Lecture analytique « Vénus anadyomène »
 
Introduction :
Lorsqu’il évoquait sa démarche poétique, Charles Baudelaire expliquait parfois qu’il prenait de la boue pour en faire de l’or, ouvrant ainsi la poésie sur le monde du laid.
Dans son sonnet de 1870 intitulé « Vénus anadyomène », extrait du recueil des Cahiers de Douai, Rimbaud s’inscrit dans cette voie et propose un traitement  iconoclaste du motif mythologique de la naissance de Vénus, universellement connu par ses repésentations littéraires et picturales. Dans ce poème, considéré comme l’un des plus provocateurs de la littérature française, l’auteur se livre, en effet, à une parodie qui ouvre la voie à une poésie nouvelle.
Nous nous demanderons, en effet, en quoi cette parodie cherche à provoquer le lecteur, par le jeu d’un langage nouveau, presque a-poétique, pour le conduire aux marges d’une poésie nouvelle.
 
Mouvement du texte :
Ce sonnet est relativement classique en dehors de certains effets de coupes, enjambements et rejets. Le travail  de sape de Rimbaud opère ici davantage sur le rythme, le choix et l’agencement des mots
Les trois premières strophes constituent ainsi une unique phrase consacrée au dévoilement progressivement de cette Vénus sortant des eaux. L’effet de surprise, puis de stupéfaction, est proportionné au rapprochement de ce corps. Plus le regard se précise, comme par un effet de zoom, plus les attentes du lecteur se trouvent déjouées. Cette révélation s’accompagne du dévoilement d’une nouvelle poésie, elle aussi « horrible étrangement ».
Les points de suspension, à la fin du premier tercet, marquent alors une pause, isolant le dernier tercet et ménageant ainsi la pointe, la chute que constitue le dernier vers, et le gros plan obscène sur l’anus, révélation d’une poésie « belle hideusement ».
I – Un ekphrasis parodique :
A – Le détournement du tableau vers la dérision :
Le titre de ce sonnet, composé du nom propre « Vénus » et de l’adjectif savant, directement issu du grec, « anadyomène », qui signifie « qui sort de l’eau », témoigne de la culture du poète et renvoie à un personnage éponyme bien connu du lecteur. Rimbaud semble ici instaurer une complicité culturelle avec son lecteur et lui proposer une reprise du motif de la naissance de Vénus, illustrée dès l’Antiquité par nombre de récits, mais aussi par le peintre Apelle, puis par Botticelli, Alexandre Cabanel, Raphael ou Titien.
Le nom de vénus, déesse de l’amour,  évoque immédiatement à l’esprit  féminité, grâce et beauté absolue. Le lecteur s’attend alors à un tableau poétique, un blason plus ou moins stéréotypé. Ce poème s’annonce comme la célébration d’un éternel féminin, d’une Beauté divinisée.
Or ces attentes sont bousculées dès le premier vers puisque la comparaison  avec le cercueil associe une certaine morbidité à la survenue de Vénus. La conque cède la place à une « vieille baignoire » indigne de la divinité et laisse attendre l’avènement d’une femme  nettement plus humble.
Cet objet dénature le cadre de la vision et semble inscrire le tableau dans la dérision. Le tableau du poète se présente donc d’emblée comme une parodie du motif original.
De la même façon le jeu sur les couleurs  « vert en fer-blanc » dénature aussi le cadre, d’autant que le fer-blanc est un matériau commun, de peu de prix qui colle mal avec l’idée du sublime associé à l’image de la déesse.
La femme, vieillissante, se dévoile progressivement, avec une certaine difficulté traduite par les allitérations en F/ V. La grâce semble céder la place à la lourdeur et à la maladresse. De même les « cheveux bruns » s’opposent au blond vénitien souvent attribué à Vénus.
Le poète semble s’adonner à un blason, court poème célébrant une partie du corps féminin ou évoquant le corps entier, en détaillant successivement ses différentes parties. Toutefois, le portrait qu’il réalise ainsi est particulièrement dépréciatif.
 
B –  Un portrait disgracieux :
Le poète semble jouer avec les attentes du lecteur et les clichés qui accompagnent généralement la description de vénus. La « femme » semble rappeler la déesse mais la couleur « brune » l’en éloigne.
On constate une première inversion  de la représentation mythique. Bien des aspects de la description évoquent la vieillesse :
– «vieille baignoire » « cercueil ».
– Le participe « ravaudés » au vers 4
– la rencontre à la rime  de « tête » et « bête » qui désacralise le personnage.
– Jeu sur le double sens du mot « bête » : peut désigner un geste maladroit, une femme sotte mais le terme  peut aussi conférer une dimension animale à la femme.
– le terme « déficits » : désigne des défauts, des imperfections physiques ; « ravaudés », renchéri par le groupe adverbial « assez mal » ruinent toute vision élogieuse et font de cette Vénus une prostituée vieillissante et décatie dont le maquillage ne suffit plus à gommer la laideur. Le verbe « ravauder » désigne aussi le raccommodage des vêtements usés.
– L’expression « fortement pommadés » v 2 suggère des soins de beauté maladroits, incapables de lutter contre la laideur due à l’âge. De plus ce terme oppose le fard et l’artifice à la beauté naturelle, attribut de la déesse.
– L’allitération en [S] du vers 4   cherche à traduire l’amollissement des chairs.
– La « rondeur des reins », symbole de féminité est immédiatement mise en doute ou atténuée par le verbe modalisateur « sembler » ce que la comparaison avec « les feuilles plates » vient confirmer.
– Les allitérations en [S] du 2nd quatrain place le portrait sous le signe du plus grand flétrissement.
– La rime « omoplates »/ « plates » ruine toute dimension callipyge de la femme.
– Les adjectifs « gras et gris » dont l’allitération en [Gr] souligne le caractère dépréciatif évoquent la dimension disgracieuse de la femme. Cette allitération semble accroitre la grosseur et les amas graisseux
– Animalisation, notamment avec le terme « échine », puis « croupe » v 13
– Importance également de l’isotopie de la maladie avec le terme « rouge »
– Le motif du tatouage renvoie à l’époque au monde de la prostitution.
 
Transition: cette intrusion du laid est signe d’une poésie nouvelle, moderne.
 
II – Une poésie nouvelle :
 
A – Le prosaïsme et le désir de provoquer
Le prosaïsme de certains termes, notamment « baignoire » qui remplace les flots mythologiques, invite le lecteur à s’interroger sur la nature poétique de ce texte. Bien des éléments surprennent, sont dissonants mais aussi provocateurs. La laideur paraît l’emporter  sur le moindre indice de beauté.
Le verbe « émerge » ôte tout caractère exceptionnel à l’apparition de cette femme ; le geste semble banal et pénible
Suivant un regard descendant, Rimbaud se livre à un portrait cru de cette femme vue de dos. Il insiste sur une description quasi clinique de ce corps qui ne peut que susciter la répulsion.
Le laid domine le 1er tercet : tous les sens y semblent convoqués pour dire la monstruosité et la répulsion : vue, goût et odorat  se conjuguent : synesthésie « tout sent un goût »
Dans le dernier tercet le prosaïsme cède même la place à  l’obscénité. Le verbe « remue » et les termes « large croupe » évoquent une monstrueuse danse érotique
L’image de l’ulcère à l’anus scandalise doublement le lecteur par son caractère scatologique (et l’évocation de certaines pratiques sexuelles qu’il suppose).
Le désir de provoquer atteint son paroxysme avec la rime « Vénus »/ « anus » qui allie le profane et le sacré, le sublime et le bas.
 
 
B – L’invitation à une autre poésie :
Avec la rime « omoplates »/ « plates », Rimbaud cherche peut-être à exhiber davantage encore le prosaïsme afin d’inviter le lecteur à dépasser ce tableau apparemment laid et donc a-poétique . Par ce poème il cherche à dépasser la simple parodie pour tendre vers une poésie nouvelle susceptible de traiter également de la laideur.
De ce point de vue il convient de s’intéresser à l’expression « horrible étrangement » mise en relief par la coupe à l’hémistiche mais aussi  par l’enjambement du vers 9 sur le vers 10 : le terme étrangement s’applique  à l’effet de surprise ménagé par le décalage entre le titre et le portrait, mais on peut aussi se demander s’il n’a pas pour fonction d’inviter le lecteur à une relecture. Le « tout » peut en effet renvoyer au poème lui-même.
De la même façon, le terme « singularités » peut renvoyer  aux déficits de la femme mais aussi aux étrangetés de cette poésie, aux écarts qu’elle présente. Plus que les difformités de la Vénus, ce sont les originalités du poète qu’il s’agit de soumettre à « la loupe » : l’injonction « il faut » invite le lecteur à scruter cette étrange poésie au delà des apparences premières du langage, au-delà du prosaïsme. Elle l’invite à dépasser les modèles connus pour découvrir une poésie affranchie, un lyrisme de la laideur.
La loupe permet  de glisser de l’horrible à la beauté parce que l’étrangeté trouve son sens, son explication : il s’agit de dire une hideur transcendée par le traitement poétique, par la beauté.
L’oxymore « belle hideusement » fait écho à l’expression « horrible étrangement » (symétrie de construction) : les deux procédés mettent en évidence une confrontation entre la beauté et la laideur, emblématique du conflit que Rimbaud semble rechercher avec son lecteur
Les points de suspension qui clôturent cette longue phrase signifient le temps accordé au lecteur pour réfléchir à une relecture à rebours.
Le jeu de Rimbaud devient plus complexe avec l’évocation des reins de la Vénus sur lesquels on peut lire le tatouage. Cette partie du corps se trouve associée à un acte de lecture.
L’inscription « Clara vénus », gravée dans la chair de la femme, confère aussi au texte sa dimension spéculaire. Le terme « Clara » qui se présente comme un prénom peut se lire comme un jeu du poète. Clara vient d’un adjectif latin signifiant « la fameuse », la « célèbre », « la distinguée » et par extension la « singulière ». Or cette Vénus vient s’opposer à la Vénus anadyomène, elle en constitue un reflet inversé. Le vrai sujet du poème  n’est pas la vénus anadyomène, mais bien cette singulière femme vieillissante.
« L’ulcère à l’anus » devient symptomatique d’une poésie iconoclaste qui refuse de se cantonner aux limites d’une Beauté même idéale.
 
Conclusion :
Le grossissement des traits propose un traitement parodique du topos de la naissance de Vénus, mais il semble que le véritable enjeu du texte soit pour Rimbaud  de proposer au lecteur une nouvelle voie poétique fondée sur le dépassement des modèles esthétiques, sur la recherche d’un nouveau langage. Il s’agit d’affranchir le lecteur et de l’initier, avec « la loupe » au déchiffrement d’une poésie « belle hideusement ».
 

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