Séquence 5
Lecture analyse 3: l’incipit de La modification de Michel Butor

Présentation de l’auteur :
Né en 1926. Inventeur de formes littéraires. Il a été apparenté au Nouveau Roman et a contribué à renouveler le genre romanesque par de nombreuses expérimentations. Ex : dans La Modification il propose un roman écrit presqu’entièrement à la 2ème pers du pluriel. Il a écrit de nombreux articles sur le roman qu’il a rassemblés dans une série d’ouvrages intitulés Répertoires. Ses romans sont influencés par la musique et tournent le dos à la linéarité du récit traditionnel.
Voyageur, il a enseigné le français à l’étranger. Il s’intéresse à l’art en général.
Autres romans : Passage de Milan, 1954 et L’emploi du temps, 1956.
La modification, publié en 1957 = son roman le plus célèbre. = un interminable travelling, celui du voyage en train qui superposent 2 lieux : Rome et Paris. Le récit semble s’écrire dans le présent de la lecture. Il se présente comme un puzzle : le lecteur doit retrouver la trame dissimulée au fil des pages, il doit identifier des personnages, réorganiser l’espace et le temps comme une enquête policière. Texte ouvert : nécessite la participation du lecteur. Nouvelle relation auteur/lecteur. Ce dernier doit ré-écrire le livre. Le roman dévoile aussi sa fabrication, exhibe ses procédés. Le personnage = antihéros et l’histoire es une anti histoire
Cet extrait = incipit (pour amorcer l’introduction vous pouvez partir de la définition et des fonctions de l’incipit)
Les particularités de l’extrait :
I – Un incipit déroutant :
Un incipit original qui rompt avec les conventions. Signale d’emblée un nouveau mode d’écriture et surtout de lecture.
A – Un roman à la 2nde personne :
Ce qui frappe d’emblée c’est la narration à la 2ème pers du pluriel :
L 1 : « Vous avez mis le pied gauche »
L 3 « vous essayez en vain de pousser »
L 5 « vous vous introduisez »
Ici le pronom VOUS désigne à la fois le NARRATAIRE et le personnage.
On note aussi les possessifs de la 2ème pers : vos doigts L 8
Ce vous = unique être vivant mentionné et agissant dans ce passage. Unique protagoniste.
Il se trouve associé à des verbes d’action, notamment des verbes de mouvement : mettre le pied, s’introduire, entrer, s’échapper »
ON a donc un incipit surprenant un début in medias res qui propulse le lecteur dans le roman.
Le personnage part en train pour l’Italie (il veut rejoindre sa maîtresse) mais il change d’avis en chemin. C’est une écriture déroutante.
Le VOUS perturbe les relations auteur/ lecteur
B – L’importance accordée aux sensations physiques :
Force est de constater que l’auteur insiste sur les sensations corporelles
– évocation du corps souvent précise : champ lexical du corps + adjectif : phalanges, vertèbres
Ex : L 1 « le pied gauche »
L2 : « votre épaule droite »
L 8-9 : « avec vos doigts qui se sont échauffés »
L 10 « vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner »
Impression que les mouvements sont analysés image par image.
Les sens mis en avant sont le toucher + la vue
Le 2nd paragraphe, par exemple, essentiellement au présent, multiplie les notations physiques, comme si le romancier cherchait à faire ressentir physiquement au lecteur cette entrée pénible dans le compartiment, comme s’il voulait mettre le lecteur dans la peau de ce voyageur.
Ces différents procédés semblent d’abord orchestrer l’identification du lecteur au personnage, mais cette identification devient moins évidente au fil du texte dans la mesure où le protagoniste relève de l’antihéros.
II – Un incipit dramatisé :
Cet incipit est une véritable mise en scène de l’entrée du personnage dans le roman.
A – La dimension métaleptique de l’incipit :
En recourant ainsi au VOUS, aux verbes de mouvements et aux sensations physiques, l’auteur tend à projeter le lecteur au cœur même du récit.
– le temps des verbes : l’auteur recourt essentiellement au passé composé et au présent pour évoquer des actions courtes qui semblent se dérouler en même temps que la lecture, ce qui facilite la fusion lecteur/ personnage
– le voyage, thème du roman opère comme une métaphore de l’activité du lecteur. Le déplacement en train appartient à l’intrigue mais il s’agit aussi du voyage du lecteur dans l’espace du récit. Le voyage est aussi aventure de l’écriture romanesque.
On note bien évidemment la présence du champ lexical du voyage et du train : un train/ panneau coulissant/ compartiment/ coin couloir/ voyage/ votre valise/ homme habitué aux longs voyages + une échappée. Il s’agit pour l’auteur de déterminer le cadre du récit, mais aussi de mettre en scène l’entrée dans le récit : c’est une invitation à un voyage romanesque d’un genre nouveau : « une échappée » pour le personnage, mais aussi une échappée pour l’auteur hors des sentiers battus du roman.
B – Entrée en scène d’ un antihéros, d’un personnage d’un type nouveau
Ce protagoniste n’a rien d’un héros :
– « faiblesse inhabituelle »
– banal, à la mesure de sa « valise assez petite » « yeux mal ouverts »
– l’âge domine son corps/ opposition entre son âge et la difficulté de ses mouvements. Il a du mal à avancer avec sa valise « si peu lourde qu’elle soit ». Portrait d’un homme déjà vieillissant lignes 16 à 22.
– il se cache, il dissimule/ voyage clandestin « car il ne fallait pas que quelqu’un sût »
– il manque d’assurance : « tempes crispées »
– corps engoncé dans les vêtements
La syntaxe contribue à la construction d’un antihéros :
Chacun des paragraphes de cet incipit est composé d’une seule phrase, ponctuée de nombreuses virgules. L’auteur recourt à la parataxe afin de traduire les efforts du personnage, la pénibilité de son entrée dans le train. Il en résulte l’impression d’un personnage en difficulté, mal à l’aise. L’allitération en [R] mime cette difficulté à avancer tandis que l’allitération en [S] suggère la souffrance.
On peut noter aussi à ce titre l’importance des portes et des objets opérant comme des obstacles :
« vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant » L 4
« vous vous introduisez par l’étroite ouverture en vous frottant contres ses bords » L 5-6
Son déplacement est tout aussi chancelant que va l’être sa motivation durant le voyage (il ne descendra pas du train). Le voyage risque de tenir davantage de l’errance.
Il semble par ailleurs routinier, coincé dans des habitudes : « homme habitué aux longs voyages » L 7 + « comme à l’habitude » L 25
Ces différentes précisions données progressivement ne facilitent pas l’identification du lecteur au personnage. L’auteur essaie de rendre plus vraie la représentation, mais il n’y a pas réelle adéquation entre le personnage et le lecteur. Il propose cependant un portrait en action original qui permet de distiller les informations.
Seuls les autres personnages, qui demeureront quasiment absents physiquement du roman sont nommés : Henriette et Cécile (la femme + la maîtresse) / « les enfants » + Marnal, sans doute un employé
Le VOUS pose alors question : vise-t-il l’identification du lecteur du personnage ou permet-il surtout un certain anonymat du protagoniste qui agit en catimini, qui aspire à voyager incognito dans le contexte d’un adultère ? Ne traduit-il pas aussi une certaine prise de distance du romancier face à la notion même de personnage ? Ne signale-t-il pas la naissance d’un anti-personnage?
Conclusion :
– un incipit original notamment par son énonciation
– un incipit en partie déceptif mais qui en appelle à la participation du lecteur
– le motif du voyage = renouvelé/ il permet aussi comme une mise en abyme de l’aventure de l’écriture et de la lecture
– influences du Nouveau Roman : informations données à contretemps
– le protagoniste = anonyme, il apparaît surtout comme un corps
– un VOUS énigmatique

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