L’île des esclaves, Marivaux 1725: lecture analytique fin de la scène 2

Introduction: Même si le théâtre se présente comme un divertissement, Victor Hugo le considérait comme une tribune, une chaire permettant au dramaturge d’exposer et de défendre ses idéaux. Il semble qu’il en soit de même pour Marivaux dans cette scène 2 de sa comédie sociale l’Ile des esclaves publiée en 1725. Cette scène confronte en effet les deux couples de naufragés aux habitants de l’île, dont Trivelin se fait le porte-parole. Après un échange rapide et dynamique, Trivelin accapare la parole dans une longue tirade qui lui permet de poursuivre l’exposition de la pièce, de présenter les lois de l’île et de se livrer à un réquisitoire contre l’esclavage.

Problématique: Nous analyserons comment cette tirade met en œuvre un discours didactique susceptible d’opérer comme un miroir du lecteur (au sens d’ouvrage éducatif)

I – Une tirade informative et didactique:

A – La poursuite de l’exposition: Cette tirade a pour double vocation de poursuivre l’exposition et de mettre en scène l’utopie.Après une injonctive à dimension phatique « Ne m’interrompez point », chargée de ménager l’attention des personnages mais aussi celle des spectateurs, Trivelin se livre à un historique de leur installation sur l’île ainsi que le signifie le recours au passé simple (« quittèrent »: « vinrent »). Il retrace l’arrivée des esclaves révoltés et insiste sur l’esprit de vengeance qui les animait alors ainsi qu’en témoignent les termes « ressentiment » et « vengeance ». La mention de ce passé fondateur évoque la loi du Talion. Il rappelle en effet parallèlement les torts faits aux esclaves en recourant au champ lexical de la violence: « cruauté » « outrages », termes qui seront complétés ensuite par les mots « barbarie », « esclavage » ou encore « humilions ». Il convient alors de noter que cette première longue réplique de Trivelin s’organise en deux temps autour de l’expression temporelle « vingt ans après ». Cette indication temporelle marque le passage de la vengeance à la correction. Le verbe « corriger » est d’ailleurs fort intéressant dans la mesure où il peut à la fois désigner l’action de punir et le fait de rectifier. Il est employé ici dans la proximité du terme « raison », ce qui oriente la compréhension du spectateur. La raison, chère aux philosophes des Lumières, suppose en effet ici l’idée d’un progrès, d’une évolution positive possible. Le mot progrès est d’ailleurs lui-même employé L 82 et se voit renchéri par l’expression « si vous ne devenez pas meilleurs ». Cette idée de progrès, d’évolution, évoque certes l’esprit des Lumières mais rappelle aussi l’utopie. Sur cette île, qui apparait d’abord comme un refuge presque accidentel, l’utopie s’est construite dans le temps (« vingt ans après ») parce qu’il a d’abord fallu que ces esclaves révoltés se libèrent de leurs maux et de leur ressentiment. De même il est question d’un apprentissage, d’une cure inscrite dans la durée (« votre cours d’humanité dure 3 ans ») pour les naufragés. Les esclaves n’auront que 8 jours pour se réjouir du traitement infligé aux anciens maîtres. Il ne s’agit pas de répondre à la cruauté par une autre, mais bien de réapprendre à vivre ensemble, différemment. Trivelin développe alors le fonctionnement de l’île et le « nouveau régime de vie » auquel ils seront soumis.

B – Un discours construit et didactique: Force est de constater que Trivelin se livre à un véritable exposé didactique ainsi que le suggère le terme « cours » qui renvoie à l’idée d’un enseignement. Il propose ici un discours très construit qui témoigne d’une parole maîtrisée. Il recourt à des connecteurs logiques (donc, conséquemment), à des périodes (phrases longues comme la troisième) et des effets de balancement opposant des tournures négatives à des tournures affirmatives positives: « nous ne nous vengeons plus de vous/ nous vous corrigeons » ou encore « ce n’est plus votre vie que nous poursuivons, c’est la barbarie de vos cœurs ». L’emploi de présentatifs comme « Ce sont-là nos lois » indique bien qu’il expose des principes, qu’il les donne à entendre et à comprendre. On peut aussi noter que Trivelin recourt abondamment au pronom « NOUS », à valeur collective. Il s’agit de souligner combien il ne parle pas en son nom mais au nom de cette république et de ses concitoyens. Mais il s’agit aussi d’opposer ce NOUS au pronom VOUS. Le « Nous » est généralement employé en position de sujet devant des verbes d’action (« nous vous corrigeons ») tandis que le VOUS est souvent en position d’objet ou sujet de verbes d’état. Ce jeu sur les pronoms permet d’instaurer une domination provisoire mais non-négociable sur les naufragés qui n’ont pas d’autre échappatoire que de se plier à ce cours d’humanité. Les propositions de condition introduites par « Si » comme si vous ne devenez pas meilleurs » soulignent ainsi la fermeté du ton de Trivelin et l’impossibilité pour les naufragés d’échapper à cet enseignement moral d’un type nouveau. Les nombreuses injonctives traduisent en outre l’importance du personnage et de sa parole. La tirade témoigne de ce qu’il s’impose par la parole C’est à la fois un orateur et un médiateur. La longueur des phrases souligne en effet non seulement la maitrise du discours mais aussi la maitrise de ses émotions. C’est un homme ferme mais aussi posé qui s’exprime calmement, loin de toute idée vengeresse. Mais si Trivelin s’impose ici comme le porte-parole des habitants de l’île, il est aussi celui de Marivaux.

II – Trivelin, un porte-parole humaniste et éclairé:

A – Un porte parole humaniste: On peut noter l’attitude paternaliste de Trivelin, signifiée par l’apostrophe « mes enfants », expression hypocoristique employée à deux reprises. Cette expression suggère son humanité et son attitude bienveillante. Mais la question de l’humanité ici ne se limite pas à un simple trait de caractère de Trivelin. La tirade a en effet pour enjeu de soulever la question de l’altérité. Trivelin expose les principes de la correction à venir tout en dénonçant en filigrane le rapport de domination qui fonde la dialectique du maître et de l’esclave. Cette cure consiste en une mise à l’épreuve: il s’agit de faire expérimenter par chacun la situation de l’Autre (« pour vous rendre sensibles aux maux qu’on y éprouve ») afin d’obtenir un renversement de cet ordre social contestable. Dans la continuité des humanistes du XVI°, il pose comme principes fondamentaux la liberté et la dignité de tout homme et surtout il a foi dans la puissance de la raison et dans la capacité de l’homme à progresser. Cette foi s’appuie sur l’enseignement, « le cours d’humanité », enseignement, moral ici, seul capable d’améliorer l’humain. L’accumulation « humains, raisonnables et généreux » résume les fondements de cette vision humaniste. Pour exprimer cette position morale, Trivelin recourt à des termes appartenant au champ lexical de la bienveillance : charité, bonté, généreux.

B – Le porte-parole éclairé du dramaturge: Dès l’ouverture de cette scène Trivelin a orchestré les changements de rôle, l’inversion des situations. Il redistribue les noms, les fonctions et mêmes les costumes ou l’espace: « vous aurez soin de changer d’habit ensemble”,” Iphicrate habitera cette case » « cette belle fille demeurera dans l’autre ». Ces injonctives opèrent comme des didascalies internes (indications scéniques contenues dans le dialogue). Trivelin agit ainsi en véritable metteur en scène, il organise le « nouveau régime de vie » des protagonistes tout en orchestrant ces jeux de rôles, cette comédie curative pour les spectateurs aussi. Marivaux recourt ici à un effet de théâtre dans le théâtre. Trivelin se fait ainsi le porte-parole du dramaturge et de l’esprit des Lumières qui commence à poindre, mais il signifie aussi ainsi la fonction de cette comédie sociale. On peut en effet opérer un rapprochement entre l’emploi par Trivelin du verbe « corriger » et la célèbre formule de Santeuil « castigat ridendo mores », reprise notamment par Molière qui voyait dans la comédie l’occasion de corriger, de purger les hommes et les mœurs de leurs défauts, de les en guérir. Trivelin semble s’inscrire dans cette tradition puisqu’il appuie toute une partie de son discours sur la métaphore filée de la maladie avec des expressions comme « en mauvais état », « vous guérir » « nos malades » « vous rendre sains ». Tout comme le séjour sur l’île a pour fonction de donner « un cours d’humanité », de rendre meilleur les individus, la comédie a pour vocation d’ouvrir les yeux du spectateur et de le sensibiliser à cette question de l’altérité. Arlequin exhibe d’ailleurs ce lien entre purgation et comédie dans ses deux répliques dont le ton comique contraste avec le sérieux de la tirade. Fidèle à son personnage d’esclave rieur et peu futé il file à son tour la métaphore à plaisir en recourant aux termes « purgation » et « saignée ».

Conclusion: Au terme de notre analyse il apparaît que cette tirade, qui poursuit l’exposition, se présente comme un discours didactique tant pour les protagonistes que pour le spectateur. Par un effet de théâtre dans le théâtre, Trivelin donne le ton du cours d’humanité que cette comédie sociale va offrir en spectacle. Porte-parole du dramaturge, il rend aussi hommage aux vertus cathartiques de la comédie.

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