Analyse de la situation d’énonciation :

Le texte est rédigé à la 1ère pers : narrateur interne/ focalisation interne « J’abordai ici » / « il me vint à l’esprit ».

Il entretient, dans une tradition chère au XVIII°, la fiction d’un récit authentique. Le récit se présente, en effet, comme un témoignage véridique : rédaction d’un diariste qui retrace ses aventures et mésaventures : « Ce fut alors seulement que je me mis à tenir un journal de mon occupation de chaque jour ». / « Je commençai mon journal dont je vais vous donner la copie ». Il convient de remarquer qu’en recourant au pronom personnel de la deuxième pers « vous », l’auteur cherche à entretenir le jeu complice de la fiction du vrai avec le lecteur.

La fiction du vrai :

Outre la présentation de son récit comme un journal, le narrateur multiplie les remarques destinées à donner l’illusion du vrai :

– écriture « autobiographique »

– remarques auctoriales sur les conditions d’écriture : « car mon encre une fois usée, je fus dans la nécessité de l’interrompre. » ou encore évocation de ce qu’aurait été son journal s’il l’avait entrepris dès le début « mon journal n’eût été rempli que de choses attristantes » ou encore «la parenthèse « encore qu’il comporte la répétition… »

– le VOUS fait du lecteur un destinataire de choix, un destinataire privilégié (comme un témoin privilégié, un confident)

Les enjeux de ce « faux journal » :

Il s’agit pour le naufragé de tenter de conserver ainsi un visage humain. Le texte procède d’un besoin de s’inscrire dans son environnement ainsi qu’en témoigne le premier geste symbolique de Robinson sur l’île, qui consiste à graver avec un couteau, sur un gros poteau l’inscription « J’abordai ici le 30 septembre 1659 ». Nous avons ici une inscription au sens propre du terme. Ce geste semble fondamental et fondateur. Le narrateur précise qu’il utilise des lettres capitales, ces dernières peuvent être interprétées comme le signe d’un besoin vital, impérieux.

Ce préambule présente et justifie le journal à venir. Il s’agit pour Robinson de combler son angoisse face à la notion du temps. « Il me vint à l’esprit que je perdrais la connaissance du temps » / « que je pourrais plus distinguer les dimanches des jours ouvrables. »

Quelle place le narrateur réserve-t-il à la lecture et à l’écriture ?

On constate que les champs lexicaux de la lecture et l’écriture occupe une place paradoxale dans l’évocation de ce naufrage. Le personnage se trouve confronté à la question de sa survie, notamment physique et il semble accorder une place surprenante à ces actes que constituent la lecture et l’écriture.

– champ lexical de la lecture : faute de livres/ des livres de navigation/ trois fort bonnes bibles/ quelques livres portugais / deux ou trois de prières / divers autres volumes

– champ lexical de l’écriture : plumes, encre/ je gravai/ lettres capitales/ inscription/ je faisais une hoche/ des plumes/ de l’encre/ du papier/ je me mis à tenir in journal/ mon journal/ je commençai mon journal/ la copie

De même qu’il est soucieux de se recréer un univers matériel « confortable », il éprouve le besoin d’un confort moral que semble lui procurer l’idée de lire/ écrire. Defoe semble vouloir avancer l’idée que l’humanité se définit peut-être aussi par cette double aptitude.

Robinson et le matériel : ses autres activités :

Le naufragé est initialement confronté à sa survie et à son installation sur l’île, pour une durée indéterminée. Il se crée donc un espace de vie. Ce qui est intéressant c’est que cette création est finalement re-création d’un espace le plus civile possible, le plus proche possible de ce qu’il pouvait connaître avant : « Sans cela je ne pouvais jouir du peu de bien-être que j’avais en ce monde. »/ « sans une table, je n’aurai pu écrire ou manger, ni faire quantité de choses avec tant de plaisir. »

– il récupère un certain nombre d’objets sur l’épave du bateau.

– il se fabrique des meubles

Autant de gestes qui lui permettent de lutter contre « un trop grand trouble. »

Mais l’insistance sur certains détails et le recours à certaines accumulations nous amènent à nous interroger sur les intentions de Defoe. S’agit-il de porter un regard critique sur la civilisation ? La mention des objets « articles de moindre valeur, mais non pas d’un moindre usage » (jeu de symétrie autour de la répétition du terme moindre + couple antithétique ici valeur/ usage + jeu sur la négation) sous-entend la croyance en une relativité des choses. Robinson, une fois coupé du monde relativise l’intérêt des objets. Leur valeur se trouve modifiée par la situation et l’environnement.

On peut aussi s’interroger sur la charge ironique ou non dont témoigne l’insistance sur les objets religieux : la mention « trois fort bonnes bibles » peut, en effet, surprendre. Quel regard l’auteur porte-t-il sur son personnage ?

Quelle place accordée à l’extrait du journal qu’il aurait pu écrire ?

Cet extrait d’un écrit fictif correspond finalement à une mise en abyme de la situation du personnage et de son acte d’écriture. La citation fictive est signalée par les guillemets. Ce qui est intéressant c’est qu’il comporte une dimension autocritique. Ex : au lieu de remercier Dieu/ ayant d’abord rendu une grande quantité d’eau salée.

Dans ce passage il se montre davantage sous le jour d’un antihéros. Le registre est relativement burlesque (style reposant sur le contraste des tons : faire parler un pers de tragédie comme un pers de comédie ; utiliser une langue triviale pour évoquer une question noble ou sérieuse..).

Cette mise en abyme constitue déjà une réécriture ! Robinson propose ici deux versions fictives de sa propre aventure, sur deux registres bien différents.

Qui est donc Robinson ? En quoi consiste donc le mythème du naufragé selon Defoe ?

Robinson est un naufragé, égaré, soucieux de refaçonner l’univers perdu, afin de pouvoir ETRE, exister, en écrivant. La lecture et l’écriture apparaissent comme des actes fondateurs de l’humain, tout comme le décompte du temps ou la mesure du monde (mention des cartes, livres de navigation mais aussi trois ou quatre compas, des instruments de mathématiques, des cadrans).

Conformément à l’idée de Protagoras selon laquelle « l’homme est la mesure de toute chose », Robinson cherche à s’inscrire dans le lieu, à le maîtriser.

Cette figure de Robinson, du naufragé, devient mythique en ce que son journal, par la réflexion sur cette existence nouvelle, au sein d’un univers autre, pose la question de la nature de l’humain. Le mythe de Robinson est celui d’un individu coupé de ses semblables, arraché à la civilisation et confronté à un isolement au creux de la nature, qui doit trouver le moyen de conserver figure humaine.

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