Le XIX° est le temps de l’industrialisation, de l’enrichissement et de l’avènement de la bourgeoisie mais aussi celui de la paupérisation du peuple. Romanciers et poètes ne restent pas indifférents à ces évolutions sociales ainsi qu’en témoigne le corpus soumis à notre étude. Charles Baudelaire, dans son poème en prose « Le joujou du pauvre », publié à titre posthume en 1869 dans son recueil Le spleen de Paris confronte ainsi deux enfants appartenant à des classes sociales bien distinctes. Dans « Mélancholia », poème extrait des Contemplations édité en 1856, Victor Hugo dénonce l’exploitation des enfants des couches populaires par le travail. Enfin, Rimbaud dans « Les Effarés » tiré du recueil Les Cahiers de Douai évoque en 1870 une fratrie de cinq enfants affamés, agglutinés devant le soupirail d’une boulangerie. Il s’agira alors d’analyser comment les trois poètes dénoncent la condition de l’enfant pauvre.

Il convient de remarquer que chacun des auteurs évoquent plusieurs enfants dans des textes descriptifs. Chacun propose son tableau de la misère enfantine. Hugo et Rimbaud, pour souligner l’étendue du phénomène et pour mieux sensibiliser le lecteur, peignent des groupes d’enfants, tandis que Baudelaire, à la manière d’un La Fontaine, oppose symboliquement deux enfants appartenant à des classes sociales totalement distinctes. Baudelaire et Rimbaud proposent par ailleurs une scène précise, proche de l’anecdote, dont le lecteur devra tirer un enseignement. Les trois poètes insistent alors sur la saleté de ces petits pauvres et sur leurs haillons. Baudelaire recourt à une accumulation : « un autre enfant, sale, chétif, fuligineux ». Hugo lui use de l’image de « la cendre » qui est « sur leur joue », stigmate de leur exploitation par le travail, tandis que Rimbaud emploie l’adjectif « noir », qui contraste avec le blanc de la neige, ou encore le terme « haillons ». Ces termes péjoratifs viennent soutenir le registre pathétique plus ou moins perceptible dans les trois textes. Baudelaire insiste en effet sur le statut de ces « marmots-parias », une expression qui accuse le bannissement de ces enfants exilés de et par la société. Rimbaud lui conjugue pathétisme et humour pour livrer une satire de ces injustices. Les notations triviales comme « leurs culs en rond » et les pets suggérés en fin de poème, atténuent quelque peu les images de faim et de froid. Elles les dédramatisent. Hugo en revanche déploie un registre pathétique puissant qu’il conjugue au registre épique. Il évoque la solitude et la tristesse de ces enfants mais il recourt également au lexique de la maladie, mentionnant même le « rachitisme ». A l’aide d’une métaphore filée il dénonce l’enfermement des enfants dans un destin cruel signifié par les termes « prison », « bagne », « servitude » et « enfer ». Ses hyperboles, l’analogie entre les machines et les « monstres », contribuent au registre épique, qui vient grandir ces enfants et souligner leur innocence. Enfin, la métaphore de la dévoration, ménagée les expressions « sous les dents d’une machine », « qui mâche » insiste sur le caractère tragique de cette existence. On peut également noter que Hugo met en exergue l’humanité de ces enfants en dénonçant justement leur instrumentalisation: « Qui se sert d’un enfin ainsi que d’un outil! ». Baudelaire et Rimbaud, eux, recourent à des animalisations. Baudelaire assimile les enfants aux « chats qui vont manger loin de vous le morceau que vous leur avez donné », tandis que Rimbaud mentionne leurs « museaux roses ».

Au delà du portrait proprement dit de ces enfants, les poètes orchestrent également des jeux de contrastes. Ils les opposent, les confrontent à l’univers de la richesse ou du capital pour mieux souligner les différences sociales. Hugo les confronte à l’entreprise, les présentant comme les proies faciles des machines qui sont autant de « monstres hideux ». Il recourt également au parallélisme de construction « qui donne en somme/ Une âme à la machine, et la retire à l’homme ». Rimbaud joue sur le contraste entre la faim et le froid vécus par les enfants et la chaleur et l’abondance, les odeurs alléchantes de la boulangerie. Baudelaire, lui, met en présence deux enfants représentatifs de l’aisance et de la pauvreté. Il organise ainsi un tableau en diptyque. Un cadre, mais aussi un jouet, se trouvent associés à chacun des enfants. Du côté du riche, le château, frappé par le soleil, le frais, la beauté et la coquetterie; du côté du pauvre, la route, les chardons et les orties. Entre les deux des « barreaux symboliques » qui rappellent les prisons de Hugo ou encore la grille du soupirail de Rimbaud. Du côté de la richesse, un jouet gisant, comme un objet mort, de l’autre un rat, lui bien vivant.

Enfin, il faut également noter que Hugo et Rimbaud font allusion à la religion. L’expression « à genoux », rencontrée dans « Les Effarés » constitue un écho à l’adjectif « accroupis » employé au vers 7 par Hugo. Cette position qui connote l’infériorité et la soumission, évoque aussi la posture de la prière. Or Rimbaud désigne, non sans un certain humour grinçant, les petits par la périphrase « les pauvres Jésus pleins de givre ». Ces derniers, glacés par le froid, et affamés, contemplent en effet ce « pain » qui n’est pas sans rappeler la cène et le corps du Christ. Ajoutons à cela que ces enfants sont présentés comme « faisant leurs prières ». De telles allusions visent à présenter ces petits comme des martyrs. On retrouve le motif de la prière chez Hugo puisqu’il insère dans son poème, au discours direct, un pater noster original qu’il prête aux enfants mais qui constitue en réalité une diatribe révoltée du poète lui-même: « Notre père, voyez ce que nus font les hommes! ». Une telle exploitation des enfants est ainsi présentée comme contre-nature mais elle apparait aussi, sous la plume hugolienne, comme une offense faite à Dieu.

Au terme de notre analyse nous pouvons donc constater que le registre pathétique, le recours au tableau, aux effets de contrastes et aux différentes métaphores de la prison, de la dévoration, permettent à nos trois poètes de dénoncer la condition de l’enfant pauvre. Ces trois poèmes, polémiques, constituent un engagement, une prise de position. Baudelaire nous propose une nouvelle forme d’apologue, Hugo une diatribe épique et Rimbaud une satire poétique. Mais tous visent à sensibiliser le lecteur à cette cause.

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