Séance 2 : Comprendre l’idéal humaniste/ l’idéal pédagogique

Lecture analytique de la Lettre de Gargantua à son fils, Pantagruel, 1532

Problématique : Il s’agira de comprendre comment cette lettre en apparence intime opère comme un manifeste de l’idéal pédagogique humaniste.

I – Une lettre de mission ou une Institution du Prince

A – Une lettre romanesque :

C’est une lettre qui relève de la sphère privée.

– indices de l’énonciation : présence des marques de la 1ère et de la 2ème pers ex : « je t’engage ».

– le tutoiement suggère une certaine familiarité, un lien entre émetteur et récepteur. De la même façon, l’adresse « Très cher fils » ou encore l’apostrophe « mon fils » L 42 indiquent un lien familial.

– Autres indices de leurs liens : l’émetteur connaît, fait allusion à la vie du récepteur. Les deux protagonistes ont une vie, une histoire partagée : « Tu es à Paris ».

– La précision de la date et du lieu d’énonciation appartient aussi au code de la lettre.

– On note cependant que le lieu, UTOPIE constitue un élément romanesque car ce lieu, qui est le royaume de Gargantua, est imaginaire. Le nom commun utopie désigne un plan imaginaire de gouvernement pour une société idéale qui réaliserait le bonheur de chacun. Le terme est souvent lié au domaine du rêve, de l’irréalisable.

Toutefois, par son contenu, cette lettre est aussi une lettre de mission.

B – Une institution du prince

Ce père s’inquiète de la formation de son fils et il a pour objectif de lui prodiguer des conseils. Cette lettre est aussi celle d’un roi au prince appelé à lui succéder. C’est un manifeste éducatif, ce que l’on nomme à l’époque une INSTITUTION du PRINCE ou un MIROIR du prince.

– on peut noter à ce titre les marques de l’autorité du père : il recourt à de très nombreuses injonctives

« je t’engage » : ici l’injonction est contenue dans le sémantisme du verbe

« achève le cycle » L 15 (impératif)

« apprends les règles » L 16

« tu t’aideras » L 16 futur de l’indicatif à valeur d’injonction

« que je vois en toi » L 36 : subjonctif

La redondance de la l6 « j’entends et je veux » souligne la détermination du père. Le verbe « entendre » ici signifie avoir la ferme intention de, la volonté. Il s’agit donc de principes inébranlables et non négociables. Mais ces injonctives traduisent aussi la conviction, les certitudes de Gargantua.

– à cela s’ajoute le recours au registre didactique :

lexique précis : ici celui de l’apprentissage et des connaissances (progresser en savoir, tes progrès, précepteur, enseignement, te former, que tu apprennes, étude scientifique, la connaissance).

Le recours à des exemples et à des citations

La mention de Quintilien L 7 : opère comme un argument d’autorité

La citation indirecte L 37 « selon le sage Salomon » = autre argument d’autorité

Le texte st structuré, notamment avec des liens logiques : ex L 7 deuxièmement/ puis ou encore L 16 « mais » et L 19 « Et quant à », ou « En somme » L 31 qui est un terme conclusif.

Gargantua expose ses principes par des injonctives, les explique et les justifie. Ce savoir a pour but d’atteindre à un idéal de sagesse : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

Le terme « conscience » est compris dans deux acceptions : réflexion sur son savoir mais aussi sens moral et sagesse.

Rabelais croit en l’homme et en ses capacités de progrès. Il insiste d’ailleurs sur cette notion L 1 et 32.

Ceci confère à cette missive une teneur humaniste.

II – Le manifeste de l’idéal pédagogique humaniste :

A – Une lettre humaniste :

Cette lettre opère comme un programme d’éducation idéale, une illustration de l’idéal pédagogique humaniste. La notion d’idéal est perceptible dans l’adverbe « parfaitement » l 6.

Le contenu de cette formation évoque aussi l’humanisme. On peut noter à ce titre la mention de l’apprentissage des langues anciennes : grec ; latin, hébreu auxquelles Rabelais dans un effet de gigantisme ajoute le chaldéen et l’arabe.

On note l’étude de la théologie (cf. formation de Rabelais lui-même).

Le reste s’organise autour du TRIVIUM soit ce qui relève de l’art du langage : la grammaire, la langue et la rhétorique (2nd §) et les « arts libéraux » ou le quadrivium, soit ce qui relève des sciences : géométrie, arithmétique, musique et astronomie. Rabelais mentionne aussi les sciences naturelles : toutes les catégories sont présentes avec la mention de la faune, de la flore, des métaux. Il s’agit de connaître le monde. Il évoque également la médecine qui connaît d’importantes évolutions au XVI et que Rabelais lui-même a étudiée.

Il faut concevoir combien ce programme d’éducation est novateur. La dissection par exemple était interdite dans l’Antiquité parce que le corps était sacré. Elle fut peu pratiquée ensuite car l’Eglise n’y était pas favorable. Au XVI° Vésale est le 1er véritable anatomiste et il procède à la 1ère dissection publique.

Mais cette lettre est humaniste par ses nombreuses références à l’Antiquité : on croise les noms de Platon, de Cicéron et de Quintilien. Ce qui est intéressant c’est que Rabelais élargit sa réflexion à d’autres cultures, notamment la culture arabe. Le monde arabe a été très productif dans l’expansion des sciences et des arts au Moyen âge et la chute de Constantinople en 1453 + l’invention de l’imprimerie ont favorisé la diffusion des écrits arabes en Europe.

L 27 à 30 Gargantua recommande la lecture des textes dans leur langue d’origine, sans le passage par la traduction en latin, ce qui est une cheval de bataille des humanistes.

Enfin il est question du rejet de la superstition signalée par les termes « supercheries et futilités » l 17-18

Ce qui frappe c’est le gigantisme de ce programme. Il s’agit de « TOUT SAVOIR ». C’est un programme extrêmement ambitieux (car aussi plus loin le droit, la chevalerie, le maniement des armes). Les humanistes aspirent à un savoir exhaustif. Ex « acquiers une connaissance parfaite de cet autre monde qu’est l’homme ». L’homme est vu comme un microcosme reflétant le macrocosme.

Cette dimension exhaustive, encyclopédique, est traduite par l’expression de la totalité :

– récurrence des adjectifs indéfinis totalisants « Toutes » et « tous » + anaphore et parallélismes de construction.

– Recours nombreux au pluriel

– Métaphore « que je vois en toi un abîme de science » L 31

– Ouverture culturelle à l’ensemble du monde : juifs, arabe, chaldéen.

Il évoque un véritable appétit de savoir ; le gigantisme de cet enseignement est à la mesure des géants que sont les personnages.

– recours à l’accumulation : L 8 « puis l’hébreu [ …] le chaldéen et l’arabe »

– la référence à « l’universelle encyclopédie »

– « qu’il n’y ait mer … dont tu ignores : double négation qui suggère le plus, la totalité

– ex « que rien ne te soit inconnu » = que tu connaisses tout (LITOTE). On perçoit dans ces accumulations et ces injonctives, l’enthousiasme du père.

B – des méthodes humanistes :

Outre les contenus, les méthodes sont également novatrices et propres à l’idéal humaniste.

C’est un enseignement ouvert, non subi et c’est un enseignement en prise avec la vie. Ainsi gargantua me sur le même plan l’enseignement du précepteur et celui de la ville. Deux voies coexistent : l’enseignement d’Epistémon (dt le nom signifie en grec « le savant »), soit un enseignement direct et l’enseignement indirect de la vie. Gargantua oppose implicite le savoir livresque et celui de l’expérience.

Ceci suppose que l’élève soit actif et sache tirer des conclusions : fréquentation des gens utiles et des discussions publiques + « fréquentes dissections ».

L’apprentissage est une démarche volontaire, une construction de soi-même par soi-même. On peut noter à ce titre le verbe former à la L 9 « que tu formes ton style ». La tournure active signifie que l’élève ne subit pas, il prend son savoir en main. Il en va de même avec le motif de la mise à l’épreuve et des progrès. Cet apprentissage et tourné vers la rigueur et vise à la perfection.

L’homme est au centre de son apprentissage ainsi qu’en témoignent les pronoms personnels de la seconde personne employés en position sujet.

La lecture témoigne aussi de cette attitude volontaire.

Ceci correspond à des objectifs nouveaux. Le savoir n’est plus conçu comme une simple accumulation de connaissances. Il s’agit d’être capable de réfléchir sur ce savoir et à partir de ce savoir. Il s’agit de mettre aussi ce savoir au secours de sa morale, de son comportement. Rabelais mêle l’isotopie de la vertu et de la foi au lexique de la connaissance. EX : L 2 : association binaire « en savoir et en vertu ».

Loin de rejeter la foi, Rabelais recourt allégrement à son lexique : les Saintes Lettres, sagesse, âme, + accumulation « tu dois servir, aimer et craindre Dieu » « mettre en lui toutes les pensées et tout ton espoir ». Gargantua, en bon humaniste, fait preuve d’EVANGELISME : il respecte l’enseignement moral chrétien, les Ecritures mais il voit la foi comme un contact plus direct et plus personnel avec Dieu, loin des inventions de la religion.

Conclusion :

A travers cette lettre, Rabelais, sans rejeter l’enseignement scholastique, le renouvelle en lui adjoignant l’étude scientifique du monde et de l’homme et en accordant une large place à la raison et au raisonnement de l’élève. Cette lettre en apparence intime constitue un manifeste de l’idéal pédagogique humaniste qui place l’homme au cœur de l’enseignement et parie sur son appétit de savoir et sur l’exercice fructueux de sa raison. Un tel programme est novateur et bouleverse les habitudes puisqu’il confère à l’homme une certaine liberté et une responsabilité indéniable. Il tranche avec un certain obscurantisme longtemps voulu par l’Eglise et préfigure les ambitions du siècle des Lumières.

Travail personnel : rédigez l’introduction de la lecture analytique.

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