Commentaire de « L’Albatros » de Charles Baudelaire

Intro : Comme toute œuvre d’art, la poésie peut avoir une dimension spéculaire et s’interroger sur ces modes de création, sur ses fonctions et sur celles du poète. Charles Baudelaire, précurseur du symbolisme, nous propose ainsi dans « L’Albatros », publié en 1861 dans la réédition des Fleurs du mal, le portrait original d’un poète-albatros, prototype du poète maudit qui hantera la poésie de la fin du XIX°. Il s’agira donc d’analyser comment Baudelaire s’appuie sur cette analogie avec l’oiseau pour évoquer la double condition douloureuse du poète. Nous analyserons initialement la mise en œuvre de ces jeux de correspondances entre le poète et l’animal, puis nous nous intéresserons à la signification de ce portrait symbolique.

I – Une analogie surprenante :

Le poème se présente d’abord comme une marine (tableau représentant une scène liée à la mer) qui va s’avérer être un trompe-l’œil.

A – Une marine : Le poème s’ouvre sur la narration d’une scène maritime ainsi qu’en témoignent les termes appartenant au champ lexical de la mer et de la navigation (oiseaux des mers/ le navire/ la tempête/ hommes d’équipage). La description du cadre est orchestrée par une opposition entre le ciel et la mer (ou la terre). Au monde terrestre des hommes d’équipage, restreint e trivial s’oppose l’univers céleste. Ce mon de terrestre est violent ainsi que le suggère l’allitération en gutturales [G et K] : « L’un agace son bec avec un brûle-gueule ». L’équipage se montre violent envers l’albatros. Le verbe « prend » connote une violence physique, une capture, tandis que les « huées » évoquent une violence morale. L’oiseau est le bouc émissaire, le souffre-douleur de ces hommes, ce que traduit le registre pathétique qui souligne l’enfer vécu par l’albatros. Sa situation est d’autant plus attristante qu’elle est fréquente ainsi que l’indiquent l’adverbe « souvent » au V1 et le présent itératif.

L’oiseau, lorsqu’il est évoqué en vol, apparaît au contraire majestueux. Les termes alors employés pour le qualifier sont mélioratifs : il n’est plus « honteux » ni « comique et laid » . Il est présenté en symbiose avec le ciel, monde de la grandeur et de l’harmonie, ce que signifient les périphrases « vaste oiseau des mers », « rois de l’azur » « voyageur ailé » ou encore « prince des nuées ». Cette harmonie est aussi donnée à entendre par les allitérations en [L] et en [S] qui suggèrent la fluidité de son vol et son aisance.

B – Un trompe l’œil : Il ne faut cependant pas se fier à cette vision première. On assiste en effet, à travers cette narration, à un dévoilement progressif du sens puisque la strophe 4 offre la clé du poème et invite le lecteur à une relecture. Le vers 13, et plus précisément la comparaison « Le Poète est semblable au prince », permet de comprendre que Baudelaire a mis en œuvre un système analogique pour brosser à travers l’image de l’albatros, le portrait du poète. On constate qu’il établit tout un jeu de correspondances entre l’homme et l’animal : personnification de l’albatros avec des expressions comme « indolents compagnons de voyage » ou encore les métaphores du roi et du prince. Mais il animalise aussi le poète, implicitement. L’expression « voyageur ailé » permet une fusion de l’homme et de l’oiseau. Le motif de l’aile permet cette identification et les ailes semblent donc renvoyer aux dons du poète qui en font un « exilé » parmi les hommes. Comme l’albatros, le poète est un être supérieur mais inadapté au monde terrestre, ce que traduisent les motifs de la maladresse et de l’infirmité (la claudication : il boîte). On peut noter que l’allitération en dentales [T et D] cherche à imiter cette infirmité.

Force est donc de constater que Baudelaire s’inspire de la tradition du bestiaire en vogue au Moyen âge. Il s’agissait de textes consacrés à des animaux dont certains traits physiques ou comportementaux rappelaient les hommes et pouvaient avoir une signification allégorique.

II – Du symbole à la signification allégorique du poème :

Nous avons donc démontré que l’albatros opère comme un symbole du poète, ce qui n’étonne guère chez un précurseur du symbolisme comme Baudelaire. La supériorité du poète, pour lui, s’explique par sa capacité à comprendre les choses au delà des signes (cf. Mythe de la caverne de Platon). Cette capacité est signifiée ici par l’image des ailes.

A – Le portrait-type du poète maudit

Il s’agit pour Baudelaire, non de narrer une simple anecdote maritime, mais de définir la condition du poète en général : ce qu’atteste le recours au présent gnomique dans la strophe 4 et le GN « Le Poète » avec l’article défini générique et la majuscule au mot poète qui lui confère une valeur générique tout en le magnifiant. Ce poète est victime d’une double condition. Il a reçu certes le don supérieur de poésie, mais cela lui vaut d’être maudit, ce que traduit l’attitude violente et railleuse des homme d’équipage. Cette figure de malédiction s’oppose au poète élu de Dieu de Hugo et rappelé l’ange déchu, Lucifer (celui qui porte la, lumière au sens étymologique), que Dieu a exilé sur terre. L’image christique hugolienne cède la place à une image plus satanique, même si l’oiseau connaît un véritable calvaire sur le navire. La chute est traduite par le glissement de l’image du prince en plein vol à celle d’un animal dominé et malmené. Ce renversement de situation est signifié par des antithèses comme roi/ maladroit et honteux ou encore Beau/ comique et laid. L’infirmité qui en résulte est renchérie par l’allitération en [K] qui suggère une certaine cacophonie, un chaos. La chute est également dramatisée (rendue vivante) par la soudaineté de cette métamorphose indiquée au v 5 par l’adverbe « à peine » et par l’opposition entre la longue phrase ample et harmonieuse qui constitue la strophe 1 et le rythme plus haché de la strophe 3. Cette dernière est en effet composée de 3 phrases courtes et exclamatives visant à exprimer la souffrance de l’albatros.

B – Une parabole poétique : On peut ainsi considérer ce poème comme une parabole. La parabole est un récit allégorique utilisé dans les textes sacrés pour délivrer une leçon religieuse ou morale. On retrouve ces éléments dans le texte de Baudelaire puisque l’anecdote est au service d’une interprétation. Toutefois le poète ici ne reçoit pas la parole de Dieu mais qu’il se voit condamné à vivre sous le sceau de la damnation. De même que le poète symboliste doit chercher à déchiffrer les signes offerts par le monde qi l’entoure, le lecteur du poème doit apprendre à déchiffrer les signes, les images et les symboles du texte. Il doit comprendre les effets de déformation générés par le jeu des analogies pour atteindre le sens du poème et comprendre la dualité du poète selon Baudelaire. Doté d’un pouvoir supérieur qui fait toute sa grandeur, il demeure incompris des hommes d’équipage et reste l’objet de leur cruauté.

Conclusion : au terme de notre analyse il apparaît que ce portrait du poète est original dans la mesure où il se distingue doublement du romantisme : il réfute implicitement la définition du poète comme un élu de Dieu et il use de procédés d’écriture différents en fondant sa signification sur un jeu complexe de symboles. Il s’efforce cependant à sa manière d’éclairer le lecteur puisqu’il lui demande un effort de lecture et de déchiffrement du sens.

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