Jacques Charpentreau est né en 1928. Ecrivain et poète, il a publié une trentaine de recueils poétiques, des contes et des nouvelles, des essais et des dictionnaires. Il ne se rattache à aucun mouvement particulier.

Introduction:

Le siècle de Louis XIV redécouvre le genre de la fable sous la plume de Jean de La Fontaine qui renouvelle le genre en recourant notamment à une transposition générique. Depuis les réécritures se multiplient, prenant parfois la forme de parodies chez Queneau ou Anouilh. Dans sa fable intitulée « Le Bœuf qui veut se faire aussi petit que la Grenouille », publiée en 2007 dans le recueil La rose des fables, c’est à la lecture d’un pastiche que nous invite Jacques Charpentreau.

Problématique/ annonce du plan:

Il s’agira de comprendre comment cette réécriture qui se présente initialement comme une satire de l’envie constitue un hommage à La Fontaine.

Nous nous intéresserons initialement aux originalités de cette réécriture avant d’en interroger le sens et les enjeux.

I – Une réécriture originale:

Le titre constitue un clin d’œil à La Fontaine dans la mesure où le lecteur peut reconnaître les deux protagonistes de La Fontaine: le Bœuf et la Grenouille, ainsi que la relative « qui veut se faire aussi … que ». Toutefois nous constatons d’emblée une inversion de la situation.

A – Une inversion de la situation:

Charpentreau opère une ici une transposition dans la mesure où il modifie les fonctions des personnages.

– le bœuf apparait en 1ère position dans le titre

– l’expression « se faire aussi petit que  » connaît la même construction grammaticale que la formule de La Fontaine « se faire aussi grosse que », mais les termes petit ou grosse sont antithétiques. La quête du personnage est donc inversée.

L’envie est ainsi du côté du bœuf. C’est lui qui se torture pour parvenir à un idéal et c’est lui qui se trouve châtié en fin d’apologue: v 23 « Il trépasse ». La grenouille, quant à elle représente cette fois le modèle, l’idéal à atteindre. Le schéma narratif reprend donc les mêmes étapes sur le mode de l’inversion des rôles.

Mais force est de constater que Charpentreau procède également à une amplification.

B – Une amplification:

Son texte s’étale en effet sur 38 vers contre 14 chez La Fontaine.

Il amplifie le récit. Le fabuliste insiste davantage sur les actions du bœuf, sur ses efforts pour gagner sa quête.

De cette façon il insiste davantage sur le ridicule du personnage, notamment en multipliant les verbes d’action:

on note deux accumulations au v 7 « Il marche, il saute, il court, il va dans le torride »/ et v 13 « il jeûne, il boude l’herbe ».

Il multiplie également les détails physiques concernant le bœuf:

– le lourdaud, trempé de sueur, le mufle bas, le balourd, son port majestueux, sa peau flotte, il a l’air / D’une pauvre carcasse, ses os percent sa peau.

De cette façon, il amplifie la satire.

Au cours de ce récit on peut percevoir que Charpentreau s’inspire abondamment du style de la Fontaine puisqu’il conserve les traits caractéristiques de l’art de La Fontaine:

– les spécificités du langage poétique: vers, rimes et jeu sur l’hétérométrie. On repère des alexandrins, des octosyllabes mais aussi certains vers plus courts: des hexasyllabes (rares d’ordinaire) et même le dissyllabe « Bientôt » v 24. Il pousse donc ces effets de rythme encore plus loin.

De la même façon, il cultive lui aussi l’art de la dramatisation du récit, recourant au discours direct (guillemets, tirets) à la ponctuation expressive ou au présent de narration. Il s’appuie également sur un effet de scène, qu’il amplifie au point de se livrer à une hypotypose (description animée d’une scène dont on veut donner une représentation imagée et comme vécue dans l’instant de son expression). Les verbes de mouvement et d’action sont nombreux et les évocations du bœuf et de la situation font intervenir les différents sens.

Ex: herbe fraiche, verte/ sueur/ vue avec le v 22…

Le fabuliste cherche ainsi à ouvrir les yeux du lecteur et à graver les esprits.

Ce qui surprend surtout c’est l’amplification de la morale. Les morales se caractérisent en effet généralement par leur brièveté (leur formulation concise est censée favoriser leur mémorisation). Ici l’âme de la fable se déroule sur 14 vers. Charpentreau multiplie les exemples imagés visant à éclairer la visée morale de la fable: la condamnation de l’envie. Mais ces exemples permettent également de ménager l’effet de chute orchestré dans les deux derniers vers.

II – Sens et enjeux de cette réécriture moderne:

Dans cette petite comédie moderne le symbolisme attaché aux animaux se trouve donc inversé, ce qui nous conduit à nous interroger sur les différences de significations que cela implique.

A – Caricature du bœuf et satire de l’envie:

Le ridicule est cette fois du côté du bœuf ainsi qu’en témoignent les reprises nominales péjoratives qui le désignent: le lourdaud v 5 et le balourd v 17.

L’animal fait preuve d’une admiration béate devant la grenouille, ce que signifie la gradation sémantique des verbes v 2 et 3:

« Fut saisi de ravissement/ il la contemple, il s’agenouille »

Son point de vue sur le batracien est excessif, ce que suggère avec humour la remarque sur le firmament v 4 et 5. Il idéalise la grenouille et s’aveugle sur sa condition.

Par ailleurs les préoccupations de ce bœuf sont essentiellement physiques:

« Ma taille est-elle fine? » v 16. Le poète insiste sur son aspect : « A souffrir pour avoir la ligne » « sa peau flotte » « pauvre carcasse ». Le bœuf semble vouer un culte déraisonnable à la grenouille et à la minceur, ce qui fait écho aux préoccupations féminines du XX° et XXI°.

Mais loin de s’embellir, il s’enlaidit ainsi que le signifie le terme « carcasse » péjoratif ici.

Il dépense ainsi beaucoup d’énergie pour atteindre son idéal ainsi que le signifient les verbes de mouvement qui évoquent des gesticulations intempestives.

L’humour de Charpentreau à ce sujet passe par les effets de rythme. Il emploie des vers longs pour évoquer ces efforts comme au v 7 ou encore des enjambements comme aux v 7 et 8, puis des vers de plus en plus courts (22 à 23) pour annoncer le trépas qui s’ensuit: v 22 alexandrin/ v 23 3 syllabes/ v 24 dissyllabe. Il exhibe ainsi l’amenuisement fatal et déraisonnable de l’animal.

On retrouve ces préoccupations physiques dans la morale, des v 26 à 29 avec notamment la mention « Les femmes bien en chair envient les fils de fer/ Et jeûnent pour avoir l’air d’un haricot vert ».

De cette façon, le fabuliste ancre sa fable dans le contexte du XXI°, de ses canons esthétiques mais aussi de sa futilité (problème des régimes, des revues de mode, des canons de la beauté). La mention de « La pesante voiture  » qui « envie la montgolfière » n’est pas non plus sans évoquer la modernité et la société de consommation.

Si La Fontaine évoquait dans sa morale les rivalités entre la noblesse et la bourgeoisie, problématique majeure au siècle de Louis XIV, la réécriture de Charpentreau trois siècles plus tard évoque des réalités propres à son époque.

Il semble cependant que cette satire de l’envie ne soit pas l’unique enjeu de cette fable. Il s’agit aussi pour Charpentreau de rendre hommage au maître La Fontaine.

B – L’hommage à La Fontaine:

L’accumulation des exemples de « gens pas sages » dans cette morale permet en effet un élargissement du débat. On glisse de la beauté physique à la beauté artistique, notamment avec des expressions comme « dentelle de pierre » ou encore la mention de « la cantatrice ». On glisse de l’esthétique du salon de beauté à une réflexion esthétique sur l’art et notamment sur l’écriture.

La fable comporte en effet une dimension spéculaire (lorsque l’art et notamment l’écriture se fait miroir de lui-même).

Charpentreau semble confronter l’art du passé à la modernité: ainsi s’oppose le béton matériau architectural moderne à la « dentelle de pierre » (sculptures). Il cherche ainsi à faire percevoir certaines dissonances, notamment à travers la cantatrice qui apparait caricaturale. Le verbe « se contorsionner » rappelle les gesticulations ridicules du bœuf. Sa « terrible clameur » qui s’oppose à son désir de « susurrer en discrète actrice » fait d’elle une chanteuse grimaçante et mauvaise.

Charpentreau accorde donc ainsi une supériorité incontestable aux modèles du passé (théorie moderne de l’imitation???), qui culmine dans les deux derniers vers assez inattendus: effet de chute.

Ce sont ces deux derniers vers qui renseignent le lecteur sur l’enjeu véritable de cette fable.

Nous pouvons déjà remarquer que Charpentreau pratique la CITATION:

– v 10 et 11 la formule « Est-ce assez? » est empruntée à La Fontaine, tandis que le v 25 est une reprise intégrale du v 11 de La Fontaine.

La périphrase « le plus lourd des rimeurs » désigne Charpentreau, tandis que la seconde, « le léger fabuliste » évoque La Fontaine. Ces deux périphrases se trouvent reliées par le verbe SINGER qui indique une imitation. Ce verbe comporte une nuance péjorative, singer signifiant généralement proposer une imitation grimaçante. De la même façon le terme « rimeur », associé au superlatif « le plus lourd » s’avère péjoratif et s’oppose à l’expression méliorative « léger fabuliste ». Ainsi Charpentreau manifeste bien son désir de proposer une réécriture et de s’inscrire dans les pas de La Fontaine, mais il signifie aussi qu’il ne peut pas rivaliser avec ce modèle qui demeure inégalable.

La fable est donc un PASTICHE en ce qu’elle use des procédés de La Fontaine pour lui rendre hommage.

Conclusion:

Au terme de notre analyse il apert que cette réécriture consiste en une satire moderne de l’envie. Toutefois la dimension spéculaire du texte et l’art du pastiche mis en œuvre nous invitent à penser que la fable s’offre aussi comme une réflexion sur l’imitation et comme un hommage à La Fontaine, inégalable. Pourtant les originalités du texte témoignent de la valeur de cette réécriture qui constitue bien une œuvre originale.

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