L’île des esclaves de Marivaux, 1725: lecture analytique scène X

Introduction: Longtemps suspect aux yeux de l’Eglise, le théâtre a toujours revendiqué une fonction éducative ou édificatrice, notamment au XVIII° lorsque naît la comédie larmoyante dont s’inspire Marivaux dans cette scène de dénouement de L’Ile des esclaves offerte au public en 1725. Maîtres et valets achèvent ici leur humanisation dans une scène de réconciliation, dominée par la parole des valets.

Problématique: il s’agira de comprendre comment cette scène de réconciliation construite autour de la tirade de Cléanthis s’inspire de la comédie larmoyante pour proposer une leçon morale.

I – Une scène de réconciliation à forte intensité dramatique:

A – Une réconciliation inattendue: Cette scène de dénouement réunit sur le plateau les deux couples de maîtres et d’esclaves. Arlequin dans un élan de sentimentalisme vient de se réconcilier avec Iphicrate lorsque les deux femmes surviennent. Ce revirement de situation, traduit par le changement de costume des deux hommes, constitue pour Cléanthis un coup de théâtre (incident, fait qui change complètement la situation). Ceci est souligné par la surprise de Cléanthis que suggèrent les interrogatives « pourquoi avez-vous repris votre habit? » et « il semble que vous lui demandiez pardon? » (qui ont presque une valeur exclamative) ou encore « Mais enfin, notre projet? ». Cette surprise est par ailleurs donnée à entendre par l’assonance en [i]: « Qu’est-ce que cela sIgnIfIe, seigneur IphIcrate… ». Ce coup de théâtre confère à la scène une forte intensité dramatique, puisque les deux femmes sont encore animées, elles, d’un esprit querelleur et qu’il va s’agir de les amadouer.

A leur entrée en scène, elles sont en effet manifestement en conflit: la dureté de Cléanthis s’oppose aux pleurs d’Euphrosine. Ses larmes font écho à celles que verse Iphicrate à la fin de la scène 9, mais elles n’ont pas la même cause: elles sont ici générées par la méchanceté revancharde de la servante. Cléanthis l’éconduit (« Laissez-moi ») et lui parle avec mépris ainsi que le suggère le verbe dépréciatif « gémir ».

Décontenancée par ce revirement, Cléanthis réagit alors violemment dans une tirade particulièrement polémique. Le spectateur peut donc douter de l’issue heureuse de la pièce et de l’efficacité de ce « petit cours d’humanité ». La servante est en effet en proie au ressentiment.

A – Une tirade polémique: Cléanthis, nettement plus rétive au pardon et à la réconciliation, propose alors un réquisitoire contre les maîtres, dans une tirade véhémente ainsi qu’en témoignent les exclamatives et les interjections (Fi,Ah) qui traduisent sa colère. Les hyperboles comme « vous devriez rougir de honte », les accumulations comme « que de l’or, de l’argent et des dignités » signifient aussi l’ampleur de son ressentiment face aux maîtres et de sa stupéfaction face à l’attitude d’Arlequin. Sa tirade est très construite, sa parole très maîtrisée. On note les nombreuses questions rhétoriques comme « où en seriez-vous … que cela pour vous? » qui soulignent les injustices essentielles ainsi que la répétition du terme « voilà » qui montre du doigt, qui dénonce. Les nombreuses anaphores conjuguées à des parallélismes de construction (ex L 22 à 24) et le recours à des sentences au présent gnomique (« il faut avoir le cœur bon ») témoignent de sa conviction. Son ton est par ailleurs fortement ironique. On peut noter à ce titre l’antiphrase « Entendez-vous, Messieurs, les honnêtes gens du monde? » ou encore l’expression « vos beaux exemples ». S’exprimant à la première personne du pluriel (« nous méprisent ») la servante s’impose comme le porte-parole des valets, mais elle incarne aussi la pensée de Marivaux. Elle condamne ainsi les archaïsmes sociaux et les valeurs dominantes. S’appuyant sur une série d’oppositions (Fiers/ vers de terre; nous/ vous; tout riches/ tout pauvres) elle réfute l’idée selon laquelle la reconnaissance sociale doit reposer sur la naissance et la fortune et non sur le mérite de l’individu. Il s’agit d’exalter la supériorité de cœur des valets, de démontrer la pauvreté morale des maîtres souvent fortunés et la grandeur morale des valets infortunés.

Cette véhémence contraste avec le renoncement et la réconciliation d’Arlequin. Elle permet aussi d’exposer les réticences de Cléanthis et de mettre en scène le débat moral ménagé par la comédie. Il s’agit pour le dramaturge de montrer le revirement du personnage sur scène. Il donne en spectacle le passage de la violence au pardon. Tout l’intérêt dramatique de la scène repose sur la représentation de l’évolution des 2 femmes. Cléanthis devient « la brave fille » L 63 et Euphrosine cède à son tour à l’attendrissement comme l’indique la didascalie L 65.

II – L’influence de la comédie larmoyante et la leçon de morale:

A – Larmes, effusion et pardon: Le XVIII° voit naître un nouveau genre dramatique: la comédie larmoyante (préromantique). Elle se distingue de la comédie puisque son but n’est pas de faire rire mais d’attendrir et de moraliser le lecteur. Ses héros peuvent être tout aussi bien des nobles que des bourgeois. Dans cette scène, Marivaux emprunte à ce type de comédie. Force est de constater que l’on pleure beaucoup dans cette scène ainsi qu’en témoignent les nombreux termes appartement au champ lexical des larmes: “qui pleure » L1, « gémir » + l’hyperbole « qui nous ferons pleurer tant que nous voudrons », « voici qu’elle pleure », « je pleure ». A cela s’ajoutent des didascalies soulignant les sentiments comme « tendrement », « avec attendrissement » ou encore « Il embrasse les genoux de son maître ». Au fil de la scène les embrassements scellent les nouvelles relations entre les différents protagonistes. Loin de s’émanciper, les valets retrouvent à peu de choses près leur condition initiale et nouent une nouvelle situation fusionnelle avec leurs maîtres au cours de cette scène de réconciliation. Regrets, repentirs et pardons dominent ce dénouement. On peut ainsi noter le recours au polyptote autour du verbe « repentir » (3 occurrences + présence du nom) L 12 à 16. Mais cet emprunt à la comédie larmoyante explique aussi la présence des nombreux termes appartenant au champ lexical de la morale chrétienne comme « bon », « meilleure » « vertu ». Arlequin affirme qu’il veut « être un homme de bien ». Il se réfère à l’honneur (L15) et à la charité (L 63 « Ah le charitable naturel! »), il fait preuve de magnanimité (« pardon » répété plusieurs fois), il incite Cléanthis à bien agir: « Faisons du bien ». Il endosse ici un rôle exemplaire au sens étymologique du terme (modèle à imiter dans le cadre d’une édification morale).

B – la portée morale de cette scène: Arlequin est en effet le personnage clé de cette scène, avec dans son sillage Iphicrate, qui le conforte, par sa simple présence, dans son rôle de médiateur. Il est l’exemple à suivre, le modèle à imiter. Il s’illustre par sa moralité et se pose donc comme « l’homme de bien ». C’est un pacificateur. Il fait preuve d’une grande humilité ainsi qu’en témoigne sa remarque sur le costume de son maître trop grand pour lui. Recourant à un chiasme (« C’est qu’il est trop petit pour mon cher ami, et que le sien est trop grand pour moi »), il remet chacun à sa place initiale en veillant à ce que chacun se comporte de façon plus humaine. Il incite ainsi Cléanthis à pardonner, imité en cela par Iphicrate qui invite Euphrosine à apprécier l’évolution exemplaire du valet. Les injonctives « Allons, ma mie, soyons bonnes gens » ou « Approchez, madame Euphrosine, elle vous pardonne » opèrent comme de douces incitations à la bonté et comme autant de tentatives de rapprochement. C’est Arlequin qui met finalement en scène cette cérémonie de pardon et de réconciliation, non sans quelques difficultés. En ce sens il est avant tout le serviteur de la leçon morale distillée par la comédie. Le terme « exemple » intervient à de nombreuses reprises dans le texte et rappelle ainsi la valeur édificatrice de la pièce. Mais il convient de noter que la servante l’emploie d’abord dans un tour ironique: « avec vos beaux exemples » L 21-22. Elle rebondit sur le terme que lui tend Arlequin, ceci afin d’opposer la pauvreté morale des maîtres fortunés et la richesse morale des pauvres valets, qu’elle érige à son tour en modèle en fin de tirade. Selon elle, les « bons exemples » sont en effet à chercher du côté « du cœur bon, de la vertu et de la raison ». Ainsi, les deux hommes, par un effet de miroir, permettent l’évolution finale des femmes. Euphrosine promet à sa servante une condition fraternelle, tandis que Cléanthis accorde son pardon. Cet effet de miroir est souligné par l’expression d’un mimétisme (jeu de ressemblances): elles se livrent aux mêmes embrassements que les hommes, Cléanthis va s’agenouiller et Euphrosine verse des larmes.

Conclusion: Pardon et réconciliation autorisent donc le dénouement heureux de cette comédie qui relève , ici, plus du genre larmoyant que du rire de la commedia dell’arte. Arlequin, exemplaire, permet au « petit cours d’humanité » de pénétrer tous les esprits alors purgés de toute passion et de tout ressentiment. La violence a désormais quitté l’espace de la scène. Le pouvoir cathartique du théâtre a bien opéré et Marivaux escompte que le public saura en tirer une leçon. Toutefois, ce dénouement peut paraitre déceptif puisqu’il met en scène une restauration humanisée des pouvoirs et non une révolution.

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