Corrigé du commentaire littéraire sur la nouvelle de Didier Daeninckx, 1994

Attention aucun des termes en caractères gras dans ce corrigé ne devrait figurer dans un devoir. Ils sont là uniquement pour vous permettre de repèrer les différentes étapes de ce type de devoir.
Introduction :
(Amorcer) Depuis les origines de l’humanité le racisme a souvent écrit l’Histoire mais il constitue aussi le sujet privilégié de bien des histoires, songeons par exemple à la nouvelle de Maupassant, « Boitelle », ou aux romans de la négritude. (Situer le texte) La nouvelle de Didier Daeninckx, intitulée « Le Reflet » et publiée en 1994 dans le recueil Main courante, apporte un regard original et humoristique sur cette question. (Présenter le texte) Il s’agit, en effet, pour son auteur de dénoncer ce fléau dans un court récit, proche de l’apologue, mettant en scène un vieillard aveugle et foncièrement raciste.
Problématique :

Il s’agira de démontrer comment cette nouvelle, qui repose sur le portrait en action d’un individu odieux, permet la dramatisation et la dénonciation du racisme qui atteint ici un paroxysme ridicule.
Annonce du plan :

Nous analyserons initialement le portrait de ce personnage haineux puis étudierons la visée satirique et moralisatrice de cette nouvelle.
Développement
Introduction du premier axe : La nouvelle s’organise autour du personnage doublement dominant du vieil aveugle, personnage central du récit, mais aussi véritable tyran en sa demeure.
Sous axe 1 : un personnage violent : Cet individu se caractérise d’abord par son agressivité ainsi qu’en témoigne les nombreux termes relevant du champ lexical de la violence comme « gueuler », « agonir », « führer », « serrant les dents » ou encore « hurler » et « air terrible ». Il s’illustre d’emblée par sa violence verbale ainsi que le signifie la gradation « gueuler, éructer, agonir » qui suggère une agressivité sans cesse grandissante. L’adverbe de temps « toujours », renchéri par l’imparfait itératif en souligne, en outre, la fréquence. Une expression comme « ça fusait » laisse à entendre que les échanges verbaux agressifs jaillissent fréquemment et en grand nombre. Le verbe « gueuler », qui relève du niveau de langue familier, permet une animalisation du personnage et suggère une certaine « sauvagerie » du vieillard que viennent confirmer des expressions vulgaires comme « Foutez-le dehors ». Cette violence verbale, donnée à entendre dans les allitérations en [R] et en [g] qui disent toute l’agressivité de l’aveugle, est rendue plus manifeste par le recours au discours direct des lignes 10 à 12. Ce court passage de dialogue, incluant des expressions haineuses comme « Enfants de pute » et des exclamations virulentes, en constitue, en effet, une illustration en actes et en paroles. La ponctuation, enfin, par le biais des points de suspension à la ligne 12, témoigne de la façon dont le vieillard coupe violemment la parole de l’autre et la lui confisque en l’empêchant de répondre.
A cette violence verbale, s’adjoint une violence physique, notamment à travers deux gestes symboliques : les mains plaquées sur le visage pour évaluer le physique des candidats à un poste lors des entretiens d’embauche, et la façon dont il scotche un billet pour réduire un éventuel noir au silence. Mais cette scène d’embauche démontre aussi toute la violence morale du personnage qui tient au thème même de la nouvelle : le racisme. Toutefois, il se montre pareillement odieux avec ses employés, même triés sur le volet, ainsi qu’en témoignent les termes « asticoter » ou « persécutions ». Le vieil aveugle semble, en effet, prendre un malin plaisir à ennuyer, à harceler même son entourage. Ainsi sa violence appelle celle des autres, contrainte elle de demeurer hypocrite, comme le suggère l’antithèse « Apprendre à sourire dans le vide en serrant les dents » ou encore l’opposition entre la préposition « devant » et le groupe « dès la porte franchie » qui indique combien « ses gens » ont besoin de se défouler et de se décharger de toute l’agressivité ainsi accumulée. Il se dégage d ce château une atmosphère extrêmement tendue et pesante.
Sous axe 2 : un personnage tyrannique : L’analyse des relations entretenues par les différents protagonistes de l’histoire fait apparaître, en effet, que ce vieillard se comporte comme un dictateur ainsi que le signifie le terme « führer qui constitue une allusion directe à Hitler, célèbre pour ses talents de fasciste. Par ailleurs le motif du château dans lequel on vit « en complète autarcie » n’est pas sans rappeler le moyen âge et la position du seigneur face à ses vassaux. Le vieillard y règne en maître ainsi que le suggère le terme « allégeance ». Il traite ses employés comme des esclaves ce que souligne le recours au déterminant possessif « ses » dans le groupe nominal « ses gens », qui réduit les domestiques à de simples possessions dont il peut user selon son bon vouloir. De la même façon, dans le groupe verbal « lui devaient », le pronom personnel en position de COI témoigne de ce que le vieillard se prend pour l’unique centre d’intérêt de son entourage dont le verbe devoir souligne les nombreuses obligations. La vie des autres doit tourner autour de la sienne. L’image de « l’état d’urgence » indique d’ailleurs que même le médecin est asservi. L’aveugle organise son existence au détriment de celle des autres, ce que confirme la mention du médecin contraint d’avaler du « Valium » et du « Témesta » pour tenir. Cette tyrannie s’exerce verbalement, dans le ton systématiquement autoritaire que traduisent des phrases injonctives comme « virez-moi ça ». Il semble que sous couverts de richesses, cet odieux individu s’octroie tous les droits. Le recours au champ lexical du luxe avec des termes comme « château », « surpayés » ainsi que la mention des « grands frais » pour faire venir à domicile la « sommité » médicale ainsi que le « bloc opératoire » font de ce vieillard un homme riche. Il s’offre même le luxe quotidien, à la manière de Louis XIV, de faire venir des « cantatrices » et d’organiser des spectacles en son château.
Sous axe 3 : un individu foncièrement raciste : Toutefois ce besoin d’autarcie et cette tyrannie ont pour fondement le racisme du personnage. Ce dernier est animé d’une profonde haine du noir. Il convient de noter à ce titre la répétition du terme « noir », employé à 3 reprises. Ce mot s’oppose à l’adjectif « blanches » mentionné à la ligne 19 ainsi qu’au groupe nominal « des enquêteurs aryens » qui renvoie au motif de l’épuration ethnique sous Hitler et au génocide juif. L’obsession du blanc est telle que l’on peut parler de racisme exacerbé chez ce vieillard, prêt à demeurer aveugle plutôt que de devoir une éventuelle guérison à un Noir. La scène de l’entretien d’embauche est particulièrement significative de ce comportement dans la mesure où elle réfère au maquignon du marché aux bestiaux lorsque l’aveugle plaque ses mains pour tâter le visage du candidat. Plus encore évoque-t-elle le marché aux esclaves. Elle permet, à travers la mention des stéréotypes physiques du Noir, comme l’épatement du nez ou le crépu des cheveux, de constater combien son racisme repose sur des préjugés. Mais force est aussi de constater qu’il se fonde sur la peur, ce qui est rendu manifeste à la fin de la nouvelle par le « cri » et la reprise de l’adjectif « terrible auquel fait écho le terme « terrorisé ». Son angoisse du Noir est telle qu’il lui dénie même toute humanité ainsi que le prouve le pronom démonstratif « ça » dans l’injonction « Virez-moi ça ». Ce pronom uniquement employé pour les objets d’ordinaire, constitue ici une déshumanisation implicite de l’homme de couleur.
Conclusion partielle de l’axe I : Avec ce personnage, nous rencontrons donc le comble du racisme puisqu’il s’agit d’un Noir qui s’ignore. L’auteur brosse donc un portrait paroxystique du racisme à travers cet individu particulièrement odieux et violent qui suscite la haine de son entourage. Mais il invite également le lecteur à une réflexion morale.
Axe II : introduction : Cette nouvelle comporte, en effet, une visée satirique et argumentative incontestable.
Sous axe 1 : la satire : L’auteur appuie son portrait sur des effets de réels comme les passages dialogués mais il pousse également ce portrait à son comble. Il offre ainsi au lecteur la vision d’un personnage-type, un racisme incarné qui s’illustre dans un certain nombre de micro-scènes comme celle du recrutement. Les principales caractéristiques du vieillard se trouvent grossies, outrées et l’on peut parler à ce titre de véritable caricature. Le personnage n’a plus aucune retenue. Cet art du grossissement transparaît dans le recours à plusieurs gradations, procédé d’exagération par excellence. Nous pouvons noter celle qui ouvre la nouvelle «de gueuler, d’éructer, d’agonir », mais nous en rencontrons plusieurs dans les passages consacrés aux réactions de son entourage. Ainsi « le porc, l’ordure, le führer » témoigne de la haine des domestiques et contribue à déshumaniser le vieil homme, tandis que « les salamalecs, le miel, le cirage » qui signifie toute l’hypocrisie du personnel, suggère parallèlement la tyrannie du maître. Sa tyrannie est également traduite par la mention des « yeux morts ». L’expression désigne évidemment son handicap, dévoilé progressivement au lecteur, mais ils peuvent également témoigner de son inhumanité puisque cet homme sans cœur semble « mort aux autres ». Mais plus encore ces yeux morts sont le signe de son aveuglement moral. Tous le détestent sans qu’il ne puisse les voir, tous constatent l’absurdité de sa haine envers les noirs alors qu’il appartient lui-même à cette catégorie d’homme, ce qui fait de lui un pantin violent mais ridicule. Il est alors légitime de s’interroger sur les véritables motivations du médecin qui ne semble pas agir par pure philanthropie mais plutôt par vengeance. S’il l’incite ainsi à se faire opérer c’est sans doute parce qu’il aspire fortement à ouvrir les yeux de ce grand malade. Ceci ménage la chute, qui n’est pas sans reprendre le principe comique de l’arroseur arrosé. La satire culmine en effet dans cette découverte du personnage de sa propre négritude.
Sous axe 2 : la visée argumentative : Ainsi le récit et ce portrait en action particulièrement satirique visent à illustrer la dénonciation du racisme et confèrent donc à la nouvelle une dimension éminemment argumentative. L’auteur choisit judicieusement de mettre en scène un personnage-type qui opère à la fois comme sujet et comme objet de ce vice afin de mieux souligner l’absurdité d’une telle attitude. Ce stratagème n’est rendu possible que parce que cet individu présente tout de même la particularité de souffrir de cécité. Mais l’auteur joue également sur l’alternance des points de vue pour souligner la cruauté et l’inhumanité du racisme. Il alterne notamment la focalisation zéro et la focalisation interne pour permettre au lecteur de voir la scène de l’extérieur dans sa globalité, mais aussi de pénétrer tour à tour les pensées de l’aveugle et celles de ses victimes. Il lui devient alors plus aisé de percevoir les émotions et les sentiments de chacun, et plus particulièrement du narrateur qui appartient sans doute au personnel du château ainsi qu’en témoigne le recours au pronom personnel indéfini « ON ». Ce procédé faut donc de la narration un témoignage dont la valeur et la portée sont accrues par la mise en scène orchestrée par le nouvelliste. Ce dernier donne vie à ce défaut et le rend ainsi plus choquant. Il suscite davantage l’émotion du lecteur, tant dans la haine que dans le rire et la moquerie puisque le récit fait rire aux dépens du vieil aveugle. On peut à ce titre évoquer une dimension cathartique du récit : en permettant de vivre ce vice et ses conséquences de l’intérieur par le processus d’identification, il vise à lui ôter toute envie de se comporter pareillement.
La chute ménage alors comme un comble du racisme. Elle surprend le lecteur, l’amuse, mais elle opère également comme une morale ce qui apparente cette nouvelle à un apologue, soit l’exposé d’une pensée morale sous la forme d’un récit éventuellement allégorique.
Ainsi que le titre « le reflet » l’indique, la nouvelle veut donner à voir un défaut humain pour le combattre. Le motif du miroir joue alors un rôle de première importance et constitue une invention narrative de choix. Selon un procédé proche de la mise en abyme, le médecin opère comme un double de l’auteur dans la mesure où tous deux ménagent le suspens et orchestrent le dévoilement progressif de l’absurdité de la situation. Le chirurgien retire les pansements devant la glace au moment précis où l’auteur énonce sa chute, tous deux confrontent donc conjointement le vieil aveugle à sa bêtise mais aussi à sa haine.
Conclusion :
Bilan : À l’image du fléau que constitue le racisme, ce vieil aveugle constitue un véritable poison pour son entourage qui use alors de la guérison de son handicap comme d’un antidote. Il s’agit véritablement pour les proches de lui ouvrir les yeux sur son comportement tout aussi inhumain qu’inacceptable. Réponse à la problématique : Ainsi cette nouvelle, qui comporte une dimension humoristique parce qu’elle nous offre le spectacle ridicule d’un raciste victime de sa propre haine, invite-t-elle le lecteur à méditer sur une telle attitude et à se corriger éventuellement. Ouverture Il s’agit donc pour le récit, tout comme le théâtre de Molière, de recourir à la fameuse formule du « castigat ridendo mores » : faire rire en corrigeant les mœurs

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