Séquence 4

Séance 4 : Lecture analytique 3 depuis « J’en arrive maintenant » à « autant de petits tyranneaux »

Introduction :

Le courtisan, ou le favori, est à la fois un personnage politique et une figure littéraire. Le théâtre a souvent représenté ses agissements tandis que Du Bellay le fustigea dans son célèbre sonnet « Les singes de cour ». Dans son Discours de la servitude volontaire, publié partiellement en 1574, La Boétie en propose également un portrait peu flatteur lorsqu’il expose l’organisation du pouvoir du tyran et ses ramifications.

Problématique :

Nous analyserons comment La Boétie, dans un discours polémique, recourt à un registre fortement satirique pour dénoncer un mode de gouvernance corrompu.

Nous analyserons initialement le fonctionnement de ce réquisitoire puis nous nous intéresserons à la satire du favori ainsi proposée.

I – Un réquisitoire contre un pouvoir ramifié :

Si la tyrannie revient à une gouvernance fondée sur le principe du UN contre Tous, ce système n’est possible que par l’entremise des « petits tyranneaux », des favoris, qui contribuent à asseoir et à renforcer ce pouvoir et qui permettent sa diffusion. C’est « le ressort et le secret de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie ».

Le terme « ressort » évoque une mécanique (comme une horlogerie) et c’est bien cette mécanique implacable du pouvoir que La Boétie vise à dénoncer ici.

A – Une organisation pyramidale contestable :

La Boétie fonde son réquisitoire sur deux démarches argumentative : un raisonnement logique, une démonstration d’idées et une démonstration imagée avec le recours à l’image extrêmement concrète de la tumeur qui gagne du terrain. Cette image appartient au domaine de la maladie, ce qui conduit le lecteur à considérer cette gouvernance comme maladive, viciée.

Ces favoris occupent une place importante puisqu’un très petit nombre, « quatre ou cinq », assure le pouvoir et la protection du tyran.

– LB joue sur les nombres et oppose ces 4 ou 5 à des pluriel suggérant un grand nombre « les bandes de gens à cheval » « les compagnies de fantassins ».

– Ceci met en évidence un PARADOXE puisque ce ne sont les gardes qui le protègent, bien au contraire.

– Ce paradoxe est renchéri par la parenthèse « on aura peine à le croire ». Cette parenthèse témoigne aussi du caractère assez novateur de la pensée de LB.

Le rôle du favori ainsi défini est présenté comme universel :

– « Il en a toujours été ainsi »

– recours abondant au présent gnomique

Tout repose sur l’intérêt qu’accorde le tyran à un très petit nombre,

– ce qui est traduit par la METONYMIE : « l’oreille du tyran », qui désigne sa faveur.

– S’ajoute à cela le sens du verbe pronominal « s’approcher » : il s’agit pour le favori de s’introduire dans la sphère du pouvoir.

Pour démontrer comment se construit cette société pyramidale, LB orchestre tout un jeu sur les chiffres :

L 8 « quatre ou cinq hommes »

L 9 « cinq ou six »

Ceux-ci constituent le second étage après le tyran.

L 12-13 « Ces six en ont sous eux six cents » = le troisième étage

L 14-15 « Ces six cents en tiennent sous leur dépendance six mille » : 4 ème étage

L 17 « grande est la série de ceux qui les suivent »

L 18 « non pas six mille, mais cent mille et des millions »

– On constate que ces chiffres sont croissants, que LB joue sur les multiples afin de signifier l’élargissement progressif de la base.

– Importance de la préposition « sous » qui signifie bien une société à étages

– S’ajoutent à cela l’image de la « chaine », la notion de « série » ou encore de « fil » qui témoignent d’une continuité, d’une logique du système.

– De même les verbes « en tiennent sous », « tiennent au », « soude », « attache à lui » « amener à lui » montrent les liens qui unissent ces gens tout en évoquant une hiérarchie.

Chacun est soumis au pouvoir d’un autre tout en exerçant le sien sur d’autres. Seul le peuple, qui constitue le dernier étage de cette pyramide, est entièrement soumis.

B – Une pyramide viciée :

Cette organisation pyramidale est d’autant plus contestable qu’elle repose sur des motivations et des fondements négatifs.

Elle est avant tout fondée sur la violence :

– abondant recours au champ lexical de la violence : nuire/ audacieux bien armés/ tués/ les armes/ les complices de ses cruautés/ rapines/ méchant/ méchanceté/ fassent tant de mal

– cette violence est donnée à entendre par certaines allitérations : en [P] , en dentales et en [s]

Il y règne une grande insécurité, notamment pour le tyran :

– ses gardes ne garantissent pas sa sécurité et constituent davantage une menace ce qui constitue un PARADOXE : ex L 4 et 5 « barrent l’entrée des palais aux malhabiles qui n’ont aucun moyen de nuire, non aux audacieux bien armés ». Redondance de cette idée avec la référence aux empereurs romains.

– Comparaison « moins nombreux sont ceux qui échappent au danger grâce aux secours de leurs archers, qu’il n’y en eut de tués par ces archers mêmes » : le terme « mêmes » souligne ce paradoxe, les gardes sont dévoyés puisque ce sont des assassins.

Ces différentes ramifications du pouvoir ne visent pas à gouverner et à œuvrer pour le pays et le peuple. Elles sont au service du MAL.

– champ lexical de la soumission : tyrannie, domination, soumettent tout le pays

C’est un univers de corruption : la corruption = l’altération, le changement en mal. Dans le contexte sociopolitique, la corruption = le fait de détourner quelqu’un de son devoir, de son sens moral, par des dons, des promesses.

– LB recourt ainsi L 13 au POLYPTOTE « corrompent » / « corrompu » pour dénoncer ainsi la façon dont chacun achète la complicité de l’autre.

– Il développe et illustre cette idée à partir de la L 14 : il évoque les stratagèmes du pouvoir qui octroie des récompenses comme « le gouvernement des provinces » ou encore « le maniement des deniers » (impôts) contre un soutien complice. Il décrit un système de donc et de contre-dons.

– Il reprend cette idée à partie de la L 20 avec l’exemple de César qui distribuait des fonctions en remerciement des services de ses complices.

– Il joue avec la syntaxe : « non certes pour réorganiser la justice, mais pour donner de nouveaux soutiens à la tyrannie ». Effet de balancement + jeu sur opposition justice/ tyrannie qui souligne alors l’injustice de la justice. De cette façon, les institutions se trouvent progressivement viciées (comme une tumeur).

Mais tout ceci n’est possible que parce que les motivations du favori sont elles-mêmes condamnables, ce qui nous amène à nous intéresser au portrait satirique du courtisan que LB nous livre ici.

II – La satire du favori :

LB nous propose en filigrane un portrait fort dépréciatif du favori.

A – Le registre satirique :

LB recourt à la thématique de la complicité :

« les complices de ses cruautés »

« les compagnons de ses plaisirs »

« les maquereaux de ses voluptés » (métaphore animalière qui évoque le monde de la prostitution. Le favori est un proxénète du pouvoir, un individu qui vend son âme pour le profit et l’ambition mais qui vend aussi le peuple au tyran).

« les bénéficiaires de ses rapines » (le favori est aussi un receleur)

Il ne s’agit pas de gagner la sphère du pouvoir pour y assurer une fonction politique, il s’agit de profiter du butin, de participer aux vices. Image d’un pouvoir dévoyé.

Ses motivations sont contestables : L 28-29 « ceux qui sont possédés d’une ambition ardente et d’une avidité notable ».

– on note à ce titre les termes « avidité » L 15/ gains et faveurs L 22

– jeu de LB sur le terme « possédés » qui renvoie au diable : ils sont animés par le MAL. Ces favoris monnayent le pouvoir, mais il s’agit d’une fausse monnaie puisqu’elle est corrompue et au service de la corruption ainsi qu’en témoigne l’expression « s’exempter des lois et des peines ». Le courtisan cherche à vivre au-dessus des lois.

Le favori usurpe le pouvoir et n’agit qu’en son nom. Il est au service du vol et de la cruauté, il exerce un pouvoir sauvage ce qui est perceptible dans une discrète animalisation.

– on peut en effet s’intéresser à la formation du terme « tyranneaux » qui clôt de passage. Il semble que LB soit ici à l’origine d’un néologisme. Dérivation suffixale du terme tyran auquel on ajoute le suffixe « eau », suffixe diminutif et dépréciatif. C’est un terme familier qui désigne un petit tyran sans envergure. Mais ce suffixe est souvent employé pour désigner les petits des animaux. Or le tyran et ses favoris sont des PREDATEURS pour le peuple.

– Les expressions « tout le mauvais, toute la lie du royaume » résument bien toute la noirceur du favori.

B – La responsabilité du favori :

Cette satire vise par ailleurs à souligner la responsabilité majeure du favori dans le système de la tyrannie. Il met alors en lumière un autre PARADOXE en recourant à la ligne 11 au verbe « dresse nt », employé dans un sens dépréciatif. Le terme a ici le sens d’apprivoiser, d’éduquer. Il s’agit de conditionner le tyran et de lui apprendre à être méchant comme on pourrait dresser un animal à le faire. Or le COD du verbe n’est autre que le groupe nominal « leur chef » qui désigne le tyran.

L’idée ainsi introduite par La Boétie est paradoxale dans la mesure où il atténue quelque peu la responsabilité du tyran et où il explique que ce sont les favoris qui attisent, qui excitent la méchanceté du tyran ainsi que ses mauvais penchants et non l’inverse. Ce ne sont pas eux qui l’imitent mais eux qui lui apprennent à agir ainsi.

Le jeu sur la dérivation « méchant »/ « méchanceté » renchérit cette idée : il génère un effet d’écho destiné à souligner une méchanceté amplifiée, redoublée.

Une telle perversité est traduite, notamment L 9 à 14 par l’allitération en sifflantes. Il s’agit pour l’auteur de donner à entendre combien ce pouvoir est sournois.

On conçoit alors aisément pourquoi ce même favori représente moins un véritable soutien qu’un incontestable danger pour le tyran ainsi que La Boétie le développera plus loin.

Conclusion :

Ce passage permet donc à La Boétie de compléter son portrait de la tyrannie et de ses rouages. Après la mise en accusation du peule, il se livre en effet à un violent réquisitoire contre les favoris qui tiennent en leurs mains ambitieuses et avides les nombreuses clefs du pouvoir et qui constituent un poison, une lie acide, tant pour les peuples que pour le tyran. Usant du registre satirique et de nombreux paradoxes, il expose une vision assez novatrice, mais fortement polémique, d’une société pyramidale viciée dans laquelle le lecteur averti peut reconnaître sans conteste l’image de la monarchie française du XVI°.

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