ntroduction:

Le XVII ° est considéré comme le siècle des grands moralistes: la littérature pose en effet un regard critique sur la nature humaine, et la société, qu’elle vise à améliorer. Auteur de poèmes, de contes et de nouvelles, mais surtout de fables, Jean de La Fontaine, s’inscrit dans cette réflexion. Procédant à un travail de réécriture de textes de l’Antiquité, il compose des fables qui sont autant de mises en scène des défauts humains, autant de critiques des injustices sociales.

Dans la fable intitulée « Le Chêne et le Roseau », publiée dans le livre I en 1668, il oppose ainsi l’orgueil des puissants à l’humilité des plus faibles.

Problématique:

Il s’agira de comprendre comment La Fontaine réécrit l’apologue d’Esope pour proposer une comédie sociale satirique.

Plan:

I – L’écriture d’une comédie

II – Une réécriture allégorique et satirique

I – L’écriture d’une comédie :

La fable appartenant au genre de l’apologue consiste en une argumentation indirecte. Elle repose sur un récit qui constitue le CORPS de la fable.

A – Le récit d’une anecdote:

On note la présence des temps du récit:

– passé simple v 1″dit »/ v 18 « lui répondit » : pour évoquer des actions uniques ou rapides

– imparfait v 24 « comme il disait ces mots »: imparfait duratif

– présent de narration: v 25 « accourt avec furie » « L’Arbre tient bon, le roseau plie »

A cela s’ajoute le recours à des verbes d’action: accourt, redouble ses efforts, déracine.

Le texte met également en scène deux protagonistes: le chêne et le roseau, qui appartiennent à l’univers végétal.

Le fabuliste prête à ces végétaux des caractéristiques humaines:

– ils sont doués de parole : verbes de parole: dit/ accuser/ lui répondit/ disait. Ceci confère au texte une dimension merveilleuse

– La Fontaine recourt à la personnification: il leur prête des attitudes, des sentiments humains/ + champ lexical du corps humain Ex v 6 « Vous oblige à baisser la tête »/ v 7 « mon front » / v 18 « votre compassion », v 23 « sans courber le dos ».

On peut parler d’anthropomorphisme: présentation de réalités non humaines sous une forme humaine. Ces végétaux représentent des types humains: le chêne figure ainsi le présomptueux, l’orgueilleux.

Les majuscules des termes Chêne et Roseau participent de cet anthropomorphisme.

Le fabuliste tisse le champ lexical de l’humain à celui du végétal: sorte de va et vient entre la personnification et la végétalisation (notamment du décor)

On constate également la présence d’un narrateur omniscient qui rapporte l’anecdote.

On repère également les différentes étapes du schéma narratif: le vent est un élément perturbateur, la tempête devient une péripétie avec le déracinement du chêne, le texte parvient ensuite à une situation finale: le puissant est abattu tandis que le plus faible est encore en vie.

B – La dramatisation:

Pour donner plus de force à son récit, La Fontaine s’efforce de lui donner plus de vie, en le dramatisant sur le mode d’une petite comédie.

– il recourt au discours direct et au dialogue « dit au Roseau » v 1

– il use alors du présent d’énonciation

– il propose ainsi une Scène: étape du récit que l’on développe longuement pour donner l’impression au lecteur que le déroulement de l’action correspond au temps de la lecture.

– auquel s’ajoute l’emploi du présent de narration qui actualise la scène, donne au lecteur l’impression qu’elle se déroule sous ses yeux.

Dans ce qui ressemble à une tirade (longue réplique au théâtre dans laquelle un personnage expose un sentiment, un point de vue), le Chêne cherche à souligner la faiblesse du Roseau.

Enfin La Fontaine joue de la versification pour créer une certaine vivacité dans son récit:

– hétérométrie: l’alternance des octosyllabes et des alexandrins suggère une certaine vivacité (effets de rythme)

– alternance des schémas rimiques : rimes croisées/ embrassées.

Le fabuliste met donc en scène une petite comédie à valeur universelle dont le lecteur va devoir décrypter la signification.

II – Une réécriture allégorique et satirique:

A – Une réécriture d’Esope:

Force est de constater que La Fontaine s’inspire d’Esope et propose une réécriture de sa fable:

– changement de végétal: le Chêne remplace l’Olivier: sans doute pour coller davantage aux réalités françaises.

– mais reprise de thèmes: contraste entre les 2 végétaux: l’un en apparence plus faible que l’autre/ Intervention d’une tempête/ situation finale similaire

ON ne peut que constater aussi que La Fontaine développe certains éléments, notamment le dialogue. Chez Esope le discours est narrativisé « se querellaient » « invectivait » / chez La Fontaine: paroles rapportées + effet de scène. On peut donc parler d’AMPLIFICATION.

Par ailleurs, La Fontaine procède à une TRANSPOSITION GENERIQUE: sa réécriture s’accompagne d’un changement de genre littéraire. Esope recourt à la prose, La Fontaine à la poésie (rimes, vers).

L’intention didactique est la même, mais les moyens mis en œuvre diffèrent: La Fontaine semble miser davantage sur la séduction du lecteur. Le langage poétique se trouve mis au service de l’argumentation: ainsi les alexandrins traduisent l’orgueil du Chêne. La séduction passe par l’art du récit, mais aussi par l’art des vers.

On peut d’ailleurs noter que la morale est explicite chez Esope, alors qu’elle est implicite chez La Fontaine

B – La signification de la fable:

Il convient en effet de s’interroger sur ce que représente ces deux protagonistes.

Si les majuscules des termes Roseau, Chêne ou encore Roitelet constituent des indices de la personnification, elles signalent également la dimension allégorique du texte: elles invitent le lecteur à dépasser cette simple anecdote et à en dégager la signification.

Chaque végétal s’entoure d’un symbolisme propre: La Fontaine travaille sur le symbolisme ce ces végétaux dans l’imaginaire collectif

– le chêne incarne la force, la résistance (du moins en apparence), la grandeur, la permanence

– le roseau se caractérise par sa fragilité.

On note ainsi la présence de plusieurs antithèses:

– le Chêne est repris par le GN « l’Arbre » v 28 alors qu’il est question de l’Arbuste pour le Roseau V 18.

– le Roseau n’occupe que la 2ème place dans le titre

– la prise de parole du Chêne est plus étendue

– le chêne est désigné par la périphrase « Celui de qui la tête au ciel était voisine »: qui évoque les rois, les puissants de ce monde

C’est le Chêne qui évoque cette faiblesse du Roseau en feignant la compassion: il fait preuve de condescendance (supériorité bienveillante mêlée de mépris). Son discours arrogant cherche à écraser le roseau, ce que souligne l’opposition constante entre le JE/ VOUS. Cette fausse compassion est soulignée par le roseau lui même au v 18: la diérèse du mot compassion, exhibe sa fausseté. Le roseau allonge le mot pour bien signifier au lecteur, mais aussi au Chêne, qu’il n’est pas dupe. La diérèse ici est une marque d’ironie.

Il appuie son raisonnement sur un certain nombre de contrastes: petite cause / grand effet

Ex : Un roitelet/ pour vous un grand fardeau // Le moindre vent… vous oblige à baisser la tête »

Il oppose la situation du Roseau à la sienne, démontrant ainsi sa propre supériorité: comparaison « Cependant que mon front ».

Le vers 10 souligne cette mise en comparaison: « Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr »:

– on note l’effet de parallélisme de construction, souligné par la parfaite régularité du vers et de la coupe et renchéri par l’opposition aquilon/ zéphyr: deux vents de puissances très différentes.

Ces deux végétaux permettent ainsi l’évocation des grands et des petits de ce monde. La tempête, quant à elle, évoquée à renfort d’hyperboles, représente les difficultés de l’existence. Il revient au lecteur de dégager le sens de la fable qui est privé de son âme, puisque la morale est implicite.

La Fontaine met en œuvre cette comédie sociale pour dénoncer une injustice sociale, et pour critiquer l’arrogance des puissants. Fidèle au principe du castigat ridendo mores, le récit punit, non sans humour le chêne prétentieux. La Fontaine ménage en effet un effet de chute assez ironique, puisqu’à l’issue de la tempête, le roseau se trouve le seul survivant.

Conclusion:

La Fontaine, à travers ses fables, porte un regard critique et souvent amusé sur ses contemporains et la société de son époque. Il évoque souvent les rapports entre les puissants et les plus faibles, (Le loup et l’agneau), afin de dénoncer certaines injustices. Pour porter sa critique il s’appuie sur le principe horatien du « placere et docere ». La fable opère comme un miroir de la comédie sociale, comme un miroir du monde mais elle vise aussi à être « miroir du lecteur », au sens d’ouvrage didactique.

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