème est un sonnet (cf. doc annexe 2).Ici sonnet régulier (marotique) : schéma rimique = abba/abba/ pour les quatrains + distique en CC/ puis deed. Les vers sont des alexandrins. Chaque strophe correspond à une phrase.

Mouvement du poème :

On peut observer 2 mouvement articulés par la conjonction  » mais » à l’initiale du v 7.

– ce dont il s’éloigne : poésie qu’il rejette. Refus d’une poésie de l’intellect

– la poésie qu’il pratique : « j’écris à l’aventure »

On peut repérer une opposition manifeste entre le champ lexical de la « recherche » qui domine le 1er mouvement et cette expression « à l’aventure » qui semble davantage relever du hasard.

1er quatrain :

– ce quatrain est fondamentalement construit sur une anaphore (répétition d’un même mot ou d’une même tournure en tête d’une phrase, d’un vers) « Je ne veux point » : motif du refus ainsi mis en relief.

– d’autre part le pronom de la 1ère pers, mis en relief à l’initiale du vers, sous l’accent, prend un relief particulier : semble insinuer une distinction du JE.

– ce refus semble donc faire l’objet du poème, en constituer un aspect essentiel.

– le JE semble déterminé dans sa position de refus ainsi qu’en témoigne l’absence de coupe dans l’alexandrin et les allitérations en P + dentales T/D (sonder/ dessiner/ architecture)

– ainsi employé le JE en poésie interroge : se confond-il avec l’auteur ?

– champ lexical de la recherche : fouiller v 1 ; chercher v2, sonder v 3. Ces termes, renchéris par les termes « esprit » « dessiner » ou « belle architecture » évoquent une poésie recherchée, savante ( ?)

– on peut également repérer l’importance accordée au champ lexical de la nature : sein de la nature v1 ; esprit de l’univers v2 ; abîmes couverts v3 ; ciel v4. Ces éléments renvoient au cosmos, au monde extérieur par opposition au JE qui peut signifier davantage l’intimité et l’intériorité. Ainsi ce JE peut paraître infiniment petit face à l’univers évoqué, infiniment grand

– v 3 : couverts = cachés

– la conception de la poésie ici refoulée = celle d’une poésie à dimension philosophique qui vise à découvrir et à révéler les secrets de l’univers : « dessiner du ciel la belle architecture » : ce dernier vers constitue une allusion directe à l’entreprise de Ronsard dans les Hymnes, en 1555, notamment dans « Hymne du ciel » (cf. doc annexe)

2ème quatrain :

– ce second quatrain vient préciser les idées émises dans le 1er. Le v 5 fait écho au 4 : les termes « peins », « tableaux » et « peintures » rappellent le verbe « dessiner », qui peut évoquer un travail plus réfléchi, plus technique

– le GN « mes tableaux » établit, en outre, un lien entre poésie et art pictural (ut pictura poesis)

– le terme « arguments » au v6 renvoie lui au v 2 : esprit. On peut repérer à ce titre le jeu sur le polyptote cherche/ recherche assorti de la négation qui confère à la « peinture » de Du Bellay une dimension plus naturelle par opposition à « l’architecture » du v 4

– le v 1 et notamment l’expression « de si riche peinture » évoque une grandeur, une « magnificence », une ambition absente de sa poésie. Pas de recherche du grandiose.

– L’adverbe d’intensité « si », aux vers 5 et 6 tend à opposer la haute teneur de la poésie rejetée à celle pratiquée désormais par Du Bellay, plus humble. Ce procédé confère peut-être à sa poésie une dimension plus humaine.

– Le vers 7 marque l’articulation fondamentale du poème. La conjonction de coordination, mise en relief à l’initiale du vers sous l’accent, introduit, en effet, une opposition. Elle signale le passage du refus d’une certaine poésie à l’évocation de sa propre pratique

– « accidents » v7 = événements variés qui surgissent sans ordre

– « de ce lieu » : renvoie à la situation d’énonciation, au lieu du JE et donc à une certaine intimité

– v8 : premier vers du poème comportant des coupes : coupe classique à l’hémistiche + coupe supplémentaire au cœur du 1er hémistiche (3/3/6). A cela s’ajoute la symétrie de construction des deux membres de l’hémistiche « soit…, soit » qui crée un balancement mais aussi un écho sonore soulignant l’opposition du couple d’antonymes : bien/ mal : il s’agit d’évoquer tout ce qui peut arriver de positif ou de négatif dans une existence.

– Ce v8, par sa composition et son rythme suggère cependant une certaine régularité, régularité avec laquelle il s’adonne à cette écriture. Il s’agit d’une pratique qui peut sembler presque quotidienne.

– « j’écris à l’aventure » (rapprochement avec Montaigne qui aspire à écrire à sa fantaisie) : travailler sur les connotations du terme aventure. On peut supposer que son écriture est motivée par les hasards de la vie mais le terme suggère également une sorte de liberté. Il tend vers une poésie plus libre parce qu’elle est plus personnelle. Cette touche personnelle peut du reste être traduite par l’allitération en sifflantes qui domine ce quatrain et suggère le « secret », l’intimité.

– Donc dans ce second quatrain, Du Bellay pose le principe essentiel de sa pratique poétique, que les tercets vont venir préciser.

– Les rimes résument cette conception : peinture/ aventure ; vers/ divers : il s’agit de dire, de peindre l’aventure personnelle que constitue son aventure en des vers divers (divers pouvant ici signifier qu’ils se singularisent).

1er tercet :

– il reprend et explicite l’idée précédente. On peut donc constater la PROGRESSION qui structure le texte.

– on repère v9/ 10 les antonymes « je me plains »/ « je me ris » qui font écho au bien/ mal du 2nd quatrain et renvoient aux aléas de l’existence

– l ‘anaphore « Je me » assortie du champ lexical des sentiments ( me plains ; regret ; ris, mon cœur) suggère une poésie lyrique : le registre lyrique remonte à l’Antiquité et évoque la lyre, instrument à cordes utilisé par Apollon et Orphée, figures symboliques de la beauté, de la musique et de la poésie. Il exprime généralement des sentiments personnels dans un souci de musicalité. Les procédés caractéristiques du lyrisme = marques de la 1ère personne, interjections et interrogations rhétoriques, figures d’insistance comme l’anaphore, l’hyperbole, la gradation, ainsi que le recours à l’apostrophe et à l’impératif.

– Le champ lexical des sentiments se trouve entremêlé avec celui de l’écriture : mes vers/ secrétaires, je leur dis : l’acte poétique se trouve ainsi profondément lié aux émotions du poète. Ceci est renchéri par l’analogie : vers / secrétaires au v13.

– Ce lien se trouve renforcé également par les prépositions « à » au v9 et « avec » au v10 qui tendent à signifier que le poète ne fait qu’un avec sa poésie.

– La thématique du secret introduit, en outre, une intimité, une intériorité profonde. Il est intéressant de noter à ce propos que le terme « secret » se fait entendre de nouveau dans le terme « secrétaires » : l’écho sonore du polyptote témoigne de la façon dont la poésie est pour du Bellay un prolongement de ses secrets, de ses pensées intimes, de son intériorité.

– A noter que l’allitération en S évoqué précédemment perdure et donne cette intimité à entendre

2nd tercet :

– « Aussi » indique la suite du développement mais en même temps annonce une conséquence. Cette conception de l’acte poétique influe sur le style.

– Les verbes « peigner » et « friser » par leur rapport avec « la beauté » constituent une métaphore du travail d’expression, du style : refus d’une pratique ornementale qui risquerait de dénaturer les sentiments exprimés

– Il convient de remarquer que cette métaphore ne relève pas du trope « savant », mais ancre plutôt l’analogie dans le domaine du concret puisque ces deux verbes désignent des actes quotidiens.

– Ces verbes trouvent un prolongement dans le verbe « déguiser ». Il s’agit pour Du Bellay de refuser des ornements qui modifieraient, dénatureraient la sincérité et la vérité des sentiments, qui pourraient alors s’avérer grimaçants.

– Les sonorités donnent à entendre cette opposition entre une poésie intime et vraie et une poésie qui relèverait plus de la mise en scène du sentiment : le son [Z] des verbes « friser » et « déguiser », qui contraste avec la douceur de l’allitération en [s], suggère cette dissonance

– « de plus braves noms » : pas de recherche de vers éclatants, fameux

– « papiers journaux ou bien de commentaires » : sont des termes de sens voisin : désignent des notes précises prises pour soi, au jour le jour, pas forcément destinées à être publiées. Ils font aux termes « secrets » et « secrétaires » qu’ils précisent.

Conclusion :

Ce sonnet = poème liminaire du recueil Les Regrets (1559) dans lequel il exprime bien des déceptions. On peut donc évoquer une poésie d’une registre élégiaque : proche du registre lyrique en ce qu’il exprime des sentiments, mais qui se caractérise parce qu’il s’agit de déplorer et de regretter (à l’origine elegia = chant funèbre). Il exprime des sentiments mélancoliques ou nostalgiques idéalisant le passé. On peut le concevoir comme un lyrisme plaintif.

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