Séance 3 : L.A n° 2 de « Pauvres gens misérables » à « fondre sous son poids et se rompre. » p 4

Introduction :

Les effets néfastes de la tyrannie, ses violences et ses abus ont été abondamment décrits par la littérature. On peut citer à ce titre Les Misérables de Victor Hugo, Le Dictionnaire philosophique de Voltaire, mais aussi au XVI°, La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire, publié à titre posthume en 1574. Mais s’il dénonce les méfaits d’un tel mode de gouvernance, il expose surtout comment la responsabilité en incombe amplement au peuple. Aussi, ce discours fortement polémique, a-t-il pour finalité de réveiller les consciences et d’inviter le peuple à la désobéissance.

Problématique :

Nous verrons comment ce passage, qui se présente d’abord comme un réquisitoire contre le peuple, constitue aussi une violente satire du monarque et un véritable plaidoyer en faveur de la désobéissance civile.

I – Un réquisitoire violent :

La Boétie a déjà abordé cette question de la responsabilité du peuple dans les pages précédentes. Il reprend ce motif sur un mode plus véhément, cherchant à impliquer davantage son auditoire. Pour ce faire il recourt au DIALOGISME.

A – Le dialogisme :

L’auteur use d’une stratégie argumentative ancienne qui consiste à feindre un véritable dialogue avec le lecteur. Il crée l’impression d’un échange réel en recourant au dialogisme : stratégie argumentative qui consiste à inclure l’interlocuteur dans le propos. Ceci permet de l’impliquer davantage dans le débat.

– série d’apostrophes virulentes à la L 1 « Pauvres gens misérables, peuples insensés… »

– recours à la deuxième personne du pluriel : déterminants possessifs comme « votre mal » L 1, « vos yeux » L 2/ pronoms possessifs comme « les vôtres » L 11/ et enfin les nombreuses occurrences du pronom personnel « vous », ex : « vous vivez » « rien n’est plus à vous » L 4.

– On note également à ce titre les impératifs à la deuxième pers. du pluriel comme « Soyez résolus » à la L22

Le JE, également présent dans le texte affronte donc ce VOUS : ex L22 : « Je ne vous demande pas… »

Les nombreux déterminants démonstratifs comme « Ce maître » semble créer une certaine connivence entre l’auteur et le lecteur, tout en plaçant la situation sous les yeux du lecteur jusque là aveugle.

Ce dialogisme cherche à rapprocher le lecteur de l’auteur et facilite le processus d’insinuation.

B – Un réquisitoire violent :

Cette apostrophe du lecteur, représentant du peuple, est particulièrement virulente. L’allitération en [P] de la 1ère phrase traduit l’agacement voire un certain mépris de La Boétie pour la situation.

Les propos sont d’emblée accusateurs :

– cf. accumulation L 1, proche de la gradation « Pauvres gens, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal … ».

Il s’agit d’une accusation collective ainsi qu’en témoignent les noms gens, peuples et nations qui désignent des groupes sociaux.

La véhémence de cette accusation est traduite par le point d’exclamation L 1 puis 3. On peut parler d’apostrophe indignée.

On remarque que les termes caractérisant le peuple relèvent tous d’une évaluation péjorative. On retrouve notamment le motif de l’aveuglement déjà évoqué p 3 : emploi de l’adjectif « aveugles » L 1 + paradoxe « que vous regardez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies ». Le peuple est victime désormais de sa vision déformée des choses.

L’expression « sous vos yeux » L 2 laisse entendre que le peuple ne comprend pas ce qui se passe, ce dont il est victime. Il n’en a pas conscience.

Il reproche aux peuples :

– leur passivité : « vous vous laissez enlever sous vos yeux »/ « vous laissez piller vos champs ». L’anaphore du verbe laisser souligne cette soumission.

– Leur lâcheté

Les questions rhétoriques visent à faire apparaître les paradoxes de cette situation, mais aussi les injustices. Elles cherchent aussi à réveiller les consciences :

Ex : « Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper s’il ne vous les emprunte ? ».

La Boétie s’appuie également sur des injonctives en fin de passage. Ex « Soyez « « Ne le soutenez plus ».

Le futur « et vous verrez » comporte une nuance d’espoir mais présente aussi le résultat comme une certain. Tout comme l’enchaînement des deux membres de phrase « Soyez résolus, et vous voilà libre à l’aide de la conjonction de coordination « ET » tendent à présenter cette solution de la résistance civile comme facile, évidente et immédiate.

II – Un réquisitoire contre la tyrannie :

Si La Boétie se concentre sur la responsabilité des peuples, le passage n’en est pas moins un réquisitoire contre la tyrannie.

A – Un portrait satirique du tyran :

En effet, en filigrane de cette mise en accusation du peuple, se lit un portrait violent du tyran. C’est un portrait en action ainsi qu’en témoignent les verbes employés pour désigner les actes du monarque.

Ces actes sont tous répréhensibles, assimilés à des crimes. On note à ce sujet les nombreux termes appartenant au champ lexical du vol et du forfait :

– piller vos champs/ voler et dépouiller : ici gradation

– « les receleurs du larron qui vous pille » « ses pilleries ».

– Le roi est assimilé à un voleur de très grande ampleur, à un brigand suprême.

– On note aussi la thématique de la dévastation, déjà présente p 3 avec la gradation « ces dégâts, ces malheurs, cette ruine ».

La tyrannie rime avec violence :

– violence morale « ces yeux qui vous épient »

– violence physique : vous frappe/ vous tue/ vous assaillir/ du meurtrier qui vous tue.

Cette grande violence est soulignée par de nombreuses hyperboles qui tendent à signifier que ces actions royales sont des exactions.

Il est également fait mention des vices du roi, notamment de sa luxure.

Tout ce passage est marqué par l’opposition récurrente des pronom VOUS et IL pourtant reliés par le motif de la complicité.

On retrouve aussi l’opposition Un contre tous avec le jeu sur le singulier et le pluriel :

L 6 « ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même… » /

C’est une façon pour La Boétie de réduire le tyran à sa simple personne et d’atténuer la réalité de son pouvoir.

De la même façon, l’expression « ce maître » désacralise la fonction du monarque, et réduit l’idée de gouvernance à un abus de pouvoir du maître sur ses esclaves, sans aucun motif politique. .

Mais ce texte peut également être compris comme un plaidoyer en faveur de la liberté et de la désobéissance civile, un principe qu’il a déjà exposé p 3.

B – Le registre pathétique :

Cet extrait comporte un assez long passage consacré à l’évocation de l’infortune du peuple. La Boétie énumère les aspects concrets de la complicité du peuple à se dépouiller volontairement de ses biens et à offrir en pâture les membres de sa famille.

Il insiste sur cette souffrance en jouant :

– de la puissance visuelle des images concrètes

– de la puissance sonores de certains termes : ex allitération en [s] qui suggère la souffrance

De cette façon il oppose en quelque sorte le bien et le mal.

III – Un plaidoyer en faveur de la désobéissance civile et de la liberté :

A – Une exhortation à l’insoumission :

La Boétie exhorte le peuple à se libérer de ce joug.

On note que le pronom VOUS est d’abord employé en position de sujet puis qu’il est surtout employé ensuite en position de complément d’objet.

Ex : L 10 « si ce n’est de vous » : COI

L 11 « pour vous frapper » : COD

L 12 « pouvoir sur vous » : COI

L 14 « qui vous tue » : COD

Ensuite, lorsque le VOUS redevient sujet c’est dans le cadre d’actions qui profitent toutes au maître, au tyran.

Ex l 16 « vous nourrissez vos enfants pour qu’il en fasse des soldats »

L 19 « vous vus affaiblissez afin qu’il soit plus fort ».

La Boétie recourt à des parallélismes de construction dans lesquels il joue sur des antithèses : la construction est la suivante : proposition+ subordonnée de but. La 1ère évoque une action du peuple, la seconde le profit du monarque.

Ex L 14 « vous semez vos champs pour qu’il les dévaste »/ « vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries »/ « vous élevez vos filles afin qu’il puisse assouvir sa luxure ».

Ces procédés ont pour vocation de souligner le conflit d’intérêt qui oppose le peuple et le roi.

B – Eloge du principe de la désobéissance civile:

Si le recours au présent itératif souligne que ces attitudes et ces faits sont constants, habituels, La Boétie évoque un futur immédiat pouvant prendre des allures nettement plus heureuses. Il insiste sur le fait que la liberté est un espoir certain et non une utopie ainsi qu’en témoigne le recours au futur de l’indicatif « et vous le verrez ».

Il reprend le motif de la désobéissance civile déjà exposé à la page précédente et il oppose de nouveau le sang et la révolte à la question du souhait, de la volonté. Il s’agit pour lui de souligner que cette liberté peut être facilement retrouvée parce que le tyran peut être facilement renversé:

– image du colosse fragile: expressions comme « brisé » « fondre » « se rompre ».

Pour ce faire il suffit d’inverser le « un contre tous » en « tous contre un »: si les peuples cessent d’alimenter et de fortifier le tyran, il n’est plus rien, il perd toute force de vie.

Par ailleurs ce renversement ne repose pas sur les armes, la guerre civile mais simplement sur la volonté ainsi qu’en témoignent les termes « vouloir » ou encore « résolus » que La Boétie oppose aux verbes « pousser, ébranler ».

La syntaxe vient signifier la facilité de ce renversement: recours à des phrases courtes composées de deux membres. Le 1er membre évoque une hypothèse, une éventualité et le second le résultat. Mais le resserrement de la phrase par la coordination suggère un résultat aisé et rapide:

ex: « soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres ».

Conclusion:

Un tel tyran est indigne de gouverner.

Les peuples sont à la fois objets et sujets de ces indignités.

LB est un indigné que vise à réveiller l’indignation des peuples et à permettre le retour d’une liberté de nature. Il recourt pour ce faire à une démonstration logique, n’hésitant pas à recourir aux images concrètes, mêlant ainsi l’art de la conviction et de la démonstration à celui de la persuasion.

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