Corrigé du commentaire sur Du Bellay

Au cours du XVI°, les rois de France cherchent à affermir leur pouvoir en s’appuyant notamment sur une réorganisation et une centralisation de la cour. Le personnage du courtisan fait alors pleinement son entrée dans le monde politique et dans l’univers des Lettres. Etienne de La Boétie propose ainsi un réquisitoire contre ce « tyranneau » dans son Discours de la servitude volontaire, tandis que Joachim Du Bellay en dresse un portrait poétique extrêmement satirique dans son sonnet « Ces vieux « Singes de Cour », publié dans le recueil des Regrets en 1558. Nous nous demanderons donc en quoi ce sonnet satirique dresse un portrait accusateur du courtisan tout en constituant un réquisitoire contre la cour royale. Nous démontrerons initialement comment le poète use de l’espace du sonnet pour se livrer à une caricature des courtisans, puis nous analyserons comment il propose ainsi un réquisitoire contre la Cour, lieu d’une comédie sociale cruelle.

Le poète humaniste use d’ici du cadre du sonnet pour émettre un jugement sévère sur le courtisan. Il recourt initialement à un discret dialogisme pour exprimer son mépris envers ces favoris, un dédain que mime l’allitération en [R], notamment dans la première strophe. Il use de ses vers pour exposer une prise de position virulente ainsi qu’en témoignent les marques de la 1ère personne, « je ne saurai regarder d’un bon œil « au v 1, puis « me dépite » au v 12. Sa désapprobation est signifiée dès l’entame du poème par l’expression « regarder d’un bon œil », employée dans un contexte négatif, et son dépit se trouve renchéri par la rencontre à la rime des termes « dépite » et « hypocrites ». Il semble, en outre, adresser son dégoût à un tiers, ainsi que le laisse penser l’apostrophe « Seigneur » au v 1. Le poète, qui fréquenta lui-même la cour, non sans ambition, semble s’épancher auprès d’un de ses pairs, à moins que le terme ne renvoie à Dieu lui-même auquel le poète ferait une confession. Mais on peut également considérer ce mot comme une interjection signifiant son agacement et sa grande lassitude face à de tels agissements. L’allitération en [S] que l’on peut repérer notamment au v 2 et 3 « Ces vieux Singes de Cour, qui ne savent rien faire/ Sinon en leur marcher les Princes contrefaire » donne d’ailleurs à entendre le ton persifleur, sarcastique de Du Bellay, tandis que l’allitération en [K] suggère la cacophonie, la dissonance générée par ces imitations. On peut enfin noter comment l’enjambement du v 1 sur le v 2 suggère la détermination de Du Bellay. Le déplacement du COD au vers suivant, associé à l’absence de coupe, signifie cet élan du cœur, révolté, cette condamnation sans appel.

Le ton de la confidence se trouve en effet vite supplanté par le registre satirique à l’œuvre dans le poème. La métaphore animalière des « Singes de cour » s’avère, à ce titre, particulièrement dépréciative, ce que renchérit le recours surprenant à la majuscule. Loin de magnifier le courtisan, elle semble là pour exhiber ses défauts et souligner l’inanité de son comportement. Le courtisan est en effet présenté comme un être ridicule, un imitateur ainsi que le signifient les termes appartenant au champ lexical de la copie comme « contrefaire » v 2, « ils font le pareil » v 5 ou encore la comparaison « comme eux ». Le singe est alors choisi pour sa réputation de copieur. Pour dynamiser ce portrait et le rendre plus criant de vérité, le poète représente le courtisan en action. Le présent à valeur itérative actualise l’action, la rapproche du lecteur. Les verbes utilisés, comme « diront », « voir », « ils vont caresser » « ils le montrent du doigt » ou encore « rire », évoquent des mouvements, des sons et créent une impression de vie plus propre à capter l’attention du lecteur. Le courtisan est alors appréhendé dans la réalisation de ses vices, comme en flagrant délit. Ces vices sont également donnés à entendre par l’allitération en sifflantes vers 2 et 3, qui traduit leur fausseté. Il s’agit finalement pour Du Bellay de déshumaniser ces favoris qui ne sont bons qu’à mettre leurs pas dans ceux du roi ainsi que l’indique la proposition « en leur marcher les Princes contrefaire » qui renchérit l’idée qu’ils « ne savent rien faire ». Cette inaptitude du courtisan se trouve soulignée d’ailleurs par la rime dérivative « Faire/ contrefaire ». Le préfixe « contre » et les outils de négation comme «ne … rien » réfutent leur utilité et leurs compétences. Le courtisan est également présenté comme un être servile. Le terme « maître », au v 5 évoque effectivement une soumission, une servitude volontaire. Il se caractérise aussi par une certaine bêtise, un ridicule inégalable, introduits à la strophe 4 par la conjonction « Mais » qui annonce l’attaque ultime portée par le poète. La satire monte d’un cran, l’humaniste porte ici le coup fatal. L’allitération en [K] dans ce dernier tercet ( « Mais ce qui plus contre eux quelquefois me dépite »/« C’est quand devant le Roi, d’un visage hypocrite ») exprime toute la cacophonie générée par cette sotte attitude. Toutefois, le défaut le plus développé dans cette caricature demeure l’hypocrisie. Elle est traduite dans le premier tercet par des antithèses comme « bon visage » et « crèvent de rage ». La rencontre à la rime de ces deux expressions antithétiques confère un écho accusateur à cette hypocrisie. Il en va de même au v 10 avec le verbe « caresser », mis en relief sous l’accent à l’hémistiche, qui contredit le terme « rage » ainsi que le souligne la locution « bien que ». Une telle fausseté est d’autant plus condamnable qu’elle est systématique ainsi que l’indique l’anaphore du terme « si » et le parallélisme de construction des vers 5, 6, 9 et 11. La conjonction « si » introduite chaque fois une subordonnée mentionnant action du maître, du Roi, au présent, alors que la principale évoque une imitation du singe. La coupe régulière à l’hémistiche des vers 5 et 10 suggère aussi que cette attitude est habituelle. Il s’agit pour Du Bellay de mettre en lumière un mode de fonctionnement récurrent, une règle du jeu de la Cour. Ainsi, s’il se livre à une véritable caricature du courtisan, il propose aussi en filigrane, un réquisitoire plus implicite contre la cour.

Ces comédiens offrent un mauvais spectacle, pénible à regarder comme l’indique au v 1 l’affirmation « Je ne saurai regarder d’un bon œil ». Ceci nous amène alors à comprendre comment ce portrait violent constitue également une attaque contre la cour, théâtre d’une véritable comédie sociale Si l’on considère que l’étymologie de terme hypocrite réfère à l’univers du théâtre et désigne le mime le souffleur, qui accompagnait de ses gestes le comédien, on peut comprendre que le courtisan opère aussi comme un miroir déformant des Princes. Cet effet de miroir est matérialisé dans le texte par la position entre virgules du groupe comparatif « comme eux », au centre du v 4. Comme le favori imite, singe le prince, son portrait réfléchit certaines attaques sur les Grands. Le champ lexical de la cour, avec des expressions comme « cour », « Princes » ou « le Roi », situe en effet le portrait poétique du favori dans un contexte politique déterminé : l’entourage royal. Le poète en fustige alors certains excès. Il dénonce notamment chez ces Grands un certain goût du luxe en recourant à l’expression dépréciative « pompeux appareil ». Il leur reproche également d’agir en « maître » et de chercher à assujettir leur entourage. Ils se caractérisent en effet par des actes et des attitudes négatives ainsi que le signifient des verbes comme « se moque » ou « reçoit mauvais ». La cour est l’espace d’un jeu cruel d’inclusion et d’exclusion traduit la position COD du pronom personnel « le » aux v 10 et 11. L’attitude des courtisans est donc d’autant plus condamnable que l’imitation grimaçante redouble des actions négatives ainsi que le mime l’allitération en [R] des vers 10-11. Elle donne en effet à entendre l’agressivité de cette clique royale. La cour est par ailleurs un espace hypocrite ainsi que le suggère la litote du v 6 : « ce ne sont pas eux qui diront du contraire ».

Force est alors de constater que cette saynète du courtisant proposée par Du Bellay fait de la cour un théâtre du mensonge. En adoptant le « pompeux appareil » des Grands, les courtisans, à l’instar de mauvais comédiens, endossent un costume et un rôle. Il s’agit pour eux de singer leur public et de lui complaire, comme des acteurs de théâtre cherchent à plaire aux Princes, spectateurs privilégiés de leurs comédies. Ceci fait d’eux des complices. Pour bien souligner combien il juge cette hypocrisie intolérable et inouïe D Bellay recourt au v 8 à deux hyperboles : « La lune en plein midi, à minuit le soleil ». Ces amplifications construites à partir d’invraisemblances, témoignent de leur mauvaise foi et de leur ridicule. Le chiasme, quant à lui, traduit les interférences entre modèles et imitateurs. De la même façon, la rencontre à la rime, aux v 9 et 10, des expressions antithétiques « bon visage » et « crèvent de rage » exhibe l’art de la composition dont ils font preuve ainsi que l’artifice de la cour.

Ce portrait poétique, particulièrement satirique, offert par Du Bellay, fustige donc les courtisans qui s’illustrent par leur bêtise et leurs singeries ridicules. Mais il opère également comme une parodie de la cour, un réquisitoire voilé de cet univers dominé par la cruauté et l’artifice.

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