Quelques réflexions supplémentaires au sujet de la pièce de Yasmina Reza, « ART »,1994

Créée le 28 oct 1994 dans une mise en scène de Patrice Kerbrat à la Comédie des Champs-Elyzées (Paris)/ Distribution: Serge: Fabrice Luchini/ Marc: Pierre Vaneck/ Yvan: Pierre Arditi.

Repérage des extraits étudiés:

1 – du début à environ 6mn 59

2 – de 37mn 25 à 40 mn 30

3 – de 1h 17 mn à la fin

– Les tableaux sont les enjeux du débat et donc des « objets » qui divisent.

– Mais d’autres objets opèrent plus curieusement comme des liants, ce qui est perceptible davantage dans la mise en scène: l’ouvrage de Sénèque, les olives et le feutre. On note qu’il est déjà fait mention du feutre p 20-21. Importance aussi de la remarque d’Yvan : « les objets m’énervent ».

– p 77 Yvan emploie l’expression « un cataclysme pour un panneau blanc » afin de résumer la situation. Ceci pourrait constituer en effet un sous-titre intéressant/ autre expression intéressante dans sa bouche « Une merde blanche! »

A propos de la mise en scène:

– décor minimaliste: le salon signifie une certaine intimité/ Le fauteuil choisi traduit un espace bourgeois/ décor et intérieur relativement tendance.

– les costumes traduisent l’appartenance bourgeoise de Marc et Serge (complet)/ La tenue d’Yvan se distingue (pas de veston mais un gilet) ce qui le caractérise comme un individu appartenant à une classe de la bourgeoisie moins élevée (insistance sur son côté « looser »).

– le traitement des silences est variable: ils sont parfois comblés par la kinésique (mouvements et mimiques), par les regards, mais ils sont aussi parfois occultés (souci de rythme peut-être)

– le traitement des monologues s’émancipe aussi parfois de la partition du texte: certains apparaissent davantage comme des dialogues: ex au début, monologue de Serge assis à côté de Marc sur le canapé. Ici, la notion de convention théâtrale prend tout son sens.

– on note quelques modifications du texte qui peuvent être dues à l’intervention du metteur en scène (donc de choix) mais aussi de la performance des acteurs (ce qui n’est plus toujours un choix).

– on note aussi quelques inversions dans l’ordre des tableaux ou des répliques (ici il s’agit de choix qui ont pour visée essentielle d’assurer une certaine cohésion à la pièce, d’en resserrer l’intensité dramatique ou de souligner certains effets comiques).

– durant le tableau qui se déroule chez Yvan, p 20 à 25, le metteur en scène exploite le hors-scène

– Kerbrat s’émancipe aussi des didascalies: p 28 Yvan n’erre pas dans la pièce finalement/ dans le tableau final pas de tablier de peintre/ p 74-75 : Yvan est censé pleurer, ce qu’occulte la mise en scène.

– on peut observer le travail de « couture », soit la façon dont le metteur en scène parvient à enchainer dialogues et monologues sans que cela semble trop artificiel. Faire attention par exemple dans la mise en scène au moment correspondant à la liaison p 42-43!

A propos de la réécriture du Misanthrope:

– Marc présente Yvan comme un être tolérant (ce qui rappelle Philinte) mais en précisant aussitôt « ce qui en matière de relations humaines est le pire défaut ». Une telle remarque le rapproche lui d’Alceste qui conteste une certaine tolérance hypocrite chez Philinte. Cette tolérance finit selon ses amis par faire de lui « un être hybride » p 55, un lâche/ p 59 il est « une lope ». P 71: idée selon laquelle Yvan, qui travaille dans une papeterie, cherche à « gommer » sa différence pour se fondre dans la société (effet comique).

– p 30 autre reproche qui va dans le même sens: Serge s’accorde sur l’attitude de Marc (absent alors) « cesse de vouloir être le grand réconciliateur du genre humain » (ce qu’est aussi Philinte). Curieux retournement de situation lorsque Serge et Marc s’accordent p 74 pour lui reprocher de créer les conditions du conflit.

– dans la pièce de Molière, Alceste qui refuse la comédie sociale et l’hypocrisie qu’elle suppose, cherche constamment à s’exclure du monde (à la fin il veut se retirer dans un désert = la campagne). On retrouve cette thématique dans la pièce de Reza. Mais les deux dramaturges soulignent aussi l’idée qu’une telle attitude repose sur un sentiment de supériorité (les personnages pensent détenir la vérité). Ainsi Yvan reproche à Marc une certaine suffisance: p 33 « tu devrais te méfier de ta suffisance. Tu deviens aigri et antipathique ». Le terme « aigri » fait aussi écho au sous titre de la pièce de Molière « l’atrabilaire amoureux ». Il est question d’une pathologie p 66.

– ce trait de caractère apparait bien chez Marc qui s’avoue « trop épidermique » (donc qui ne contrôle ni ses réactions ni sa parole)/ qui affirme « Je ne crois à rien ». Marc évoque d’ailleurs lui-même cette filiation p 43 « j’ai lancé que je devenais misanthrope ». La misanthropie = un concept énoncé par Derrida vers 1980, qui désigne un mode de pensée cherchant à échapper aux constructions rationnelles de la pensée occidentale/ donc évolution de sens par rapport à l’idée première d’asociabilité. Nous pouvons ajouter la mention de sa « sauvagerie en société » p 69 ou de son art de « rester hors du coup ».

– autres termes ou expressions renvoyant à cette misanthropie: p 53: le misanthrope est celui qui met un point d’honneur à ne pas être de son temps/ celui qui « méprise tout le monde ». P 55, Serge évoque le point d’honneur qu’il met à vouloir s’exclure « du cercle des humains »

– propos sur l’hypocrisie (qui renvoie aussi au jeu du comédien) p 42.

– principe de Serge p 71 qui rappelle aussi Philinte: « Apprends à aimer les gens pour eux-mêmes. » Cf. propos intéressants sur l’amitié p 71.

A propos de l’art, du modernisme et de l’iconoclastie:

– évocation d’un certain snobisme p 25. Marc et Yvan s’accordent au sujet de Serge: « Il a toujours hanté les galeries de manière ridicule, il a toujours été un rat d’exposition »: détournement de l’expression « rat de bibliothèque »/ ce ridicule d’une certaine façon rappelle Molière et justifie le/ les rires. Ici le rire des deux amis traduit une connivence évidente.

– p 32 Yvan à Marc en parlant de Serge: « il reste ton vieux pote iconoclaste avec qui on se marre ».

– critique de la sacralisation de l’artiste p 41

– P 43: échanges autour du mot « déconstruction » que l’on doit relier à la question de l’iconoclastie.

– l’art moderne soulève pour beaucoup la question de la différence entre une peinture artistique et une peinture utilitaire. On peut noter à ce titre la remarque d’Yvan sur les 500 affiches représentant des fleurs blanches sur fond blanc qu’ils viennent d’imprimer, p 51. De cette façon, il porte une critique implicite sur le travail d’Antrios, il dévalue la toile.

A propos du langage:

– p 60: « Tout ça est stérile »: idée que la conversation peut-être vaine

– p 62 importance des non-dits: « la tranquille bouffissure du sous-entendu! »/ parfois on préfère se taire, comme Paula p 64 « elle ne s’abaisse pas à parler ». Ce passage comporte une réflexion sur les significations du langage corporel. Juste après, du reste, p 65, les amis en viennent aux mains, ce qui témoigne de l’impuissance du langage.

– idée selon laquelle la signification et la portée des mots (tout comme le rire d’ailleurs) varient selon qui les emploie et dans quel contexte. ex p 62, remarque de Serge à Marc (touché par les critiques négatives contre Paula) : « Quand ça te touche personnellement, la saveur des mots est plus amère, on dirait! ».

– vanité du langage qui n’est pas toujours source de lien et de compréhension: p 71 réplique de Marc « On ne se comprend même plus dans la conversation courante. »/ p 72, toujours Marc « Tu vois, si on était arrivés à se parler normalement, enfin sin j’étais parvenu à m’exprimer en gardant mon calme… »

A propos du rire et du comique:

– le rire est évoqué à de nombreuses reprises dans la pièce. P 17 / P 18/ P 25/ P 29/ P 32

– cette insistance permet un questionnement autour des différentes natures possible du rire, de ses intentions et de ses conséquences. Elle permet in fine une mise en abyme de la comédie qui peut reposer aussi sur un rire amer, acide. On note aussi que l’expression « un peu d’humour » revient comme un leitmotiv au fil de la pièce.

– cette dimension spéculaire est particulièrement nette p 70 dans une réplique d’Yvan « Passons une bonne soirée, tout ça est risible! »

– ex de cette acidité: Yvan fait les frais de la querelle p 41 par ex, remarque de Serge: « En fait, je t’énerve et tu te venges sur le pauvre Yvan ». On se plaint et on se rit de son peu de consistance, de sa mollesse notamment p 52. On tourne aussi en dérision sa tendance hypocondriaque. Il semble devenir « un être spongieux » p 68.

– p 73 Yvan rappelle indirectement que le rire peut permettre de DEDRAMATISER.

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