L’Ile des esclaves de Marivaux: Lecture analytique scène 1

Introduction: Le couple du maître et du valet apparaît dans bien des pièces de théâtre depuis l’Antiquité (Ménandre en Grèce/ Molière en France au XVII° en passant par la commedia dell arte). Ce sont des personnages inséparables, à la fois opposés et complémentaires. En 1725, alors que l’esclavage est en plein essor et que les écrivains s’intéressent de nouveau à la liberté et à la dignité de l’homme, Marivaux aborde à son tour cette dialectique dans une comédie insulaire intitulée « L’île des esclaves ». La scène d’exposition permet donc la mise en place de cette comédie et permet au spectateur de faire la connaissance d’Iphicrate et Arlequin.

Problématique: il s’agira de voir en quoi cette exposition comique annonce une comédie sociale.

I – Une exposition comique:

A – Une scène d’exposition: Cette scène répond aux canons de la scène d’exposition traditionnelle et permet au spectateur de comprendre la situation.Grâce à l’apostrophe d’Iphicrate L 1 « Arlequin » nous découvrons l’identité de l’un des personnages. Ce nom se trouve répété à plusieurs reprises L 30 « mon cher Arlequin » et L 39. De la même façon, Arlequin s’adresse au second protagoniste en mentionnant son nom L 47 « Monsieur Iphicrate ».Le nom d’Arlequin renvoie à la tradition de la commedia dell arte et laisse donc supposer qu’il s’agit d’un valet, ce que la mise en scène aura indiqué également par le choix du costume. ON retrouve donc la tradition du ZANNI. On remarque également qu’il s’exprime dans un langage populaire propre à sa condition sociale.Les répliques permettent par ailleurs de comprendre qu’il existe une hiérarchie entre ces deux personnages (les costumes le signifieront aussi). Arlequin emploie l’expression « mon patron » L 2. Il recourt également au terme « monsieur ». Iphicrate tutoie Arlequin tandis que ce dernier le voussoie. Iphicrate recourt également à de nombreuses injonctives (« Suis-moi ») qui indiquent qu’il agit en maître.

Les échanges nous renseignent également sur les événements qui ont précédé le lever du rideau. Iphicrate mentionne « un naufrage » L 7. On apprend L 24 qu’ils venaient d’Athènes « Je ne reverrai jamais Athènes ». Iphicrate opère comme un relais de l’information.

La mention de « l’île » annonce une comédie insulaire. D’autre part la mention d’Athènes nous renvoie à l’Antiquité. Mais l’époque est peu précisée, comme si la pièce et la réflexion qui l’accompagne avait une dimension atemporelle.

La thématique de la mer et de la navigation (île, échappés du naufrage, noyés dans la mer, notre vaisseau, rocher, chaloupe, vagues) fonde le décor de cette comédie insulaire. Ceci est également annoncé par le discours didascale initial dans la distribution: mer/ des rochers/ quelques arbres/ des maisons (ceci laisse supposer qu’elle est habitée). On pressent déjà une opposition entre l’extérieur, la mer qui renvoie à un monde sauvage et cette île qui représente la civilisation.

B – L’exposition d’une comédie: Cette scène d’exposition renseigne également sur le genre de la pièce qu’elle inscrit dans la tradition de la comédie.

Le nom d’Arlequin constitue une référence comique. C’est un personnage extrêmement typé. Ce valet est un ivrogne: didascalie « avec une bouteille de vin »/ « prenant une bouteille »+ isotopie de l’alcoolisme. On note à ce titre la personnification « ma pauvre bouteille » qui témoigne de son attachement à l’alcool. On retrouve le stéréotype du valet fainéant: « reposons nous auparavant pour boire un petit coup d’eau de vie ». Ce penchant est source de comique: comique de répétition et de geste avec la bouteille. Mais on peut aussi parler de comique de caractère. C’est aussi un valet futé.

La couardise d’Iphicrate est également source de comique. Elle est traduite par des hyperboles comme à la 23 « si je ne me sauve, je suis perdu ». Les moqueries d’Arlequin visent à prendre le spectateur à témoin et à le faire rire aux dépens de ce maître ridicule. Le rire est d’ailleurs mis en abyme: didascalie « Arlequin riant » + réplique « mais je ne saurais m’empêcher d’en rire » + L 52 « ta gaieté ne vient pas à propos ».

Le décalage entre l’angoisse du maître et la décontraction initiale du valet est aussi source de comique, tout comme le décalage ensuite entre la colère d’Iphicrate et la comédie jouée par Arlequin. Ceci va croissant lorsqu’Arlequin siffle ou chante. Le fait qu’Iphicrate se mette en danger en avouant lui-même les particularités de cette île amuse. C’est e effet forcément la porte ouverte à la rébellion d’Arlequin. Iphicrate le souligne lui-même en recourant à un aparté L 50 « à part les premiers mots ». L’aparté est une convention dramatique. Un acteur feint de se parler à lui-même ou de parler à un personnage à l’insu des autres personnages présents sur la scène. Il sert souvent à commenter l’action, à communiquer au spectateur les sentiments du personnage. Il est souvent facteur de comique. « Le coquin abuse de ma situation ». Cet aparté fait émerger l’idée d’un maître désormais dominé (= comique de situation). Le sifflement d’Arlequin devient une marque de TRANSGRESSION.

Mais le spectateur est avisé qu’il doit dépasser la farce. Les relations maître/ valet sont rapidement présentées sous l’angle du conflit et du ressentiment

II – Une comédie sociale:

A – La représentation de la révolte: L 1 à 71 Iphicrate reste le maître malgré son inquiétude. Mais à partir de la remarque d’Arlequin « et le gourdin est dans la chaloupe », le valet prend le dessus et se moque. Iphicrate ne s’exprime alors plus que par des interrogatives et des injonctives qui restent sans effet. Elles font juste ricaner Arlequin. Ce dernier passe ensuite au tutoiement L 87 « je le confesse à ta honte » ou L 88 « Dans le pays d’Athènes j’étais ton esclave, tu me traitais comme un pauvre animal ». Le conflit devient plus ouvert, les rapports de force sont inversés comme en témoignent les répliques de plus en plus courtes d’Iphicrate. On observe donc un basculement des frontières sociales et de la hiérarchie. Une phrase averbale comme l’injure « Esclave insolent! » témoigne bien de l’impuissance d’Iphicrate. La mention du GOURDIN est capitale: cet objet symbolique assure le pouvoir du maître sur le valet, tout comme l’épée. C’est une métonymie du pouvoir. L’émancipation du valet se déroule donc sous les yeux du spectateur.

En face, Iphicrate tente d’utiliser la 1ère pers du pluriel « Avançons » comme pour associer son valet à sa cause, mais en vain.

B – Le combat de l’esclave: dans cette scène nous assistons à l’émergence de l’esclave comme un individu. Le pronom « moi » se trouve mis en relief en fin de réplique L 35. Athènes est un prétexte pour Marivaux qui met ici en scène la dialectique du maître et de l’esclave à travers les temps. C’est une question d’actualité importante au XVIII°. Le comique devient ici une arme de dénonciation. Marivaux condamne les violences physiques faites aux esclaves/ Valets: mention du gourdin et de l’épée + « vous avez coutume de m’en faire à coups de gourdin » ou « les marques de votre amitié tombent toujours sur mes épaules ». Le présent itératif + l’adverbe « toujours » suggèrent qu’il s’agit d’une habitude. La comparaison « comme un animal » dénonce la déshumanisation des esclaves. Arlequin dénonce aussi l’absurdité de ce rapport de force totalement infondé: « et tu disais que cela était juste parce que tu étais le plus fort ». On perçoit également de l’ironie dans la réplique « cette justice-là ». Le lexique de la souffrance contribue également à cette dénonciation. Arlequin, par son mouvement, son élan d’émancipation : « Adieu, mon ami, je vais trouver mes camarades et tes maîtres » signale comme une métalepse l’entrée dans un univers fictif bien différent. Il annonce finalement l’UTOPIE et la leçon qu’il va falloir en tirer, le cours d’humanité que la pièce se propose de délivrer: « Quand tu auras… Tu »/ il emploie également l’expression « la même leçon ». Le futur suggère une évolution, un changement. Même le pathétique est au service du comique et de la critique.

Conclusion: cette exposition comique qui répond aux canons du genre se caractérise donc par sa vivacité, son dynamisme. Elle pose d’emblée au cœur du spectacle la dialectique du maître et de l’esclave et se donne pour décor une île qui s’annonce comme un monde à l’envers (inversion des valeurs alors en cours). Cette île est le lieu d’une UTOPIE et le spectacle opère comme un MIROIR du lecteur (vertu didactique).

Publicités