Séquence 1

        

Séance 5 : lecture analytique du texte de Marot, « Petite épître au Roi », 1518

 

Première approche:

De l’épître comme art poétique

Composée en 1518 (il a 22 ans et son père est valet de chambre du roi), cette épître s’inscrit en 7ème position dans le recueil de L’Adolescence clémentine « , publié en 1538. Toutes les épîtres y figurent en première place.

Le genre de l’épître, relativement libre, suppose une situation d’énonciation particulière, un échange qui cherche à imiter le style de la prose (recherche d’un certain naturel). = un message, une lettre. Ici le poète s’adresse au roi François 1er. Ce poème s’inscrit dans une tradition. Au Moyen âge l’épître se présente souvent comme un plaidoyer, cherche à convaincre. A la Renaissance, l’épître en vers imitée d’Horace, qui s’adresse à un personnage réel ou fictif sur des sujets variés, se voit remis à l’honneur et pratiqué notamment par Marot.

On peut s’appuyer sur ce point pour amorcer son introduction

C’est une forme du DIT (poésie non chantée, non lyrique) qui peut être didactique ou narratif.

On rencontre donc logiquement, dans ces 26 décasyllabes, au ton familier et assez enjoué, des marques de la première personne, ainsi que des pronoms de la 2ère pers : « si vous supplie », le VOUS suggérant la hiérarchie et le respect, ce qu’annonce le groupe « au Roi » dès le titre.

Il s’agit d’une poésie adressée, avec un dédicataire précis. Ce type de poèmes suppose un recours plus ou moins net à l’encomiastique: tout discours qui fait l’éloge d’un être, d’une chose, d’un événement : cf. « Et quand vous plaît mieux que moi rimassez » : éloge des talents du roi.

Le DIT ici consiste en une mise en scène du poète de cour composant son poème afin d’en tirer un bénéfice financier. C’est donc l’occasion d’un autoportrait en action qui évoque la condition des poètes de l’époque, mais qui en filigrane expose aussi une conception de la poésie. Double vocation de la poésie : quête matérielle et quête poétique.

Introduction:

A rédiger en TP mardi

 

Problématique: Nous analyserons comment Marot use de cette lettre fictive pour brosser un portrait du poète de cour

I – Un autoportrait du poète:

Le recours au genre de l’épître crée une situation de dialogue. Ce dialogue fictif entre le poète et le Roi, François 1er, est l’occasion pour Marot de se mettre en scène comme poète de cour.

A – Dialogue fictif et mise en scène de soi comme poète de cour:

Marot use de la poésie pour simuler un échange avec le roi

– marques de la 1ère pers: pronoms personnels JE/ MOI ou possessifs « je fais rondeaux en rime » v1/ « ma rime et ma rimaille » v 7

– marques de la présence du destinataire: pronom personnel VOUS v 4 « vous trouvez »

Dans cet échange, le poète se peint en « jeune rimeur » v 21, dépourvu, miséreux (v18). De cette façon il évoque la difficile condition du poète de cour soumis à la bonne volonté financière du Roi. Il s’agit pour lui de sensibiliser ce dernier à sa cause. Cette épître est ainsi une lettre poétique qui lui permet de soumettre indirectement une demande, une supplique : v 21-22 « Si, vous supplie qu’à ce jeune rimeur/ Fassiez avoir un jour par sa rime heur » / Heur = bonheur, prospérité. La préposition PAR établit un lien de cause à effet entre la création et le bonheur.

Le pronom VOUS témoigne du respect qu’il voue au roi, c’est aussi une marque de sa soumission. Cette hiérarchie suppose aussi le recours à l’encomiastique. Le poète doit flatter son éventuel donateur. Aussi salue-t-il les qualités de poète du roi lui-même v 5 « Et quand vous plaît mieux que moi rimassez »: hyperbole pour signifier l’infériorité du poète et surtout son humilité.

– l’expression « c’est pitié » v 3 suggère la difficulté de sa condition.

L’expression « Mais moi », mise en relief à l’initiale du vers sous l’accent, v 7, souligne l’isolement du poète dans ses difficultés et fait pointer du doigt ces difficultés.

– v 17-18: dimension alimentaire de la poésie: « Et m’est avis, qui si je ne rimois,/ Mon pauvre corps ne seroit nourri mois »/ idem v 26 « Qu’il a connu quel bien par rime on a « .

– v 7-8: l’écriture poétique seule ne nourrit pas son homme « Je ne soutiens (dont je suis marri) maille »

– idée selon laquelle les poètes de cour sont nombreux et qu’il s’agit donc de sortir du lot, de se faire remarquer: « Car vous trouvez assez de rime ailleurs »

Cette mise en scène s’appuie sur des verbes d’action (« je fais rondeaux » v 1/ « je m’enrime » V 2) au présent de l’indicatif (valeur itérative, « bien souvent », mais aussi actualité). De cette façon il donne l’impression que la scène se déroule sous nos yeux. On peut parler de dramatisation.

B – La dramatisation du portrait et de la création:

Dramatisation favorisée par la relation tissée par l’épître et renchérie par le recours au discours direct/ Dialogue entre Marot et un personnage fictif, Henri Macé. Auparavant, il a instauré une sorte de complicité avec le Roi qu’il inclut dans le NOUS « d’entre nous les rimailleurs ». Le fait d’appréhender le roi comme un poète lui-même est une tentative de séduction/ peut-être sera-t-il plus sensible à la situation du poète?

Ce dialogue a par ailleurs pour sujet la création poétique et ses fonctions. Il s’agit pour Marot de donner vie à ses conceptions « trouves-tu en rime art/ Qui serve aux gens…? » v10-11.

De cette façon, il éloigne aussi le roi de son statut initial.

Le dialogue fictif avec Henri Macé, est une façon détournée de formuler sa demande au roi.

Cette dramatisation se trouve vivifiée par l’expression du plaisir d’écrire ou de lire de la poésie:

– champ lexical de la joie: « m’ébattant » v 1″/ « prendra plaisir en rime oyant » v16, « C’est le plaisir » v 20.

– le participe présent contribue aussi à actualiser la discussion

ce plaisir transparait aussi dans les jeux d’écriture (dimension ludique de la poésie) et la création de certains effets comiques.

II – La poésie comme art du langage :

Ce portrait permet à Marot de préciser sa conception de la création poétique comme art du langage.

A – Le poète est un jongleur de mots:

Le champ lexical de la poésie infuse le poème : dimension spéculaire très nette : « je fais rondeaux en rimes »/ rimant/ rimailleurs/ rimassez

On ne peut que constater les jeux sonores organisés autour du mot « rime » qui s’inscrivent dans la tradition des jeux poétiques des Grands Rhétoriqueurs dont Marot est l’héritier:

  • polyptote (répétition dans une même phrase de formes différentes d’un même mot) : « en rimant…. Je m’enrime »
  • jeu sur les paronymes/ paronomase (figure de diction qui joue sur la ressemblance phonétique des mots, ex « Je m’instruis mieux par fuite que par suite » Montaigne) : enrime/ enrhume (jeu de mots)
  • créations lexicales « ma rimaille » v 7, « rimassez » v 5, « rimoyant »v 15, « rimart »v 9
  • Le terme « rime » opère comme une métonymie du vers et de la création poétique.

Le poème est marqué par la multiplication des jeux de mots notamment avec:

– des rimes équivoquées (fondées sur homonymie, sur calembour) : rimailleurs/ rime ailleurs/ rimassez ; rime assez). Sorte d’apothéose au v 25 avec la juxtaposition de 3 synonymes qui donnent à voir l’artisanat, la fabrique qu’est l’écriture poétique: « Tant rimassa, rima et rimonna »

Création d’un véritable vertige sonore, acrobatie verbale, jeu de virtuosité, danse des mots, poésie vécue comme une fête du langage ce que renchérit le registre comique.

  • invention d’un nom propre v 12
  • usage ludique de la parenthèse v 8

A commenter évidemment la métaphore printanière «v 14 « Qui au jardin de son sens la rime ente » qui relie les effets sonores aux effets de sens (enter = greffer). Permet une définition de son art poétique.

B – Virtuosité et spectacularisation de la création :

Les jeux langagiers portent fondamentalement sur les rimes (termes sous l’accent final) ce qui permet une exhibition du procédé. Ceci se trouve souligné encore par l’effet de composition suivant : aux vers impairs mot rime et ses dérivés/ aux vers pairs obtention du même son en faisant suivre le mot rime par d’autres (calembours etc). Ceci finit par créer un effet d’attente et par générer un effet de fausse coupe qui crée ambiguité, comique et plaisir.

A cela s’ajoute encore le recours aux rimes brisées : les vers riment par deux à la fois à l’hémistiche et en fin de vers : ex des 6 premiers + v 11 et 12 ou 13 et 14.

Dans ce poème Marot fait la démonstration de son talent pour obtenir une récompense, ce qui suppose un déploiement de virtuosité. Mise en scène de la création de son poème. Il se met également en scène sous les traits du « dépourvu », mais ce avec une certaine distance « ce jeune rimeur » au lieu du JE.

L’insistance sur le plaisir et le champ lexical afférent fournit un écho à cette spectacularisation : « en s’ébattant » « mon ris » + assonance en [i] qui traduit cette jouissance procurée par le jeu des mots : plaisir du texte. Commenter à ce titre l’hyperbole des vers 19-20 « car la moindre rimette/C’est le plaisir où fault que mon ris mette , mise en relief par l’enjambement.

 

Conclusion:

Texte à forte dimension métapoétique. Autoportrait, mise en scène du poète mais surtout interrogation sur l’art poétique qu’il pratique et démonstration spectaculaire. Aucune allusion à la moindre parole inspirée mais mise en scène de la création poétique comme art du langage dans sa matérialité. Le poète, dans un état d’excitation poétique extrême, y apparaît comme un démiurge de la langue.

Ce texte est à rapprocher de celui de Queneau, l’OULIPO s’inscrivant en partie dans l’héritage des grands rhétoriqueurs (jeux de langage et jeux sur les contraintes formelles censés générer une puissance créatrice.

Publicités