Doc complémentaire: Lettre de Rimbaud à Paul Demeny, 15 mai 1871 (extrait) Paul Demeny est un poète né à Douai en 1844 et mort en 1918. Il fut co-directeur de la Librairie Artistique. Il publia en 1870 son premier recueil intitulé Les Glaneuses. Relativement estimé et connu en son temps, il est oublié de nos jours. C’est grâce à Rimbaud qu’on se souvient de lui. Rimbaud lui écrit parce qu’il cherche l’appui des auteurs en vogue à l’époque pour s’introduire dans les milieux littéraire et gagner une certaine reconnaissance. Cette lettre fut souvent commentée parce qu’elle comporte le point de vue de Rimbaud sur la poésie et la fonction du poète. On peut noter la présence du champ lexical de la voyance: être voyant et se faire voyant L 1, puis « se fait voyant » L 2 « l’intelligence de ses visions » l 9, « il les a vues » L 9. Il semble ainsi s’inscrire dans la tradition hugolienne du poète mage, du poète prophète capable d’accéder à des connaissances (savant) que le profane ne peut pas atteindre. Un certain nombre d’expressions permettent en effet de comprendre que pour Rimbaud le poète est un être exceptionnel – majuscule au mot poète L 2 – la force surhumaine L 5 – gradation L 6 « il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit » – superlatif « le suprême Savant » renchéri par la majuscule du mot Savant. – il est chargé de l’humanité: cela en fait une sorte de héros. Idem avec l’expression « multiplicateur de progrès » qui est un clin d’œil à Victor Hugo aussi. – enfin il est question du poète « voleur de feu » L 12. Ceci est une allusion au mythe de Prométhée. Prométhée signifie en grec « le prévoyant ». C’est l’un des 7 Titans. Il créa la race humaine à partir d’argile et d’eau. Mais c’est lui aussi qui vola le savoir divin (feu sacré de l’Olympe) pour l’offrir aux humains. Zeus le chassa de l’Olympe alors à rester attaché au mont Caucase. Chaque jour un aigle venait lui dévorer un morceau de foie qui repoussait dans la nuit. C’est Héraclès qui le libéra. Cette allusion présente le poète comme un être damné, chassé du paradis et non comme un élu de Dieu (Victor Hugo). C’est avec Verlaine et Rimbaud le début du mythe du poète maudit. Cette idée de malédiction peut expliquer une certaine violence présente dans cette lettre: – champ lexical de la souffrance et de la torture – mention de la folie, du « dérèglement de tous les sens » L’écriture poétique semble devoir passer par un état extraordinaire parce que le poète est en lien avec un univers que les hommes ne soupçonnent pas. Il est question à plusieurs reprises de « l’inconnu » « d’inouï ». Rimbaud évoque aussi la quête d’une langue : L 15 « Trouver une langue » : trouver un moyen d’exprimer cet inconnu que le langage courant est inapte à exprimer. Ici quête poétique de Rimbaud qui aspire à renouveler l’écriture poétique. Il oppose donc sa conception à ce qui existe, symbolisé par le terme « académiciens ». Nous avons donc ici une sorte d’ART POETIQUE: un texte qui a pour ambition de définir ce qu’est la poésie, ce que doit être la fonction du poète. Registre didactique / Présent gnomique/ Exclamatives qui traduisent l’excitation mais aussi la conviction de Rimbaud. Mais pour Steve Murphy, derrière cette grandiloquence passionnée se dissimule aussi un certain humour potache de Rimbaud. Se faire voyant c’est aussi se faire remarquer, chercher à ne pas passer inaperçu.

Publicités