Contextualisation de la pièce

I – Présentation de l’auteur :
Victor Hugo est l’un des écrivains majeurs du XIX°. Né à Besançon le 26 février 1802 et mort à Paris le 22 mai 1885, il domine tout le siècle. On le présente comme un homme de combat. Son existence est marquée le règne de 3 rois (Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe d’Orléans), 2 empereurs (fin du règne de Napoléon 1er, puis 2nd Empire), 2 révolutions (révolution des Trois Glorieuses en 1830, puis Révolution de 1848), 2 républiques, un coup d’Etat (celui du 2 décembre 1851 mené par Napoléon III) et une guerre (1870-71 guerre franco-prussienne).
Enfant il voyage en Corse, en Italie et séjourne longuement en Espagne. Dès l’âge de 16 ans il se décide pour une carrière littéraire. A 18, il fonde Le Conservateur Littéraire, un journal ultra-royaliste. A 20 ans, il épouse Adèle Foucher, une amie d’enfance, dont il aura 5 enfants. C’est alors un jeune homme fougueux dont la devise est « chateaubriand sinon rien ! ». A partir de 1824 il mène un double combat littéraire et politique (social). Il fait figure de chef de file du mouvement romantique, et dirige le Cénacle. Il offre au public 6 recueils poétiques ainsi qu’un roman historique : Notre-Dame de Paris. IL est en outre élu à l’Académie française mais il est aussi pair de France.
De 1827 à 1843 son combat littéraire se mène avant tout au théâtre. En 1827 il publie Cromwell, un drame surtout connu pour sa Préface, manifeste contre le classicisme et véritable art poétique dans lequel Hugo propose très largement sa vision de l’art dramatique, du drame romantique. En 1830 il se livre à ce que l’on appela, non sans une certaine exagération, la bataille d’Hernani. Suivent ensuite des drames comme Le roi s’amuse en 1832, Lucrèce Borgia en 1833 ou Ruy Blas en 1838.
Après l’échec des Burgraves, en 1843, alors que sa vie privée s’avère problématique (sa fille Léopoldine meurt noyée, ses relations avec sa femme sont conflictuelles, il rencontre avec Juliette Drouet) il ne publie rien pendant une dizaine d’années et se consacre au combat politique. IL est élu député en 1848, puis il fait scandale en 1849 avec un discours prononcé sur la misère. Il choque aussi par ses propos contre la peine de mort.
Le coup d’Etat de 1851 le contraint à l’exil (il séjourne 19 ans à Jersey, puis à Guernesey) ce qui le ramène à l’écriture. Sa production est alors extraordinairement féconde : 4 recueils poétiques importants dont Les Châtiments (1853), Les Contemplations (1856) et La légende des siècles de 1859 à 1883. On compte aussi 3 romans : Les misérables (1862), Les travailleurs de la mer (1866) et L’homme qui rit (1869). Il milite cependant pour une réforme du système judiciaire, pour l’abolition de la peine de mort, contre l’esclavage en Amérique du Nord. Il offre souvent un refuge aux dissidents et déshérités en tous genres.
Refusant l’amnistie de napoléon III, il ne regagne la France qu’avec La proclamation de la République en 1870 et se fait élire comme député de gauche à Bordeaux en 1871, puis sénateur d’extrême gauche, en 1876. Il publie un roman en 1874, Quatre-vingt-treize. Il travaille aussi à la poésie et publie de nouvelles pièces : Théâtre en liberté. Il meurt en 1885 sur un dernier alexandrin : « C’est ici le combat du jour et de la nuit ». On décrète alors un deuil national : un sarcophage de 22 m de haut contenant son cercueil est placé sous l’Arc de Triomphe, entièrement drapé de noir. Il sera ensuite conduit au Panthéon.
II – Le contexte historique :
La première moitié du XIX°, encore sous le spectre de la Révolution de 1789, est une période marquée par les changements politiques et économiques (restauration en 1815/ Monarchie de Juillet entre 1830 et 1848/2nd Empire à partir de 1851). Ces nombreux changements s’accompagnent de bouleversements idéologiques et esthétiques. Une nouvelle génération d’artistes (souvent monarchistes) s’affirme comme des « Révolutionnaires » : les Romantiques. Pour Hugo le mot de Romantisme sonne comme « un mot de combat ». En 1815, période de la Restauration, deux camps s’affrontent : les nostalgiques de la révolution et du 1er Empire, qui aspirent à plus de modernité, de liberté, d’individualisme et les nostalgiques de l’Ancien Régime, de l’ordre, de la tradition qui aspirent à un retour à l’ordre politique et au classicisme. Les Romantiques appartiennent à la 1ère catégorie et c’est sur la scène du théâtre que va se livrer le combat. Comme le théâtre est un art vivant, un genre lié à l’univers social, il ne peut, en effet, qu’être affecté par les bouleversements occasionnés par la Révolution française et les guerres napoléoniennes. La littérature évolue avec la société et témoigne de cette évolution, mais la censure complique la tâche des auteurs. La tragédie classique a de moins en moins de succès tandis que Shakespeare et Schiller font salle comble. Le public évolue, les théâtres se multipliant on voit se développer un public plus populaire avide de spectacles à sensations comme le vaudeville, le mélodrame, le drame historique, les pantomimes ou les fééries. L’art dramatique est en pleine évolution : nouveaux moyens techniques, perfectionnement de l’éclairage, possibilités d’effets spéciaux grâce aux effets d’optique de Daguerre, et les comédiens recherchent un jeu plus naturel. Les salles se divisent en deux catégories : les salles de la porte Saint-Martin et celles du boulevard du Temple se consacrent aux vaudevilles et aux mélodrames tandis que le Théâtre Français (Comédie Française), celui de l’Odéon et l’Opéra sont réservés au théâtre classique, et tout particulièrement à la tragédie. Le public des premiers est plutôt populaire tandis que le second se compose davantage de l’élite. Les premiers sont des théâtres privés, non subventionnés, contrairement aux seconds. Il faut garder à l’esprit que l’on accorde une grande importance au théâtre depuis la Révolution : on y voit un outil d’éducation politique et morale.

III – Genèse et circonstances de publication de Ruy Blas :
Hugo rédige cette pièce en quelques semaines entre juillet et la première quinzaine d’août 1838 afin de la représenter, en novembre lors de l’inauguration, du Théâtre de la Renaissance qu’il a longuement appelé de ses vœux avec Alexandre Dumas. Il s’agissait pour eux de doter le drame romantique d’un lieu spécifique. Philippe d’Orléans leur donne alors satisfaction. La première se déroule donc le 8 novembre 1838 devant une salle comble. La critique est hostile mais le succès s’avère pourtant incontestable. Les doctes lui reprochent l’inconvenance sociale que représente une reine amoureuse d’un laquais.
Avec cette pièce Hugo revient au drame historico-politique en alexandrins dans lequel le grotesque occupe une place de choix. Le drame propose la peinture minutieuse d’un royauté déclinante (celle de Charles II, 1665-1700 mais aussi au-delà celle de la France, Charles X). Hugo se chargea de la mise en scène et dessina lui-même les décors.
IV- Le drame romantique : une révolution « historique » :
La nouveauté de ce théâtre apparaît d’abord dans les thèmes abordés. Le sujet historique permet au dramaturge de rendre compte du présent à travers l’évocation de moments passés, ceci afin de déjouer la censure. Les dramaturges s’intéressent alors à l’ensemble des classes sociales. ON peut alors noter un certain décentrement de l’histoire : l’intrigue ne se déroule plus forcément dans un palais, à la cour. De même le héros peut être un marginal et le peuple peut opérer comme un moteur et comme un héros du drame : ainsi Ruy Blas est un héros issu du peuple. L’occupation de la scène évolue également et la multiplicité des lieux s’impose puisqu’il s’agit de montrer la société dans sa globalité. De plus, afin de répondre à un souci de réalisme historique, le dramaturge cherche à respecter « la couleur locale ». Les costumes et les décors joueront donc un rôle très important dans les drames, ainsi qu’en témoignent les longues didascalies qui les décrivent. Mais le drame romantique s’intéresse également aux passions qu’il valorise contrairement à la tragédie classique : ainsi l’amour opère comme une valeur absolue.
Le drame romantique constitue également une révolution technique. Les règles du théâtre classiques apparaissent comme des entraves à la liberté créatrice et sont rejetées (unité de temps, et de lieu mais aussi d’action). Le drame romantique ne se réduit plus à la crise ultime. On opte ^pour des constructions en tableaux soit en « images visuelles fortes ».
On parle aussi, au sujet du drame romantique de révolution philosophique. Il veut montrer le peuple mais il accorde aussi une large place aux individualités fortes comme Salluste ou César de Bazan. Le MOI du héros est au cœur de l’œuvre, et ce héros apparaît souvent solitaire (plainte lyrique), ce qui ne l’empêche pas de vouloir agir et s’imposer au monde (Ruy Blas cherche ainsi à s’imposer à la tête de l’Espagne à l’acte II). Le héros s’oppose au monde et tente de s’imposer. C’était déjà en partie le cas dans la tragédie grecque où le héros s’opposait à la cité (ex d’Antigone) ; la différence réside cependant dans le fait que le héros romantique l’emporte finalement même dans l’échec (et la mort) puisque sa résistance se trouve valorisée. D’un point de vue psychologique, le héros est souvent un être fragile (cf. Ruy Blas acte I scène 3) et souvent duel (contradictions internes).
V – Les concurrents du drame romantique :
– le mélodrame : genre né au XVIII° qui a d’abord la forme d’un opéra ou opérette et qui connaît une importante évolution après la Révolution, dans la mesure où la part musicale diminue et où il se charge de sens. Il raconte souvent les difficultés d’un père confronté à un traitre, un méchant qui le prive de son statut en le privant généralement de sa fille. Mais un héros, redresseur de torts, lui vient en aide, punit le traitre et permet le mariage du héros et de la fille. On peut parler du récit d’une restauration, qui a pour visée d’éduquer et de moraliser le peuple. C’est un genre extrêmement codifié avec des personnages types (le traitre, le héros désintéressé et son adjuvant, le Niais, d’origine populaire, la jeune fille convoitée par le traitre et le père persécuté). C’est un genre conformiste qui respecte la règle des unités et n’a rien d’historique. Le langage est pauvre et moralisant. Le drame romantique lui empruntera certains ingrédients : le poison, les espions, les objets-symboles, les portes dérobées.
– la tragédie néo-classique : elle se situe dans la lignée du théâtre de Voltaire et se distingue par un peu d’histoire, un important sentiment moral, une construction à la Racine. Les dramaturges puisent abondamment dans les sujets romains où ils mêlent des allusions politiques plus contemporaines. Comique et tragique s’y côtoient parfois.
– les scènes historiques : il s’agit de faits historiques représentés sous forme dramatique mais sans la prétention de composer une pièce. L’enjeu est de faire de l’histoire en action. Ces scènes prennent la forme de petits textes dialogués illustrant un épisode de l’histoire de France. Les scènes sont discontinues, multiplient les personnages et les lieux et comportent des épisodes grotesques ou sanglants. Ce type de scènes annonce le drame romantique.

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