Nature et culture dans le recueil « Les Mains libres » de Ray et Eluard

Intro:

– Nature et culture sont deux termes, deux concepts en partie antithétiques en philosophie. Le premier renvoie à un monde originel, un état de nature, un certain primitivisme. Le second évoque la civilisation.

– Rassemblés par la conjonction de coordination ET, qui tend finalement surtout à les mettre en tension, à les opposer, ils constituent une dialectique entre l’homme des origines et l’homme civilisé. La vie en société, et les règles qu’elle suppose, les opposent.

– J-J Rousseau voit ainsi dans la seconde un mode de perversion de cet homme originel.

– Or la découverte du recueil fait apparaitre un nombre important de lieux réels ou imaginaires, comme s’il s’agissait d’opposer le monde perçu à l’espace rêvé. Ces lieux sont en outre marqués par une nette domination des paysages naturels et de la nudité des femmes (qui peut suggérer un état de nature) sur les représentations urbaines.

– On peut donc légitimement s’interroger sur la place et les significations de cette dichotomie nature/ culture dans le recueil « Les Mains libres », publié par Ray et Eluard en 1937.

La nature est un thème récurrent dans l’histoire de la poésie, qui lui voue parfois un culte (hommage à la Terre-Mère). Eluard semble lui rendre hommage par ex dans le texte « Le temps qu’il faisait le 14 mars » qui associe le souvenir à des évocations plaisantes comme les rivages de verdure/ Où l’eau devient de la lumière ». Pourtant il ne se fait jamais paysagiste et il ne cherche pas à les décrire avec réalisme. Il refuse de s’en tenir aux apparences et de rester à la surface des lieux.

Une nature féminisée

– Ex de : « L’arbre-rose »: selon René Crevel (un auteur surréaliste): la rose = le symbole du sexe féminin. Dans le dessin de Ray, la nudité des deux êtres associée à la présence de cette rose rappelle le paradis terrestre. un motif qu’il détourne en remplaçant l’arbre de la connaissance par ce végétal fortement sexué. Par ailleurs, la lance que l’homme tient dans la main opère certes comme un symbole phallique mais évoque aussi le mythe du « bon sauvage » cher à Rousseau (référence soulignée par la présence de la barque au large) qui n’est pas encore corrompu par la civilisation. La rose peut s’interpréter comme un symbole de leur amour, de leur union. Elle les domine et assume une fonction protectrice. Leur désir et leur amour peuvent ainsi s’épanouir. Ray procède de la sorte à une érotisation du paysage que l’on perçoit aussi dans le poème: grâce à la comparaison « comme un ventre » et à la métaphore « La rosée brûle de fleurir ».

La nature = souvent associée à la femme comme dans le texte « C’est elle » « Sur cette étoile de gazon »/ « « parmi ces sauvages » « Comme au fond d’un ravin ». On peut aussi noter qu’une métaphore comme « Elle est noyau-figue-pensée » traduit cette étrange fusion. Dans le couple « Le Don ». Des images empruntées à la nature comme « le plein soleil » contribuent ainsi à la valorisation de la femme.

La nature valorisée

– La nature est elle-même valorisée: une image comme « bois diamant » dans Objets témoigne des promesses de la nature, ce que confirme le vers suivant « Le ciel est un aveu ».

– dans « La plante-aux-oiseaux »: nature sublimée dans laquelle le monde végétal et le monde animal semblent en parfaite harmonie (union).

– la nature est un espace ouvert, une évasion possible, une invitation à « rompre les digues ».

La culture:

– présente à travers les constructions et les éléments architecturaux comme dans le frontispice, « Château abandonné » « Les tours du silence ». Les éléments disjoints, abandonnés des dessins sont renchéris par les poèmes « Il n’y eut plus que mort fondée/ Sur le silence et sur l’obscurité ». C’est un monde révolu comme le suggère la mention des « toiles d’araignée » du « Château d’If ». Un monde associé à un certain enfermement.

– Avignon est associée au « calendrier aboli » et apparait comme une ville, un lieu dans lequel on n’a pas envie de séjourner contrairement à la plage du couple précédent.

– cette culture dans le dessin de « Rêve » est en passe d’être détruite, ce que confirment certaines images du texte comme « les ponts tordus » « ma maison en ruine ». Titre antiphrastique en apparence puisque le dessin suggère davantage le cauchemar, mais qui annonce le rêve, le désir du poète.

– dans « L’espion », la maison qui symbolise la civilisation est « un univers de bronze »: soit figé, dur, inanimé et même violent.

– Dans « La Marseillaise », la nature et la liberté l’emportent en reléguant la ville au second plan.

Une dialectique qui signifie la démarche des surréalistes

– une dialectique parfaitement illustrée par le dessin du frontispice: éléments architecturaux en partie disjoints. Forte présence du motif de l’eau et présence féminine qui permet de relier nature et culture. La femme = le liant nécessaire, celle qui va permettre de pouvoir reconsidérer le monde autrement.

– Cette dialectique est clairement exprimée dans le couple « La lecture ». Le livre de Ray connote forcément l’idée de culture tandis que le texte semble opposer les deux univers: « Le bouquet du ciel sans nuages/ Dans un vase de maisons noires » « Le ciel ferme la fenêtre/ Le soleil cache le plafond ». dans ces vers on perçoit une invasion de l’espace civilisé par les éléments naturels comme s’il s’agissait de régénérer le lieu, de le rendre de nouveau respirable. Cette fusion entre la femme et la nature comme vecteur de la quête de l’artiste est signifiée magistralement par le dessin des « Tours d’Eliane ». La femme-nature (nue) se confond avec la forteresse et va même jusqu’à la dominer et l’absorber, comme « un espoir insensé », afin d’ouvrir à l’artiste une « Fenêtre au fond d’une mine », ce qui revient à dire qu’elle ouvre la voie de l’amour et au-delà de la surréalité.

– « Fil et aiguille »: culture = amas d’étoiles mortes qui endeuillent la vue si l’on comprend la culture comme l’ensemble des carcans que veulent faire sauter les surréalistes. La nature recèle notamment cette surréalité qu’il va falloir apprendre à percevoir à travers le chas symbolique de cette aiguille géante. L’enchainement de ce couple avec « La toile blanche » peut laisser penser que ce monde, cette « culture là » est un univers moribond (« La faim, le froid, la solitude »). Il faut se débarrasser du carcan de la raison et des oripeaux de ce monde civilisé pour accéder à « l’envers du décor », la surréaliste.

– La culture = ce avec quoi il faut rompre pour ‘« échapper aux processions du temps » dans « l’Aventure ». La rupture des « digues » est matérialisée dans le texte par l’affranchissement de la femme-cariatide qui ne soutient plus le chapiteau, symbole de la culture gréco-latine (= métonymie de la culture). Ce couple s’offre comme une invitation à en finir avec cette dialectique et à faire le choix de la nature: injonctive « Bats la campagne » + curieuse métaphore « Connais la terre de ton cœur/ Que germe le feu qui te brûle ». Il s’agit de retrouver un état primitif, libéré des inventions et des intentions « carcérales » de la société qui briment la liberté mais aussi la créativité. On peut ainsi considérer les derniers vers de « L’histoire de la science » comme une invitation à un art renouvelé: « Invente perpétuellement le feu/ L’air la terre et l’eau/ Sont des enfants ». On note en effet la mention des 4 éléments conjuguée à une allusion au mythe de Prométhée, le poète voleur de feu qui a osé braver les dieux.

– or dans les poèmes « Les sens » par ex, ou encore « Main et fruits » la nature semble infuser progressivement l’écriture par le biais des images (« Azure le sein du cassis »). La femme devient « comme un bourgeon ». Idem avec certaines images de « Belle-main »: « Ce soleil qui gémit dans mon passé (peut-être lu comme une allusion à la nature originelle) / N’a pas franchi le seuil/ De ma main de ta main campagne/ Où renaissaient toujours / L’herbe des fleurs des promenades.. ».

– La nature, le retour dans un paradis originel dont Ray détourne le motif, signifie l’espérance d’une renaissance de l’artiste. sa quête coïncide avec la recherche de la « première plume du premier jour clair »

– La nature et le motif du voyage qui lui est associé dans « L’Aventure » ou dans « Paranoïa » s’imposent donc comme un vecteur de la quête surréaliste. L’artiste doit l’appréhender, la saisir comme dans le couple « Des nuages dans les mains » puisqu’elle est « Le remède miracle accord cadeau confiance ».

Il s’agit pour les surréalistes d’amorcer une rupture, un virage à l’image de celui du « Tournant » pour s’affranchir de cette culture-là. Si la route évoque encore la civilisation, elle est cernée par de espaces naturels synonymes de liberté. La main s’accroche donc à la paroi pour mettre un terme au mouvement et échapper à cette « route » civilisée. Cette libération est immédiatement suggérée par le dernier distique du poème suivant, « Nu », « Au pays des figures humaines/ On s’apprête à briser ta statue ridicule ». Le titre « NU » et le terme « statut » signifient cette dialectique. Il ne s’agit pas de retrouver le paradis perdu, mais plutôt d’emprunter « les routes nouvelles » de « Oui ou Non » pour recréer un paradis nouveau évoqué dans « Feu d’artifice » : « La nue fantastique est ici/ Où ne s’effacent pas les ombres ». Les jeux de lumières organisés à l’aide des termes « nue » et « ombres » renvoie au saisissement, à la conquête de la surréalité jusque là dissimulée. Ainsi la dialectique nature/culture est au service de l’expression d’un art poétique.

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