Charles, héros ou antihéros? Eléments de corrigé.

Lorsqu’il publie Madame Bovary en 1857, Gustave Flaubert s’inscrit dans une tradition en vogue au XIX en choisissant pour titre principal de nom de l’héroïne éponyme. Ce choix met l’accent sur l’appartenance sociale du personnage mais aussi sur son statut de femme mariée. Elle est désignée avant tout comme une épouse, celle de Charles qui ouvre et ferme le roman dans des termes particulièrement contrastés. Ceci nous conduit légitimement à nous interroger sur son rôle dans le roman, à nous demander s’il s’agit d’un antihéros ou d’un héros.

I – Un antihéros

Le terme héros désigne généralement le personnage principal d’un roman. L’action et la cohérence de l’histoire dépendent de lui et s’organisent autour de sa personne et de son parcours. Mais ce héros est traditionnellement surdimensionné, doté de vertus ou de qualités qui le distinguent des autres et qui lui permettent de surmonter des obstacles. Même dans ses échecs ou ses souffrances, il suscite la pitié ou la crainte du lecteur.

Or, force est de constater que Charles est présenté d’emblée dans le premier chapitre comme un être laborieux et médiocre. Flaubert brosse un portrait dépréciatif du personnage qui semble né sous le sceau de la timidité et de la bêtise. Il insiste sur ses origines campagnardes (« un gars de la campagne »), sur son absence de beauté, de charme et il recourt à des expressions comme « pauvre diable « . Emma ne tarde pas non plus à le considérer comme un « pauvre homme » et comme un « rustre » à la clôture de la 1ère partie. La punition qui lui est infligée, copier « vingt fois ridiculus sum » semble le condamner au statut de anti-héros. Son vêtement, et notamment sa casquette emblématique de sa bêtise comme le signifie l’expression « comme le visage d’un imbécile », sa gêne, le signalent aux autres comme un bouc émissaire. Charles est un être de l’échec mal à l’aise en société, mal-aimable. Charles, engoncé dans un costume qui ne lui sied guère, semble piégé dans un rôle qui ne lui convient pas, dans une sorte de comédie sociale étouffante et tragique. Il peine à devenir lui-même, à exister en son nom, même dans l’exercice de sa profession: « Alors en se rappelant les allures de ses maîtres auprès du lit des blessés, il réconforta le patient… ». On ne peut que mentionner aussi « les tomes du dictionnaire médical non coupées » qui laisse supposer qu’il n’a guère de goût pour les études et qu’il constitue un piètre officier de santé. Il est souvent condamné à faire de la figuration (ex au bal de la Vaubyessard ou conversation avec Emma et Léon à la fin de la partie II).

Il est aussi remis en question dans sa virilité, notamment lorsqu’il se montre incapable de demander la main d’Emma ou qu’il l’attend les bras ballants le jour de ses noces. Il est d’abord soumis à sa mère qui décide de tout et va jusqu’à choisir sa première épouse. Cette mère nourrit de grands espoirs pour lui (« Elle rêvait de hautes positions, elle le voyait déjà grand, beau, spirituel ») sans comprendre que son attitude quelque peu castratrice le condamne finalement à la platitude. Son premier mariage ne lui permet pas davantage de s’imposer dans son statut d’homme puisque « sa femme », plus âgée et plus fortunée, « fut le maître ». On ne peut que constater ici une inversion des rôles qui sera récurrente dans le roman. Charles sera en effet toujours sous la coupe d’Emma tandis que Léon se sentira « la maîtresse » d’Emma. Dans le chapitre 7 de la première partie, Flaubert précise que « Charles finissait par s’estimer davantage de ce qu’il possédait une femme pareille », ce qui tend à suggérer que ce n’est pas Emma qui change de statut en se mariant et en adoptant le nom de son époux, mais lui qui accède à une situation nouvelle. Il perd ainsi toute possibilité de devenir un héros, un personnage principal au cœur de l’action. Il semble d’ailleurs bien souvent incapable de prendre des décisions et de leur tenir tête. Ainsi, il ne s’oppose pas au renvoi de la fidèle Nastasie. Il ne parvient pas à s’interposer entre sa mère et Emma, il ne s’impose pas et n’agit pas en époux ou en père de famille. Il ne s’offusque pas lorsque sa femme lui parle mal ou le rejette et cette dernière le craint si peu qu’il lui arrive d’avoir « envie de le battre ». La censure ne s’y est pas trompée puisqu’il fut reproché à Flaubert d’avoir offert, à travers Emma, le portrait d’une femme qui se conduit comme un homme.

Charles est présenté comme un être terne, inapte à combler les attentes de son épouse dès les noces auxquelles il ne brille pas. « Sa conversation (est) plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient ». Cet état de faits est évoqué à plusieurs reprises dans le roman, chaque fois de la même façon: le romancier juxtapose les points de vue des époux afin de souligner le fossé qui se creuse entre eux (ex: chapitre qui clôt la première partie/ chap 12 partie II). Il n’est animé d’aucune passion et il aime sa vie ordinaire, au grand désespoir d’Emma qui a d’autres ambitions. Il se montre également peu courageux, lâche. C’est ainsi qu’il se fait prier avant d’accepter de se lancer dans l’opération du pied bot d’Hippolyte: « Le malheureux céda car ce fut comme une conjuration ». Cette intervention, qui devait assurer sa gloire et sa fortune, se solde par un triple échec : l’amputation, la perte définitive de l’amour et de l’estime d’Emma et la perte de son peu de confiance en lui au point qu’il n’ose plus sortir. Il ne parvient pas à assumer ses actes.

C’est un être simple et aveugle. Une proposition comme « Il était donc heureux et sans souci de rien au monde » témoigne de ce qu’il est incapable de décrypter, de comprendre son environnement. Aimant, il ne se pose aucune question et se contente d’adorer sa femme. Il n’a aucune subtilité, ce que stigmatise son patronyme, qui connote un esprit bovin: « il s’en allait ruminant son bonheur, comme ceux qui mâchent encore, après dîner, le goût des truffes qu’ils digèrent. » Il se méprend ainsi lourdement sur le bonheur d’Emma, ce qui irrite cette dernière au plus haut point: « La conviction où il était de la rendre heureuse lui semblait une insulte imbécile » (chap. 5, partie II). Il pousse son aveuglement et sa bêtise à leur paroxysme en ne doutant jamais de la vertu d’Emma mais surtout en la précipitant chaque fois dans l’adultère. C’est lui qui l’invite vivement, en effet, à partager des promenades à cheval avec Rodolphe ou à profiter des bienfaits de l’opéra à Rouen, en compagnie de Léon. Il refuse également de considérer leur situation financière et devient même le complice inconscient des achats compulsifs d’Emma et de sa propension à les endetter. Il se laisse totalement berner par les mensonges d’Emma, la procuration et les leçons de piano même lorsque le professeur avoue ne pas connaître son épouse.

Charles appartient donc à la race des grotesques. Cela n’a pas échappé d’ailleurs à l’avocat général Pinard qui le décrit lors du procès comme un être « lourd et timide », qui « travaille sans avancer », qui « n’est jamais le premier », « le type, sinon de la nullité, au moins celui du ridicule au collège », un être sans passion autre que celle de jouer aux dominos. Il souligne que c’est sa mère qui « lui trouve une femme » « vertueuse et laide ». Avec Emma il est « le plus heureux des hommes » mais aussi « le plus aveugle des maris », « sa seule préoccupation est de prévenir les désirs de sa femme » et Pinard condamne son absence de clairvoyance et de virilité. « Ici le rôle du mari s’efface; celui de madame Bovary devient l’œuvre sérieuse du livre » et Flaubert désacralise, selon lui, le sacrement du mariage. De tels jugements occultent cependant une dimension de Charles.

II – Un héros?

Charles n’est, en effet, pas dénué de qualités ni de vertus. A sa manière, il s’efforce d’être un mari aimant, généreux et attentionné. Il la couvre de cadeaux (levrette, daguerréotype, pouliche). Il fait même preuve d’un sens du sacrifice entre la première et la seconde partie lorsqu’il abandonne sa clientèle de Tostes pour s’installer à Yonville dans l’espoir de mieux satisfaire son épouse. D’une manière générale, il s’efface au profit d’Emma. Naïf, certes, il est le seul à l’entourer d’un amour sincère et surtout inconditionnel.Il apparait comme l’antithèse de Rodolphe, l’amant au « tempérament brutal », le prédateur volage qui comptabilise de nombreuses conquêtes dont une actrice. Entièrement dévoué à Emma et à sa cause, il se montre constamment vertueux et honnête. L’infamie, la trahison, les lettres adultères et les billets à ordre ne le détournent jamais, ni de son devoir, ni de ses sentiments. Il incarne même la magnanimité et le sens du pardon, ce qui le rapproche incontestablement des hommes bons, des héros.

La disparition de son épouse le conduit également à assumer son rôle de pater familias, puisqu’il s’occupe mieux de Berthe qu’Emma ne l’a jamais fait.

Son désespoir après le suicide d’Emma, et sa mort imputable à son chagrin le rapproche même des héros, notamment des héros romantiques qui conjuguent grotesque et sublime.

S’il ne nous apparaissait pas si médiocre au fil du roman nous pourrions l’envisager comme un héros tragique moderne. Sa simplicité et sa médiocrité opèrent comme une fatalité qui le voue au malheur. Il ignore que ses actes sont vains et ne suffiront jamais au bonheur de sa femme. Ses seules vraies décisions s’avèrent funestes et le précipitent dans son statut d’époux cocu comme elles précipitent le couple vers sa ruine, comme s’il ne pouvait pas échapper à son destin.

Il semble finalement que la fin atroce d’Emma génère une métamorphose de Charles. Il n’officie plus comme professionnel de la santé, il vit désormais dans une certaine indépendance puisqu’il s’affranchit de sa mère qui finit par s’effacer et il confine quelquefois au sublime dans l’expression de sa douleur. On ne peut que noter en outre, que son être évolue et tend à se fondre dans le souvenir qu’il a d’Emma. Flaubert mentionne les idées désormais romanesques de Bovary, comme la construction d’un mausolée. Il précise que « Pour lui plaire, comme si elle vivait encore, il adopta ses prédilections, ses idées ». De la sorte, il semble s’ouvrir à une autre dimension et adopter les rêves de grandeur d’Emma, dussent-elles être funestes aussi. Cela ne fait pas de lui un héros, puisqu’il est toujours dans le rôle d’une autre et qu’il est présenté comme contaminée par sa femme par delà le tombeau, mais cela témoigne de ce qu’il peut échapper en partie à sa médiocrité originelle. Le lecteur peut alors éprouver un sentiment beaucoup plus ambigu à son égard et se montrer sensible à son malheur.

Conclusion:

Au début de la seconde partie, Emma avoue qu’elle « déteste les héros communs et les sentiments tempérés » et elle ne voit en Charles qu’une incarnation d’un antihéros. Décrit à travers sa subjectivité d’épouse déçue, Charles apparait alors comme l’antithèse des héros romanesques qui font ses délices et le lecteur se voit conditionné dans sa compréhension du personnage. Le narrateur, au dernier seuil du roman, nuance quelque peu ce jugement sévère et tend presque à faire de Charles le personnage d’une tragédie moderne où la bêtise remplacerait le fatum. La vérité sur l’essence de ce personnage réside sans doute dans cet écart. Il revient alors au lecteur de se forger sa propre opinion puisque l’auteur se retranche derrière son impersonnalité et se refuse au moindre jugement.

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