Eléments pour la lecture analytique de l’explicit du roman L’écume des jours de Boris Vian
Le roman s’ouvre sur un univers hédonistique. Le plaisir apparaît en effet comme un thème essentiel de l’œuvre. Ce plaisir passe par la possession des choses (dont les œuvres de Partre), la nourriture (ce sont des gourmets), la musique (surtout le jazz), les femmes, objets de désir et d’amour, la toilette et le vêtement…Les personnages apparaissent comme des êtres de désirs appartenant (hormis Chick) à un milieu privilégié. Or ce plaisir s’atténue dès la célébration du mariage de Colin et Chloé. La maladie puis la mort gagnent l’espace vital des protagonistes (d’où l’image de la métamorphose de l’appartement qui étouffe peu à peu les êtres). Le travail succède à l’oisiveté heureuse et le principe du plaisir fait place au principe de réalité, une réalité agressive qui semble remettre en question cette morale du bonheur que Vian dessine.
– thème de l’usure et de la dégradation
– rétrécissement inexorable de l’univers
– la maison mythe du refuge devient un lieu d’étouffement
– vieillissement humain + transformation des organismes par le travail (+ maladie)
Se développe au fil des chapitres une menace interne, ainsi que le sentiment du caractère éphémère de la vie et de la fragilité humaine.
A cet incipit surprenant répond donc un explicit tout aussi déroutant. Les rôles de l’explicit = de tourner une page, de clore le récit. Il s’agit pour le romancier de quitter le lecteur ainsi que ses personnages (le motif de la mort intervient souvent : les personnages quittent alors le monde et l’univers du roman). Mais l’explicit permet souvent aussi de comprendre le livre à rebours ou d’en dégager le sens ultime.
Ici le roman se clôt sur un dialogue entre une souris et un chat. Les dialogues jouent une grande place dans ce roman et permettent souvent de saisir la psychologie des personnages. Ici les personnages ont cédé la parole à des « auxiliaires ». Ce dialogue relève du conte merveilleux (animaux doués de parole). Vian efface la démarcation entre réel et irréel : les objets se métamorphosent, les animaux parlent et éprouvent des sentiments, on peut en outre parler d’animisme de la matière. La souris opère comme un auxiliaire magique au service du héros. Elle pense à Colin et Chloé. Dans ce passage, elle se charge du désespoir de Colin qu’elle transpose sur le plan de la fantaisie burlesque (« Il devient très faible et je ne peux supporter cela » témoigne de sa compassion pour Colin. La façon dont elle évoque le personnage suscite la compassion du lecteur/ mais les répliques avec le chat, notamment la remarque sur l’haleine « tu as mangé du requin ce matin ? » qui est un détournement introduisent une touche comique).
Le chat est un auxiliaire de la résolution finale, de l’élément équilibrant. Il est ambivalent car il secourt et tue à la fois. Ses réponses à la souris sont cocasses et amènent une note plaisante dans la situation tragique.
Il a également un caractère hédoniste : « bien nourri », refus du suicide, ne veut pas trop réfléchir à la situation de Colin, pas de réelle empathie.
Il se dégage de ce passage un sentiment tragique : la souris se sacrifie / le passage comporte des références nombreuses à la mort (champ lexical de la mort + thème du suicide). A noter la présence obsédante de ce « Il » (Colin) en danger, objet de l’inquiétude (référence au mythe de Narcisse avec le nénuphar et le risque de tomber à l’eau). L’expression « entre les dents aigues », reprise par « ses canines acérées » constitue une métaphore de la machine tragique qui se referme sur les personnages et les broie, tout comme la mâchoire du chat aura raison de la souris. Cette machine infernale est figurée ici par la fille qui va marcher sur la queue du chat.
Toutefois l’évocation de la mort de souris, tout comme celle des autres personnages se fait sur le mode de la litote. Le lecteur n’a pas vu mourir Alise, ni Chloé, ni Colin. Ce dialogue rapporte par vision interposée la mort de Colin ici c’est la souris qui l’évoque, tout comme le confident rapporte parfois la mort hors scène du héros tragique, ex Théramène et Thésée). La tonalité vaguement comique vient atténuer le pathos, le suspendre, même. Il s’agit de dévoiler, de suggérer la souffrance en la masquant et en la moquant. L’humour noir permet la métamorphose du récit classique.
Ex pour la litote : la noyade est juste suggérée / « ce service » (« tu es bien bon »).
Problématique possible : en quoi cet explicit déroutant confirme la vision tragique du roman ?
Plan possible :
I- un explicit déroutant : A / un dialogue merveilleux et métaphorique B/ un dialogue empreint de pathos et de fantaisie
II- II – Un roman tragique : A / les éléments tragiques B/ un art de la litote

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