équence 3 : Les réécritures : une robinsonnade littéraire/ Préambule

Qu’appelle-t-on les réécritures ?

Les réécritures concernent les influences que peuvent avoir leurs lectures chez les auteurs, la façon dont une lecture laisse une trace dans les écrits d’un auteur.

Les réécritures s’inscrivent donc dans la question de l’intertextualité : interférences entre les œuvres et les auteurs. Toute œuvre s’inscrit dans un rapport de filiation ou de rupture, de rejet avec les œuvres qui l’ont précédée.

Observation du corpus :

On constate que l’ensemble des textes de notre corpus mentionne le personnage de Robinson Crusoé.

Le texte de Defoe = hypotexte : texte source, le texte de départ. Les autres sont des hypertextes.

Le roman de Daniel Defoe (écrivain anglais 1660-1731) s’inspire lui-même d’une histoire vraie, celle du marin Ecossais Selkrik. Ce dernier commença à naviguer en 1695. Il participa à une expédition dans le Pacifique sous les ordres du capitaine Stradling avec lequel il ne s’entend guère. Suite à un différend entre les deux hommes, Selkrik, sous le coup de la colère, ne réfléchit pas et exige d’être débarqué sur l’île Mas-a-Tierra, dans l’archipel Juan Fernandez, au large des côtes chiliennes. LOrsqu’il comprend l’ampleur de son erreur, il tente en vain d’infléchir le capitaine, trop heureux de se débarrasser de lui. Ceci lui sauva la vie, puisque le bateau coula peu après sans qu’il y ait le moindre rescapé. Selkrik passe donc plus de 4 ans sur cette île avec pour seule compagnie quelques chats et chèvres. Il est secouru par William Dampier et finit par regagner Londres en 1711. Il rencontre alors l’écrivain Richard Steele qui raconta ses aventures dans le journal « The Englishmen ».

Chez Defoe : Robinson Crusoé, jeune marin, quitte York en 1631, contre l’avis de sa famille, pour naviguer. Après de multiples péripéties (piraterie, esclavage) il fait naufrage en 1659 sur une île au large de l’Amérique du Sud. Il demeure en ce lieu 28 ans, en partie en compagnie de Vendredi, qu’il a sauvé d’une agression cannibale.

Ce personnage a été l’occasion de nombreuses réécritures au point que l’on peut parler de mythe de Robinson.

Mythologie : étude, connaissance et explication des mythes/ ensemble des mythes propres à une civilisation, un peuple, une religion, un thème/ recueil de récits mythiques/Ensemble des croyances, des idées qui se rapportent à un même personnage ou à un même groupe ou aux mêmes aspirations collectives.

Mythe : récit fabuleux transmis par la tradition. Contrairement à la légende qui a une portée limitée, le mythe a pour vocation de proposer une signification universelle. Le mot vient du grec « muthos » qui signifie parole, récit, fable voire mensonge. = figure ou récit destiné à répondre aux questions fondamentales que l’homme peut se poser sur ses origines, sur celles du monde, ou sur les fondements de son existence.

Mythème : on appellera ainsi tout élément constitutif du mythe : ici marin/ île/ naufrage/ pacifique.

Présentation des textes :

– Le roman de Jules Verne, L’Oncle de Robinson, publié en 1861, s’inscrit par son titre, dans la lignée du personnage de Daniel Defoe. La mention de « l’oncle » opère , en effet, comme un signe de connivence amusée à l’entame d’un récit retraçant les aventures d’un nouveau Robinson, amplifié, puisqu’il est ici collectif .

– Le poème de Saint John Perse, au titre antithétique de « La ville », extrait du recueil Images à Crusoé, édité en 1904, transpose le mythe dans un univers poétique où Crusoé devient la figure emblématique d’un Homme nouveau, un être cosmique en parfaite harmonie avec une nature épurée de toute civilisation. Cet hymne est fort éloigné de l’angoisse du désert humain qui anime les personnages de Jean Giraudoux et Michel Tournier.

– Jean Giraudoux, dans son roman Suzanne et le Pacifique, qui date de 1921, en propose une vision parodique à travers le regard de Suzanne. Robinson et son désir frénétique de civilisation est, en effet, la proie des sarcasmes d’une nouvelle naufragée.

– Michel Tournier, sans aller jusqu’à la parodie, porte également un regard distancié et critique sur la figure de Robinson. Dans son roman Vendredi ou les limbes du Pacifique, publié en 1967, il souligne combien le naufragé est d’abord soucieux de se recréer un univers familier, civilisé, pour parvenir à survivre, la possession d’objets, la construction d’un habitat et l’institution de règles l’aidant à conserver sa dimension humaine. L’avoir et la loi semblent constitutifs de l’Etre.

– Nos quatre textes présentent une faible amplitude diachronique puisque leur rédaction se déroule sur un siècle, de 1861 pour Verne à 1967 pour Tournier. Toutefois, la présence du texte complémentaire, mais fondateur, de Daniel Defoe, daté de 1719, témoigne d’une permanence du personnage de Robinson et du motif du naufrage sur une île déserte.

– Les extraits de Verne, Giraudoux et Tournier présentent une cohérence générique, puisque les trois relèvent du genre narratif. Le texte de Saint John Perse, par sa nature poétique, se distingue donc de l’ensemble.

– Ces trois textes narratifs, ainsi que celui de Defoe, s’organisent autour d’une même thématique, celle du naufragé isolé de toute humanité. Toutefois des variantes opèrent puisque Verne narre les aventures d’un naufragé collectif, d’une « famille », tandis que Giraudoux en propose une version féminine. Les titres eux-mêmes témoignent de ces variations. L’oncle de Verne évoque une saga familiale en milieu sauvage ; la « Ville » de Perse est une antithèse annonciatrice de l’hymne à la nature auquel il se livre. Robinson est éclipsé par Vendredi chez Tournier, et c’est surtout le mythème du Pacifique qui y évoque le mythe, tout comme chez Giraudoux.

– Enfin les registres varient et attestent les différentes visions du monde mises en œuvre par les auteurs.

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