Jean Anouilh, 1910-1987, est surtout connu comme dramaturge. Il a écrit une trentaine de pièces dont certaines sont des réécritures: Antigone en 1944, Médée en 1946, Eurydice en 1941. Il a également œuvre en qualité de metteur en scène. En 1962, ses réécritures s’inscrivent dans un autre genre: la fable. Il publie en effet un recueil intitulé Fables.

Eléments pour une introduction:

La fable, genre ancestral, semble se prêter particulièrement bien aux réécritures. Si Jean de La Fontaine s’inspire en effet abondamment d’Esope ou de Phèdre et de Pilpay au XVII°, Anouilh ou Charpentreau donnent une seconde vie aux fables de La Fontaine dans de nombreuses réécritures au XX°. Ainsi, Jean Anouilh propose-t-il une reprise de l’apologue « Le Chêne et le Roseau » dans son recueil de Fables publié en 1962. Cependant, comme toute réécriture constitue aussi une œuvre originale, il dote son texte d’une signification autre.

Problématique/ annonce de plan:

Il s’agira donc de comprendre comment cette réécriture parodique propose une vision de l’homme et du monde différente et modifie donc la portée morale de l’hypotexte.

Nous analyserons initialement la dimension parodique de cette réécriture avant de nous interroger sur ses significations morales.

I – Une réécriture parodique:

A – Une réécriture:

Comme le titre de cette fable l’indique, le texte d’Anouilh s’inscrit dans une double tradition:

– celle de l’apologue, et plus précisément de la fable

– celle de La Fontaine (et indirectement d’Esope) et de la fable versifiée

Nous pouvons parler de réécriture car:

– reprise des mêmes éléments constitutifs:

Un récit (corps) et une morale, explicite ici v 5 et 6 (âme). Mais morale originale car elle est posée sous la forme d’une question rhétorique et non sous la forme d’une affirmation. L’autre originalité réside dans le fait que c’est l’un des personnages qui la formule.

Même schéma narratif: discussion entre deux végétaux sur leur résistance respective, tempête, vent et combat perdu par le chêne

Mêmes protagonistes et même recours à l’anthropomorphisme: registre merveilleux avec ces végétaux doués de parole. Par ailleurs ils sont doués de réflexion. Ainsi le chêne émet un jugement moral et littéraire critique sur la fable de La Fontaine: v 2 et 3 « N’êtes vous pas lassé d’écouter cette fable? / La morale en est détestable ». On note évidemment le recours à la personnification: « le chêne fier qui le narguait » v 19 (sentiments humains) ou v 25 « On sentait dans sa voix sa haine » / « mon compère » v 22.

Mais parallèlement on rencontre également le lexique de la nature, du monde végétal: plier/ vos ramures/ je puis en juger à niveau de roseau. Ceci témoigne de ce que la fable use d’un système d’analogies pour exprimer des vérités humaines.

Même effort de dramatisation. Anouilh recourt en effet au discours direct signalé par les guillemets/ recours à une ponctuation expressive/ verbes de paroles et d’action:

« dit le roseau »/ « le vent qui secoue »

présent de narration: le vent se lève/ jette le chêne

On constate donc la présence d’un effet de scène / Anouilh propose lui aussi une petite comédie.

On peut en effet noter qu’Anouilh pratique la citation:

Le v 1 de Anouilh « Le chêne un jour dit au roseau » constitue une reprise du v 1 de La Fontaine.

B – Une parodie:

On remarque toutefois la disparition des majuscules ce qui nous invite à nous demander si Anouilh prend une certaine distance avec La Fontaine.

Si l’on compare cet hypertexte à l’hypotexte de La Fontaine nous pouvons constater que:

– la répartition du discours n’est la même: la réplique du chêne s’étend sur 5 vers + 1, tandis que le roseau s’exprime sur 10 vers + 3. Anouilh inverse donc la situation de La Fontaine. La force, le pouvoir de la parole semble du côté du roseau.

Mais nous notons surtout la référence à la fable de La Fontaine elle-même:

V 2 l’expression « cette fable » fait allusion à l’hypotexte. Le démonstratif « cette » renvoie directement à la fable du XVII°: « N’êtes-vous pas lassé d’écouter cette fable? »

Le chêne recourt ici à une question rhétorique qui indique qu’il désapprouve, qu’il conteste cette fable, ce que renchérit l’adjectif « détestable » au v3. Il dénonce la morale implicite de La Fontaine et conteste le fait qu’on l’apprenne aux enfants: pour lui c’est une faute didactique et morale, une erreur.

Le terme « marmots » qui appartient au langage familier et qui dénote dans le contexte de ce texte versifié introduit une dissonance, annonce une parodie (imitation moqueuse d’une œuvre visant à la critiquer) à visée contestataire. Anouilh imite La Fontaine, reprend les caractéristiques de son écriture, de son style (versification, hétérométrie octosyllabes et alexandrins) ce qui pourrait faire penser à un pastiche (imitation qui vise à rendre hommage, à reconnaitre les qualités et les valeurs du modèle), mais il dénonce aussi l’attitude du roseau et semble ainsi inverser la signification de sa fable, ce qui nous amène à considérer davantage le texte comme une parodie. Cette idée est soulignée par la rencontre à la rime des termes fable/ détestable.

II – La signification de la fable:

A – Les personnages

Le symbolisme des personnages est plus explicite chez Anouilh:

– Le chêne: fierté/ refus de plier: répétition du verbe au v 5 qui souligne l’importance de ce mot. Cette répétition a une connotation péjorative (expression du refus de plier toujours chez le chêne)/ + polyptote v 5 et 6 : Plier/ le pli

Le PLI est une image de la soumission. Le chêne reproche aux hommes de toujours se soumettre.

– Le roseau : petitesse, faiblesse fragilité exprimées aux v 11 et 12 « Que nous autres, petites gens, / Si faibles, si chétifs, si humbles, si prudents ». Ces adjectifs sont par ailleurs employés dans une accumulation hyperbolique avec l’anaphore de l’adverbe intensif SI. On note la répétition de l’adjectif petit/ petite v 13 « petite vie ». Mais on peut également de petitesse morale (ce qui le différencie du Roseau de La Fontaine): le roseau dénonce les grands orgueilleux mais il fait lui-même preuve d’orgueil v 14 et 15.

Le terme prudent est péjoratif ici car le roseau se préoccupe uniquement de sa petite vie. Son souci est juste de sauver sa peau. Il s’exprime comme un donneur de leçon : présent gnomique v 10 à 15.

Ce roseau est également moqueur ce que l’on comprend dans sa remarque au chêne « mon compère » + « Ce que j’avais prédit n’est-il pas arrivé »

Par ailleurs si le roseau n’est pas déraciné, il reste « courbé par un reste de vent »: il reste finalement marqué par sa bassesse morale. A l’inverse le chêne, même à terre conserve une certaine grandeur morale « Je suis encore un chêne ». Son sourire s’oppose au ton moqueur du roseau. Il est valorisé par le fabuliste avec une expression méliorative comme « Le géant » ou encore l’adjectif « beau ». On note par ailleurs qu’Anouilh recourt au registre pathétique pour le décrire : lexique de la souffrance: triste, souffrait/ blessé/ morts et peines qui se voient renchéris par l’adjectif « mille ». Il affronte la mort avec courage et magnanimité (clémence, grandeur).

Anouilh oppose ici deux conceptions morales de la vie que le cyclone vient mettre à l’épreuve. Cette mise à l’épreuve (à visée démonstrative) est suggérée au v 10 par le verbe « prouver » : « Pourrait vous prouver d’aventure ». Ce verbe exhibe en effet la valeur démonstrative du récit.

Ce sont les intempéries qui permettent la confrontation de ces conceptions de la vie, de ces visions de l’homme.

Le champ lexical des intempéries est important: mot vent répété 2 fois/ « tempêtes du monde » / « orage » « souffle profond qui dévaste les bois ». Ces intempéries se caractérisent par leur grande force, leur violence croissante ainsi qu’en témoigne la gradation : vent, orage et cyclone. Ce sont autant de métaphores pour signifier les difficultés de la vie. A noter que ces intempéries, cet orage sont donnés à entendre par l’assonance en [on] v 16 et 17 + l’allitération en dentales v 16 à 19. De plus l’absence de coupe suggère la rapidité et l’élan de ces vents violents.

La question qui se trouve ainsi posée est : face à ces difficultés, faut-il se soumettre ou résister et rester fidèle à soi-même quitte à périr? Le chêne ne fait pas de compromis et reste fidèle à ce qu’il est: grand jusqu’au bout.

B – La condamnation de l’attitude du roseau:

La bassesse de ses sentiments est soulignée :

– le rejet du terme « satisfaite » au v 26 souligne l’intensité de sa haine vengeresse en permettant notamment d’exhiber le mot « haine » à la rime.

– la rencontre à la rime des termes « haine » et « peines » suggère l’absence totale de compassion.

– il éprouve de la jalousie, sentiment peu glorieux et il a la victoire facile et triomphante: ceci est suggéré par les incidentes comme « (Il ne se fût jamais permis ce mot avant) ». Cette incidente semble indiquer qu’il se montre habituellement plus lâche.

– la petitesse d’esprit du roseau est suggérée aussi par sa « petite vie »

– son persiflage est traduit par l’allitération en [S] v 25 et 26

Ce roseau semble se caractériser par son opportunisme tandis que le chêne conserve ses valeurs.

Conclusion:

Ainsi, si Anouilh s’inscrit dans les pas de la Fontaine c’est pour nous proposer une parodie de sa fable et nous inviter à une réflexion morale et socio-politique. La contestation de la morale implicite de La Fontaine ainsi que l’inversion des valeurs symbolisées par les deux végétaux constituent en effet davantage un appel à la résistance qu’une incitation à un opportunisme soumis. Il apparaît donc au terme de notre réflexion que cette réécriture est une œuvre originale proposant une vision de l’homme et du monde qui prend tout son sens dans le contexte de l’après guerre (Résistance).

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